Roger Benarrosh n’est plus

Roger Benarrosh n’est plus. Je prononce ces mots stupides et insignifiants. Il n’est plus quoi ? D’habitude le verbe être est un auxiliaire suivi d’un déterminant. Ici et maintenant il n’est que l’expression de l’existence, de cette vie qui l’a quitté à tout jamais, qui nous a quitté. Il n’est plus, et nous, nous sommes. Et lui, il nous somme d’être après lui, de le prolonger. Sincèrement, c’est une tâche très difficile qu’il nous assigne. Il nous a accoutumés aux défis les plus fous qu’il nous a lancés. Nous les avons relevés parce qu’il était là pour nous insuffler son ardeur et sa foi.

Nous avons été forts de sa force ; sûrs de ses certitudes ; riches de ses projets ; gonflés de ses aspirations. Ce que nous avons construit, c’est autour de lui que nous l’avons fait. Comment, me suis-je souvent demandé, un seul homme peut-il ainsi tenir à bout de bras un projet aussi insensé que celui auquel il nous a tous associés : les vivants ici présents, et ceux qui nous ont quittés ces dernières années ? A quelques mètres d’ici, dans ce même cimetière, repose Colette Kessler à qui je pense évidemment en premier. Mais combien d’autres !

Ces hommes, ces femmes et moi, n’ont donné le meilleur d’eux-mêmes que parce qu’il les as animés, au sens étymologique de ce verbe : il leur a communiqué son âme. L’âme d’un responsable communautaire, comme son père David, président de la communauté juive à Meknès, sa ville natale, son frère aîné Raphaël, président du Consistoire de Nice et de sa région. Il a consacré sa vie au service du judaïsme. Il a dit un jour que créer une communauté était une expérience unique dans la vie d’un homme. C’est ce qu’il a fait et il l’a bien fait. Le MJLF est devenu, grâce à lui, ce qu’il est aujourd’hui au sein de la communauté. Par sa place éminente au sein des principales institutions juives de France, Roger a inscrit notre jeune communauté dans le sillage de ses aînées.

Expert-comptable, c’est-à-dire homme de chiffres et de finance, il était d’abord un homme de cœur et de vision. Parmi tant d’autres, je voudrais en rappeler deux exemples. Le premier, alors que le MJLF cherchait fiévreusement des fonds pour construire sa synagogue, il n’a pas hésité à encourager la création d’un comité pour l’Appel Unifié Juif de France en son sein. Certains lui ont dit : mais cet argent que vous allez collecter pour l’AUJF va faire défaut à notre propre collecte ! Il a répondu que la tsedaka n’appauvrirait pas notre projet, au contraire. Et il a vu juste parce qu’il a vu avec les yeux de la générosité.

Le second exemple, c’est la façon dont il nous a permis, à Colette et à moi, de mener à bien notre tâche sans avoir à nous soucier des conséquences financières de nos projets. Tel Zevouloune, fils de Jacob et commerçant, qui permit à Issakhar son frère d’étudier la Torah grâce à son aide matérielle, il a eu à cœur de nous épargner les inquiétudes du quotidien pour nous permettre de nous consacrer au spirituel. La tradition nous enseigne que dans le monde à venir, c’est Zevouloune qui sera crédité de l’étude de la Torah, non Issakhar !

Pendant plus de cinquante ans, il m’a offert une amitié précieuse. Il a partagé mes joies ; il a partagé mes soucis ; il a encouragé mon action. Il a toujours œuvré à des solutions pacifiques lorsque la situation l’exigeait. De fait, bien que défendant avec force ses convictions, il a toujours fait en sorte que les opinions contraires finissent par s’accepter mutuellement. Il était le médiateur idéal, l’homme de paix et de consensus.

Il était aussi à mes yeux la synthèse parfaite entre le monde oriental dont il était issu et le monde occidental qu’il incarnait. De son Maroc natal il avait gardé maintes traditions, tant culinaires que folkloriques. Je me rappelle les soirs de séder communautaire où je lui faisais chanter Had Gadya en judéo-arabe pour la plus grande joie des convives. De la France où il avait fait ses études, il avait adopté un raffinement et une élégance portés à leur summum. Et si je parle d’élégance, ce n’est pas que vestimentaire, mais morale et humaine. Sa sensibilité et sa discrétion étaient sa marque de fabrique.

J’ai lu, dans un des multiples témoignages que j’ai reçus, qu’il ne cherchait pas à être devant sur les photos. Effectivement, je suis frappé quand j’en regarde certaines par le fait qu’il est souvent derrière dans les groupes. Heureusement, sa haute stature faisait qu’on apercevait quand même sa tête ! Du monde occidental, il avait la culture et la qualité du verbe. Il est vrai que, marié à Madeleine depuis 1962, il avait à ses côtés un professeur particulier de littérature française qui a souvent rédigé des recensions de livres pour la revue Tenou’a que nous avions créée en 1982. Je revois aussi sa belle écriture régulière avec laquelle il rédigeait ses courriers et ses discours bien avant la généralisation de l’informatique.

Ses discours, parlons-en. Ils étaient toujours construits et structurés de façon très cartésienne. Un peu longs certes, cher Roger, mais tellement agréables à écouter ! Il rétablissait toujours la sérénité lorsque les discussions s’enlisaient et risquaient d’être improductives. Ces qualités, et bien d’autres, ont fait de sa présidence du MJLF une réussite complète. Il a pris les bonnes décisions à chaque fois qu’il l’a fallu. Il a continué, bien après avoir quitté la direction de la communauté, de conseiller avec sagesse et discrétion ses successeurs.

Mon très cher Roger, il est temps de nous séparer provisoirement. Socrate, au moment d’avaler la ciguë après son procès, a prononcé les paroles suivantes : « Amis, il est temps de nous séparer ; vous pour aller vers la vie, moi pour aller vers la mort. Qui de nous a le meilleur sort ? ». La question reste posée. Que le Ciel t’accueille, que la terre te recueille et te soit légère.

à propos de l'auteur
Daniel est né à Paris en novembre 1941 de parents venant de Turquie. Il poursuit des études rabbiniques à Paris et à Jérusalem. Il est auteur d'une dizaines d'ouvrages; Officier de la Légion d'Honneur; Chevalier de l'Ordre du Mérite National. Il a également été emprisonné en Allemagne pour son combat antinazi auprès des époux Klarsfeld et jugé à Cologne pour cela.
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