Roger Benichou Ychaï, za’’l
Roger Benichou – Roger Ychaï de son nom d’artiste – nous a quittés, le jour même de la cinquième azkara de son ami d’une vie, le compositeur et ethnomusicologue André Hajdu, za’’l.
Né à Oran (Algérie) en 1941, Roger était un musicien hors pair. Il a étudié l’ethnomusicologie à l’École Pratique des Hautes Études et la guitare classique à la Schola Cantorum de Paris, auprès des célèbres Alexandre Lagoya et Ida Presti, avant de l’y enseigner lui-même. Après avoir mené des recherches sur le folklore hongrois à Budapest en 1967, en tant que boursier de l’Académie Franz Liszt, en 1969 il s’est rendu (en moto !) en Iran pour se familiariser avec la musique orientale.
Il y a découvert le zarb (ou tombak), auquel l’a initié Djamchid Chemirani, le maître de cet instrument de percussion iranien. Roger en est devenu un professionnel et y a formé à son tour des élèves, en France puis en Israël où, après son alya en 1981, il est devenu membre actif de l’Ensemble de Jérusalem pour la Musique contemporaine. Pédagogue se démarquant de l’académisme, il a transmis sa passion pour la musique et ouvert des horizons insoupçonnés à des élèves, mieux, des disciples qui marchent dans ses pas et lui restent attachés.
Parallèlement à sa carrière musicale, Roger a toujours été attiré par la peinture, mais c’est surtout après son installation à Jérusalem qu’il s’est consacré à l’art pictural. En 1987, il s’est révélé par ses collages puis, dans les années 1990, il a étudié la peinture auprès d’Anatoly Basin. Devenu membre de l’Association des Peintres israéliens, son style très personnel s’est affirmé dans une recherche entre le figuratif et l’abstraction. Travailleur acharné, il peignait alla prima des toiles immenses posées à même le sol, innovait ses propres techniques, dessinait sur des morceaux de papier ou des bouts de carton ramassés dans la rue.
En 2000, il a créé le studio « Ha-oman ’haï » (« L’artiste vivant »), qui était à la fois son atelier (dans lequel il aimait convier d’autres peintres et artistes à collaborer), un lieu d’exposition permanente de ses œuvres, et un espace de concerts – notamment de ses élèves –, d’événements et de rencontres. Pendant de longues années, Roger y a non seulement travaillé, mais également dormi et mangé, au milieu de ses tubes de peinture, de ses pinceaux et de ses instruments de musique.
Il a enregistré des disques et donné de nombreux récitals en solo ainsi que des concerts avec l’Ensemble Roger Ychaï, pour lequel il a composé et écrit des arrangements musicaux. Il a montré ses collages et ses peintures dans des expositions personnelles et collectives. Non seulement musicien et peintre, mais aussi poète, Roger était un artiste total. Cet éternel étudiant curieux de tout était également un homme d’une rare et vaste culture (acquise en autodidacte), au discernement et au goût très sûrs et très fins, que ce soit en pensée juive, en philosophie, en littérature, en spiritualités extrême-orientales, en psychanalyse, en opéra, en poésie, en cinéma…
Mais tout cela n’est que son CV, que l’on n’emporte pas dans sa tombe. Avant tout, sous son apparence, parfois, de vagabond, Roger était une âme bien née. Au contraire de l’exhibitionnisme narcissique, provocateur et marchand qui, aujourd’hui, se présente souvent sous le couvert de l’art, c’était un homme pudique, humble, en retrait, un homme pur à la recherche de la vérité, pour qui l’éthique précédait et accompagnait l’esthétique. Sans concessions à l’air du temps, il fuyait les faux-semblants, l’hypocrisie des conventions, les effets de mode et la médiocrité nihiliste ambiante.
Sa sensibilité d’écorché vif et sa marginalité ne lui ont pas permis d’accéder à la reconnaissance qu’il aurait ô combien méritée, car il était incapable de « se vendre ». Pourtant, et malgré une vie tourmentée et douloureuse, il n’a cédé ni à l’amertume, ni au ressentiment, ni au cynisme. Certes, il a souffert de ne pas être reconnu, lui qui s’est tout entier consacré à l’art, mais pas au point de transiger sur ses exigences ; et il a continué à créer, à enseigner, à travailler sans relâche, et sans se défaire de son innocence. À l’écoute du visage d’autrui, questionnant le mystère du monde et de la vie, il a cherché de toutes ses forces, par tous les moyens, à travers tous les médiums – la musique, la peinture, l’écriture –, à communiquer l’indicible, l’ineffable.
Anticonformiste dans l’âme, ne se pliant à aucun dictat, Roger était un esprit libre – d’une liberté cher payée. C’est dire qu’il s’était condamné à l’âpre solitude des hauteurs – une solitude ponctuée de vraies et belles rencontres, et d’amitiés fidèles. Ermite mais pas misanthrope, il élisait ses amis comme il élisait ses élèves – qui étaient aussi ses amis. À ceux-là (dont j’ai le privilège d’avoir fait partie), dans l’intimité du dialogue en tête-à-tête où il avait le courage de sa fragilité, il donnait – et se donnait – sans compter, car il ne savait être qu’entier : son attention, son soutien, son aide, sa confiance, son affection.
Roger, trop délicat, trop démuni, n’était pas armé pour ce monde. C’était la personne la plus pauvre que j’aie connue – et la plus généreuse ; il possédait ce qu’aucune richesse matérielle ne saurait acheter : un trésor d’humanité, de raffinement, de tendresse.
Roger Benichou Ychaï mesurait 1m60 et ressemblait un peu au Juif errant. C’était un grand artiste et un grand homme. Un homme à cœur ouvert.
Site (incomplet car inachevé) de Roger Benichou Ychaï : https://www.rogerychai.com/

