Révolte des tentes : que reste-t-il dix ans après ?

Les tentes du boulevard Rothschild à Tel Aviv, le 21 juillet 2011
Les tentes du boulevard Rothschild à Tel Aviv, le 21 juillet 2011

Le 14 juillet 2011, les Français célébraient le 222e anniversaire de leur Révolution ; en Israël, Daphnée Leef, désespérée de trouver un logement à un prix abordable, plantait sa tente sur le boulevard Rothschild à Tel Aviv.

La « révolte des tentes » était lancée : elle durera trois mois et sera le plus grand mouvement de contestation populaire jamais observé en Israël.

La colère des Indignés israéliens était justifiée : la cherté de la vie devenait intolérable pour les jeunes couples, célibataires et étudiants, qui ne parvenaient plus à joindre les deux bouts.

Réponse désordonnée

Ce n’était pas seulement la flambée des prix du logement qui incitait les Israéliens à crier leur colère ; même l’alimentation (comme les produits laitiers) est plus chère en Israël qu’en Europe alors que les salaires sont plus modestes.

La révolte des tentes de l’été 2011 laissera croire un moment que le Printemps arabe gagne Israël ; or à la différence des pays arabes, la contestation israélienne ne remettait pas en cause le système politique ni la classe dirigeante, mais « seulement » les injustices sociales.

Pris au dépourvu, le gouvernement de Benyamin Netanyahou répondra de façon tardive et désordonnée : lorsqu’il prend la mesure de la crise sociale, il met en place une commission d’experts présidée par le professeur d’économie Manuel Trajtenberg.

La commission énoncera de très nombreuses recommandations pour réduire la cherté de la vie quotidienne et pour améliorer le pouvoir d’achat de la classe moyenne.

Poudre aux yeux

Dix ans après, que reste-t-il de la révolte des Indignés israéliens ? Certaines mesures recommandées par Trajtenberg ont été mises en place et subsistent encore aujourd’hui, alors d’autres n’ont jamais été appliquées.

Le plus grand succès à mettre sur le compte de la révolte des tentes aura été l’école gratuite à partir de 3 ans (au lieu de 5 ans) ; mesure qui fait économiser des milliers de shekels aux jeunes parents et favorise leur emploi.

Viennent ensuite des mesures visant à réduire le coût de la vie : exemption de la TVA sur les importations personnelles jusqu’à 75 dollars, ouverture du marché de la téléphonie portable, réforme « ciel ouvert » qui a abaissé le prix des billets d’avion, baisse des droits de douanes sur les importations de certains produits alimentaires, etc.

Il s’agit de mesures très ponctuelles, en forme de poudre aux yeux : elles n’ont pas résolu la cause principale de la cherté de la vie en Israël, à savoir l’existence de monopoles qui tirent les prix vers le haut alors que l’Etat-régulateur laisse faire.

Populisme et néolibéralisme

Avec le recul du temps, il apparaît que la révolte des tentes a freiné la cure d’amaigrissement de la protection sociale et a interrompu la baisse des impôts : mais momentanément seulement.

En vérité, Netanyahou n’avait aucune intention de mettre un terme au modèle de capitalisme néolibéral qu’il avait lancé en 2003 ; la révolte des tentes n’aura été qu’une pause dans le processus de libéralisme économique.

En fait, la contestation sociale de 2011 a mis en valeur un autre volet de la politique de Netanyahou : le populisme.

Le populisme a permis de contrebalancer la fin de l’Etat-providence en satisfaisant aux revendications de certaines couches sociales (en l’occurrence les classe moyennes) sans remettre en cause l’idéologie néolibérale – tactique qui a été à nouveau utilisée durant l’année du Covid-19.

C’est comme cela qu’il faut voir, par exemple, le plan de logement populaire mis en place à partir de 2016 : en attribuant des logements à bas prix par le biais d’une loterie, le gouvernement de Netanyahou a évité d’intervenir en profondeur pour résoudre la pénurie de logements.

« Tout sauf Bibi »

La révolte de 2011 n’avait pas pour objectif de faire tomber le gouvernement de Benyamin Netanyahou ; elle a quand même ouvert la voie au changement politique de 2021.

Ironie de l’Histoire, la révolte de 2011 a conduit Netanyahou à former deux ans plus tard un gouvernement d’union nationale avec des chefs de partis qui vont devenir ses adversaires politiques.

C’est ainsi qu’en 2013, Yaïr Lapid fut nommé au poste de ministre des Finances et Naftali Bennett ministre des Affaires religieuses ; deux hommes qui ont fini par faire tomber l’inamovible Premier ministre.

Pour parachever la contestation initiée en 2011, il a suffi de changer les slogans : « le peuple exige la justice sociale » est devenu « tout sauf Bibi ».

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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