Robert Ménard est-il l’homme le plus dangereux de France ?

Robert Ménard (CC BY 4.0 Wikipedia)
Robert Ménard (CC BY 4.0 Wikipedia)

Dans Le Grand Remplacement, histoire d’une idée mortifère, l’historien Nicolas Lebourg et les journalistes à Radio Nova, Caroline de Saint et Thomas Zribi révèlent comment la traduction d’un tweet de Robert Ménard, maire de Béziers et soutien de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2017 et 2022, par la chaine de télévision Russia Today, diffusa le concept de « Great Replacement », dans le monde anglophone. Mathilde Tastavy, opposante contre Robert Ménard à Béziers et porte-parole du comité de soutien local d’Emmanuel Macron a accepté de décrypter avec nous la situation.

Qui est Renaud Camus, créateur du concept de Grand Remplacement ?

Caroline de Saint : Renaud Camus est un écrivain français. Ancien militant de gauche, auteur plutôt confidentiel, il s’est fait connaître notamment pour avoir inventé la formule du « Grand remplacement » en 2010. Il vit aujourd’hui dans son château de Plieux, où nous sommes allés le rencontrer pour l’interviewer.

Thomas Zribi : Il vit, en effet, dans un château perdu du Gers où il écrit ses livres. Il se défend d’être raciste ou même d’extrême droite mais sa vision du « grand remplacement » l’est, je pense, profondément puisqu’elle s’appuie, dit-il, sur de l’observation. S’il suffit de regarder dans la rue pour constater le « grand remplacement », alors il se base uniquement sur des critères physiques, donc sur la couleur de peau.

Nicolas Lebourg: Sa formule de « grand remplacement » ne recouvre aucune théorie au sens d’un système de pensée construit sur des données. C’est l’affirmation que le peuple blanc chrétien français est remplacé par une population africaine musulmane et que ce processus sera achevé d’ici une génération.

 

Qui est Jean Raspail, vice-consul auto-proclamé du royaume fictif mapuche d’Araucanie et de Patagonie, à qui Renaud Camus dédicace son livre ?

Caroline de Saint: Jean Raspail est un écrivain, qui s’est fait connaître notamment pour son ouvrage, Le Camp des Saints en 1973. Il y décrit l’invasion de la France par des millions de migrants venus d’Inde. En 1985, il écrit un dossier pour le Figaro Magazine, avec en Une une Marianne voilée, indiquant que la France serait remplacée dès 2015 par les populations immigrées, l’Islam devenant alors la première religion du pays. Ses prédictions ne se sont pas réalisées, mais Jean Raspail reste une référence pour l’extrême droite, ce qui explique que Renaud Camus lui dédicace son ouvrage.

Thomas Zribi: Jean Raspail est mort en 2020. Le roman dont parle Caroline raconte que les migrants sèmeraient le chaos sur leur passage et le dossier expliquait que les Maghrébines et les Africaines en général ayant un indice de fécondité plus élevé que les Françaises, nous submergeraient démographiquement. Ses chiffres se sont révélés complètement faux, ce qui n’empêche pas Renaud Camus ou le magazine Valeurs Actuelles de le considérer comme un « prophète ».

Nicolas Lebourg: Raspail prophétisait la destruction de l’Europe pour démontrer par les chiffres de la démographie que la France serait musulmane en 2015. L’autre personne à laquelle était dédié le livre de Renaud Camus était Enoch Powell, homme politique britannique célèbre pour son « discours des fleuves de sang » en 1968 où il prophétisait le basculement de la Grande-Bretagne dans la guerre civile raciale du fait de l’immigration pakistanaise.

Robert Ménard a-t-il importé le concept de grand remplacement aux USA, en connaissance de cause ?

Caroline de Saint: Concernant Robert Ménard, il ne joue pas un rôle direct dans la diffusion du terme aux USA. Nous relatons un épisode significatif, dans lequel il joue un rôle non volontaire. Sur twitter, le 3 octobre 2016, la première occurrence du « Great replacement », la version traduite du Grand remplacement, apparait lors de la traduction d’un de ses articles (où il commentait une photo de classe) par le site de Russia Today. C’est ainsi que la formule a, entre autres, gagné l’Amérique.

 

 

Thomas Zribi: Ce qui est intéressant je crois, et que l’on montre dans le doc, c’est comment une expression peut voyager très rapidement via les réseaux sociaux et quelques influenceurs d’extrême droite.

Nicolas Lebourg: En même temps, il dit maintenant qu’on aurait du accueillir les syriens, le cas du gars est compliqué. Dlfficile de situer quelqu’un qui bouge autant en ce moment ; il est cependant édité par la Nouvelle Librairie, qui publie aussi Renaud Camus.

Que nous apprend ce documentaire sur Robert et Emmanuelle Ménard ?

Mathilde Tastavy: Ce que nous apprend ce documentaire c’est qu’il est désormais établit d’un point de vue journalistique, historique, que Robert Ménard est à l’origine de l’internationalisation de l’expression de grand Remplacement. Ce concept là, à l’occasion des manifestations de Charlottesville, a réuni pour la première fois aux Etats-Unis, toutes les composantes de l’extrême-droite : les néo-nazi, les suprémacistes blancs et les identitaires.

En dépit de ses atermoiements récents, Robert Ménard, tout comme son épouse députée, Emmanuelle Ménard, sont responsables de la diffusion et de la banalisation de ce concept. Ce concept ils en ont usé et abusé. En 2016 par exemple, il n’hésitait pas à qualifier le nouveau maire musulman de Londres, Sadiq Khan, de « symbole du grand remplacement en cours ».

Ils ont été les porte-parole du pire de l’extrême-droite et sont responsables de la montée de la haine, du racisme et de l’antisémitisme dans notre pays. En utilisant comme pare-balles la liberté d’expression, ils n’ont cessé de diffuser les idées les plus abjectes en offrant des tribunes à Alain Soral, Renaud Camus ou Dieudonné.

Ils n’ont eu de cesse de critiquer la Loi Gayssot, qui n’est pas une loi de censure, se faisant ainsi les promoteurs du négationnisme*. Derrière le politiquement incorrect, c’est le politiquement abject. Si aujourd’hui, Robert Ménard tente de faire amende honorable tout comme il est à l’origine de la normalisation de Marine Le Pen, ne nous y trompons pas, ce n’est qu’une stratégie pour que l’extrême-droite et ses idées arrive au pouvoir en France.

Certains parlent de l’instabilité psychologique, de Robert Ménard, je n’en suis pas là. Mais oui, Robert Ménard est un homme dangereux pour la France.

(NDLR: Robert Ménard a rédigé la préface du livre de Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire (2003), publie chez Mordicus Peut-on tout dire ? (2010) de Bruno Gaccio et Dieudonné, fonde le site Boulevard Voltaire, l’année du ralliement de Renaud Camus Marine Le Pen (2012) et défend la liberté d’expression des négationnistes Vincent Reynouard et Robert Faurisson (2013). En juin 2018, Emmanuelle Ménard, prend la défense de la chaine Russia Today, à l’Assemblée nationale, citant à nouveau le situationniste de Mai 68, Raoul Vaneigem.)

Projet de Loi de lutte contre la manipulation de l'information :

Je voudrais vous dire ma gêne, mon embarras, et surtout mon inquiétude.De la dernière présidentielle, il est ressorti – c’est du moins ce qu’ont dit certains – qu’un pays étranger, la Russie pour ne pas la nommer, et les médias qu’elle contrôle ont tout fait pour peser sur le résultat de ce scrutin. Quitte, nous dit-on, à diffuser des fausses informations, à faire de la désinformation. Plus personne ne sait exactement à quoi il est fait référence, mais peu importe.Pourtant, me semble-t-il, Emmanuel Macron a bien été élu et rien ne prouve que les informations émanant de Russia Today ou Sputnik, puisqu’il s’agit d’eux, aient pesé sur le vote de nos concitoyens. Contrairement, permettez-moi de le relever, à la procédure pénale contre François Fillon en pleine campagne électorale qui a, en revanche, magistralement servi le candidat Macron…Passons, une fois de plus.Nous voilà donc, à partir de ce constat, entaché, vous en conviendrez, de quelques partis pris, sommés de prendre illico les mesures qui s’imposeraient pour que nos concitoyens n’aient plus sous leurs yeux innocents des informations, disons plutôt des « allégations » « dépourvues d’éléments vérifiables de nature à les rendre vraisemblables ».Lénine, puisque nous parlons de la Russie, expliquait qu’il fallait « forcer à être libres » ces pauvres masses qui, décidément, ne comprenaient rien à rien, et avaient donc besoin d’être remises sur le bon chemin. Il y a, au fond, avec cette loi, cette même tentation de dire, de décréter, d’imposer, à la place de ces benêts de citoyens, ce qui est acceptable et ce qui doit être interdit, ce qui doit être tu…Ailleurs qu’ici, on dénoncerait une censure inacceptable… Chez nous, je parlerais plus volontiers d’une vision « hygiéniste » de l’information. Il faudrait, d’urgence, purifier, se débarrasser de toutes ces scories, tordre le cou à tous ces mensonges.En voilà de bonnes intentions ! Mais qui donc sera chargé de faire ce tri, de faire ce ménage ? Qui nous dira ce qu’on a le droit de dire ? Mais l’État, bien sûr, ou des structures qu’il a mises en place, comme le CSA, dont chacun sait qu’il est à l’abri des pressions, imperméable à l’air du temps et pas le moins du monde politisé.On en sourit, parce que des mensonges, des fausses informations, des bobards, il y en a eu de tout temps. Et ce n’est pas parce qu’on les rebaptise « fake news» que nous avons affaire à une nouveauté qui nécessiterait une nouvelle loi. Puis-je vous rappeler que la loi sur la presse de 1881 nous en donne les moyens ?Immédiateté d’Internet, puissance des réseaux sociaux, me répondra-t-on. Mais quand, à la une de toutes les télévisions du monde, on a vu, souvenez-vous, Colin Powell, à la tribune des Nations unies, mentir effrontément pour justifier ce qu’il faut bien appeler l’invasion de l’Irak, on se demande ce qu’il y a de nouveau qui puisse justifier cette proposition de loi.Non, je ne veux pas mettre entre les mains de qui que ce soit mon droit de me faire une opinion. Or, c’est ce que vous vous apprêtez à faire, ne vous en déplaise.Si une telle loi arrivait sur le bureau de parlementaires d’un pays épinglé par Reporters sans frontières, chacun ici dénoncerait un stratagème visant à faire taire les opposants, à étouffer toute critique. L’instauration d’une véritable police de la pensée.La différence avec ces pays autoritaires ? Là-bas, c’est au nom de l’ordre public ou de la sécurité nationale des États qu’on muselle la presse. Ici, c’est au nom de la morale ou des bons sentiments qu’on risque, ou qu’on rêve, de criminaliser certaines opinions.Mais avec la bénédiction de Bruxelles, j’en conviens ! N’est-ce pas un rapport du 20 mars 2015, suivi d’une résolution du Parlement européen du 14 octobre 2016, qui enjoignait les États membres à « combattre activement, de manière préventive et coopérative, les opérations d’informations hostiles menées sur leur territoire » ? Nous y sommes. M. Macron, en bon petit soldat, s’est empressé de satisfaire aux exigences de ses maîtres bruxellois.Les idées les plus choquantes doivent pouvoir être débattues…pour être mieux combattues. Ce n’est pas moi qui le dis, mais la Cour européenne des droits de l’homme, cette même Cour qu’on cite si souvent dans cet hémicycle, mais seulement quand elle va dans le sens souhaité…Alors, histoire de nous rassurer, on nous expliquera que ces mesures ne concerneront que les périodes préélectorales. Mais qui nous le garantit ? S’il y a mensonge et gros mensonge, pourquoi ne pas imposer, demain, les mêmes règles tout au long de l’année ?« Rien n’est sacré. Aucune idée, aucune opinion, aucune croyance ne doit échapper à la critique, à la dérision, au ridicule, à l’humour, à la parodie, à la caricature, à la contrefaçon » écrit le philosophe situationniste Raoul Vaneigem.Cette fois, celui qui fut l’un des inspirateurs de mai 1968 a raison. C’est le prix de la liberté.

Posted by Emmanuelle Ménard on Friday, June 8, 2018

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à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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