Rivlin a choisi Gantz pour former le gouvernement

Le chef du parti Bleu et Blanc Benny Gantz tenant une conférence de presse à Kfar Maccabiah, le 07 mars 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90
Le chef du parti Bleu et Blanc Benny Gantz tenant une conférence de presse à Kfar Maccabiah, le 07 mars 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90

La démocratie a parlé ; Israël est réputé pour être l’unique démocratie de la région et il le prouve. Réouven Rivlin avait plusieurs possibilités entre ses mains et il a choisi Benny Gantz pour former le prochain gouvernement.

On ignore les débats qui ont eu lieu dans le secret de son bureau avec toutes les formations politiques, et avec les partis arabes en particulier, et qui ont justifié sa décision. Le Président est un homme politique de grande expérience et son choix est certainement réfléchi, sans parti pris ni procès d’intention.

Lorsque Réouven Rivlin a été élu à la présidence de l’État en juin 2014, par 63 voix contre 53 face à son rival centriste Meir Sheetrit, on ne s’attendait pas à ce qu’il se débarrasse rapidement de son image extrême-droitière qui lui collait à la peau, celle qui avait fait de lui le faucon des faucons au sein du Likoud. Certes la présidence de l’État d’Israël est une fonction purement honorifique et, comme le disait le général de Gaulle à son retour au pouvoir en 1958, le président est chargé «d’inaugurer les chrysanthèmes». Certes, en Israël, le rôle du président de l’État est uniquement représentatif et volontairement lisse, sans vraie autorité sur la conduite du pouvoir et avec une faible intervention dans la vie politique. Mais Rivlin a montré sa maturité politique en évitant d’être un partisan.

Le président de l’État d’Israël a vite revêtu les habits d’une personnalité morale reconnue et respectée, neutre, qui ne dispose dans la pratique que de quelques pouvoirs : il signe les lois, confirme le choix des diplomates, signe les traités, désigne les juges de la Cour suprême et le gouverneur de la Banque centrale, dispose de la grâce présidentielle et arbitre le choix d’un Premier ministre au lendemain d’élections législatives. La personnalité du président pouvait être alors contestable en raison de ses fonctions occupées et de ses prises de position antérieures. Mais il a refusé de donner à son rôle une incidence plus politique sur le plan intérieur et d’inaugurer une politique politicienne qui pouvait conduire les tenants de la droite nationaliste à s’appuyer sur lui pour faire avancer leur cause.

Alors que Shimon Pérès avait donné à sa fonction une connotation plus internationale, plus engagée en faveur de la paix ce qui lui a valu une écoute plus attentive de la part des adversaires d’Israël, Réouven Rivlin a préféré orienter sa fonction vers les problèmes intérieurs qu’il connait parfaitement en tant qu’ancien officier des services de renseignements militaires. On a pensé à tort qu’un autre ami des habitants des implantations était arrivé au sommet, à droite toute !

Après les élections du mars 2020, il aurait pu choisir une situation d’attente en désignant Benjamin Netanyahou pour lui faire gagner encore un ou deux mois, sachant qu’il n’arriverait pas à attirer 61 députés sur son nom. Mais Réouven Rivlin était persuadé qu’un quatrième tour de scrutin serait désastreux pour le pays et pour l’économie. Il savait pourtant que Gantz ne pouvait réussir qu’en s’appuyant sur les partis arabes, des pestiférés pour une certaine classe politique et pour une partie de la population en Israël.

Lui, l’homme du Grand Israël a compris qu’il fallait faire vite «compte tenu des circonstances actuelles de l’urgence nationale et mondiale causées par le coronavirus» et pour cela il a fait une recommandation à Gantz : «Un quatrième tour des élections n’est pas possible et les clés de la formation d’un gouvernement en Israël sont actuellement entre vos mains et celles de tous les élus de tous les partis ». Gantz lui a répondu avec optimisme : «Je vous donne ma parole, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour établir dans quelques jours un gouvernement aussi large et patriotique que possible ».

La situation politique a effectivement évolué en Israël depuis la diffusion du plan de paix de Donald Trump. Mahmoud Abbas a refusé ce plan qui prévoyait la création d’un État palestinien ce qui n’a pas été apprécié par les Arabes israéliens qui voient s’envoler tout espoir d’indépendance mais qui paradoxalement ne sont pas prêts à vivre sous juridiction totalement palestinienne. Cela a pesé sur leur choix de s’intégrer enfin démocratiquement dans la politique israélienne. Grâce à leurs voix, Gantz a obtenu le soutien de 61 députés de la Knesset sur 120.

Rivlin n’a pas pris sa décision à la légère puisqu’il s’est entretenu avec tous les chefs de partis. Il a compris qu’il était inamissible d’ignorer les 15 sièges de la liste arabe commune, le troisième parti de la Knesset. Il a dû aussi être sensible aux arguments du nationaliste devenu pragmatique, Avigdor Lieberman, qui a remporté sept sièges et qui accepté le soutien arabe pour une nouvelle coalition.

Les Arabes israéliens vivent tous les jours aux côtés des Juifs et ils sont parfaitement intégrés même si, comme les Marocains de 1960, ils souffrent de certaines discriminations qui s’estompent de jour en jour. Les dernières élections ont prouvé que des villes totalement juives ont donné de nombreuses voix à la liste arabe par conviction, par défit ou par mauvaise humeur. Mais le fait est là. Sans eux aujourd’hui, nos hôpitaux seraient dans la détresse alors qu’ils participent au combat contre le coronavirus avec beaucoup de volonté et d’efficacité. Nos supermarchés, pris d’assaut par une population inquiète et parfois inconséquente, seraient aujourd’hui dans l’impossibilité de fonctionner normalement.

Même au sein de Tsahal, sans parler des Druzes et des Bédouins obligés de servir, de nombreux jeunes Arabes sont volontaires pour faire leur service militaire au sein de Tsahal, malgré les difficultés qu’ils ont à obtenir leur incorporation. Dans le même temps, des jeunes orthodoxes combattent la police pour s’opposer à leur mobilisation. La seule différence est qu’ils combattent avec le Coran dans leur poche, comme d’autres la Torah. Comme les Juifs, la population arabe d’Israël commémore ses morts tombés au combat ainsi que les victimes du terrorisme. Si le légendaire bataillon de Reconnaissance du désert, constitué d’éclaireurs et de traqueurs, est uniquement le fief des Bédouins, d’autres unités ont été constituées à l’instar du Gadsar 585, unité d’infanterie entièrement constituée de 500 soldats musulmans.

Les Arabes israéliens ont fait part de leurs doléances auprès du président. Ils n’ont pas l’intention d’œuvrer à la destruction du pays, ils n’ont pas l’intention de favoriser le terrorisme islamique, ils veulent uniquement œuvrer pour le bien être de leurs populations, longtemps abandonnées par les différents gouvernements comme l’ont été les séfarades dans les années 1960. Leur leader Ayman Odeh a été clair : «Nous avons parlé, par exemple, d’un énorme plan économique, l’éradication de la violence dans la société arabe. Certaines des choses sur lesquelles nous nous sommes entendus et d’autres encore nous manquent. Nous voulons un gouvernement de centre-gauche, et les 15 membres de la Liste commune le recommandent». Dans l’immédiat, ils n’ont pas de prétention à de la haute politique internationale. Ils veulent faire partie du spectre politique légal.

Gantz qui veut marcher sur les pas de Rabin pourrait s’inspirer des méthodes du Premier ministre Rabin lors de la constitution d’un gouvernement minoritaire en 1992, avec le soutien des listes arabes mais sans leur participation effective. En fait les Arabes ont d’abord et uniquement des doléances économiques et sociales qu’ils peuvent monnayer en échange de leur soutien à un gouvernement juif : construction de nouvelles écoles et de nouvelles routes d’accès à leurs villages, amélioration des structures électriques et des distribution d’eau, ouverture des postes industriels aux diplômés…

Nul n’est dans le secret des délibérations pour connaitre les méthodes que choisira Benny Gantz pour constituer son gouvernement. Toutes les hypothèses sont sur la table et toutes les surprises pourraient être de taille. Inutile de chercher à lire dans la boule de cristal car il est probable que certains hommes politiques, sensibles à la situation du pays, mettront leur ego et leurs réticences de côté pour s’unir pour le combat économique et le combat médical. Il faut que la haine cesse. Tous les médecins et les infirmières arabes ne seront pas de trop dans cette lute contre le mal. Ce sont des citoyens à part entière qui n’ont rien à voir avec les terroristes qui tuent et qui égorgent. Paradoxalement les Arabes pourraient faire sauter le verrou pour une union nationale.

En revanche, en ce qui concerne les frondeurs du Likoud, qui n’ont pas eu le courage de s’opposer depuis quelques années à leur leader et qui ont été confinés dans l’ombre, ils peuvent soit attendre deux à quatre années pour revenir aux affaires, soit décider de franchir la frontière qui les sépare de Bleu-Blanc.

Gantz souhaite résoudre la crise politique très vite. D’une part pour frapper les esprits en montrant qu’il est capable d’imposer un gouvernement après plus d’un an de crise mais surtout pour ne pas laisser le temps à ses adversaires de s’organiser, surtout pour le contrer en utilisant certaines méthodes discutables. Un nouveau gouvernement aura un effet dévastateur au sein du Likoud et auprès de Netanyahou qui se trouvera confronté à la justice sans immunité politique. La chute du Lider Maximo pourrait libérer les ambitions au sein du Likoud. Une certitude cependant, l’ancien chef d’Etat-major de Tsahal a défié ses critiques d’incompétence et a prouvé son courage politique face à celui qu’on croit inamovible.

Les pays arabes, nos voisins, qui font de la cause palestinienne leur credo, cette même cause qui les empêche de concrétiser leurs relations officielles avec Israël, pourraient évoluer positivement quand ils verront les Arabes participer d’une manière ou d’une autre à la politique d’Israël. L’ouverture des frontières et des esprits pourrait ne pas être un rêve.

Article initialement dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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