Réponse disproportionnée d’Israël : une étrange locution
Un gouffre abyssal entre l’horreur des images et une analyse rationnelle des situations
Depuis près de trois années, le public est abreuvé d’images insoutenables qui sont diffusées en continu à la télévision et sur les réseaux sociaux, que ce soit à Gaza, au Liban ou en Iran. Des parents désespérés qui pleurent leurs enfants tués sous les bombes et dont les corps enfouis sous les décombres ont été déchiquetés, des enfants éplorés qui ne peuvent faire le deuil de leurs parents fauchés par des bombardements décrits comme aveugles, des dizaines de milliers de corps mutilés à vie, des hôpitaux submergés par des blessés toujours plus nombreux, des maisons et des villages en ruine, des vies brisées à tout jamais.
Ces scènes sont épouvantables et on s’attend à ce que toute personne décente condamne fermement ceux qui sont désignés comme en étant comptables. Certains journalistes et commentateurs qui ont quand même gardé un certain sens des relations de causes à effet tentent timidement de faire valoir que :
- Côté Gaza, le déclenchement de toutes ces tragédies est bien évidemment ce monstrueux massacre du 7 octobre 2023 qui, on ne le rappellera jamais assez, a causé la mort de près de 1200 israéliens : un nombre huit fois supérieur au nombre de victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour un pays ayant une population sept fois inférieure à celle de la France ; soit un ratio dans l’horreur de 1 à 50.
- Côté Liban, le déclenchement de toutes ces tragédies est bien évidemment la campagne de bombardements lancée par le Hezbollah dès le lendemain du même monstrueux massacre. Celle-ci a duré près d’une année et a contraint Israël à se battre sur deux fronts tout en forçant des dizaines de milliers d’habitants du nord du pays à évacuer leurs habitations pendant des mois pour échapper aux roquettes, missiles et autres drones.
Devant cette difficile équation, soit l’impérieux besoin d’exprimer sa compassion vis-à-vis des malheurs des populations civiles et la nécessité de garder un sens minimum d’analyse rationnelle des situations, le concept de « réponse disproportionnée » a fait une entrée remarquée dans le vocabulaire des commentateurs : il permet de condamner Israël, l’acteur le plus fort, tout en lui reconnaissant un certain droit à l’auto-défense [1].
Cependant, ce concept interroge à plusieurs niveaux.
Les conséquences néfastes de ce que pourraient être des « réponses proportionnées »
En matière de droit et de justice, la réponse des législateurs à des infractions a toujours obéi à des impératifs qui vont bien au-delà de la réparation des préjudices. Prenons le cas d’un voleur qui dérobe un bien qu’il convoite. S’il est arrêté et jugé, on pourrait considérer qu’une « réponse proportionnée » serait de lui imposer de rendre ce qu’il s’est indûment approprié, soit de réparer le préjudice causé. Après tout, une fois le produit du larcin restitué, la victime n’est plus lésée, justice a donc été faite on pourrait établir que l’affaire est close.
Mais une telle approche de la justice ouvrirait la voie à une anarchie généralisée dans le sens où chacun pourrait croire que le seul risque encouru par la tentation de voler son prochain ne serait que l’échec de cette entreprise. En revanche, le gain potentiel pouvant se révéler très attractif, cet abaissement du rapport risque / bénéfice pourrait ainsi encourager nombre de citoyens à « tenter leur chance ». Ce serait un bouleversement de l’ordre social de nature à déstabiliser l’ensemble de la collectivité.
Conscientes de ce problème, toutes les législations du monde ont introduit une dimension supplémentaire de dissuasion qui vient s’ajouter à la réparation du préjudice subi : la condamnation du voleur ne doit pas seulement viser à réparer le tort causé mais doit également inclure une composante punitive qui augmente le risque d’une lourde peine pour les malfaiteurs potentiels. Cependant, cette dimension punitive visant à préserver l’ordre social peut être considérée comme une réponse « disproportionnée » par rapport à l’infraction commise.
Notons que pour certaines infractions qui sont de nature à déstabiliser profondément la société dans son ensemble, cette disproportion est accentuée afin d’augmenter ce facteur dissuasion. Parmi les infractions les plus lourdement sanctionnées figurent la fausse monnaie, l’usurpation d’autorité, la diffusion de fausses nouvelles ou l’intelligence avec un pays hostile. Alors même que ces délits n’occasionnent aucune violence, la disproportion est bien plus prononcée pour ce type de méfaits, soit lorsque c’est la vie en société qui est en jeu.
Dans les relations internationales et les innombrables disputes entre les États sur moult sujets (revendications territoriales, accès aux ressources naturelles, concurrences économiques, droit de passage sur un espace donné, etc.), les mécaniques de raisonnement ne sont pas très différentes. Les dirigeants font ce calcul risques / bénéfices d’une action hostile qui pourrait améliorer telle ou telle de leurs positions dans un conflit donné et ce facteur dissuasion joue souvent un rôle clé dans les prises de décision.
Celui-ci est, ou plutôt devrait être, un puissant moteur favorisant la restreinte et la retenue, en particulier pour les entités les plus faibles. Même si dans le cas de guerres asymétriques où, misant sur la compassion des opinions publiques occidentales aujourd’hui toujours prêtes à s’émouvoir du malheur des autres, certains ont oublié la sagesse de la fameuse formule de La Fontaine dans sa fable Le Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » [2].
La dissuasion devenue inopérante dans le conflit moyen-oriental face à des acteurs irrationnels
Néanmoins, pour être efficace la dissuasion nécessite de faire intervenir des dirigeants qui décident de leurs actions en fonction de considérations rationnelles. Lorsque ce n’est pas le cas, l’élément risque se trouve alors minoré et ce facteur de dissuasion pèse moins dans la balance lors de la prise de décision. Cette mécanique a été malheureusement illustrée de façon éclatante lors de l’attaque du 7 octobre 2023 : en décidant de lancer un assaut si sanguinaire depuis la bande de Gaza, quel a été pour les dirigeants du Hamas le poids du risque de la riposte potentielle et dévastatrice d’un Israël puissant qui allait être confronté à une telle hécatombe ?
Pensaient-ils que leur ennemi allait passer l’éponge sur toutes ces victimes, et que l’on reviendrait à la situation de la veille ? De même, comment les dirigeants du Hezbollah ont-ils raisonné en déclenchant dès le lendemain du massacre cette intense campagne de bombardements ? Ont-ils pris en compte les dommages potentiels sur les populations civiles libanaises que les inévitables contre-offensives israéliennes allaient occasionner ?
Probablement pas car ces deux groupes armés ont fait de la destruction de cet État juif honni la mère de tous leurs combats, avec un état d’esprit illustré par cette expression à la mode : « Quoi qu’il en coûte ». La situation est d’autant plus préoccupante que dans ces deux cas, une partie de ces populations civiles soutient ce mental jusqu’au-boutiste, et on ne compte plus le nombre de familles chiites libanaises ou palestiniennes qui s’enorgueillissent très fièrement d’un fils, d’un père, d’un frère tombé au combat comme martyre de la Cause. On ne comprend d’ailleurs pas toujours très bien de quelle Cause il s’agit dans le cas du Hezbollah …
Est-ce que ces populations civiles sont comptables des actions de ces organisations inconséquentes et criminelles qui les gouvernent ? C’est une question philosophique complexe qui n’a pas de réponse binaire. Après tout, si depuis 2022 d’innombrables reportages nous racontent les épreuves cruelles endurées par la population ukrainienne dans cette guerre déclenchée par Poutine, on ne peut manquer de constater que les souffrances de la population russe, saignée à blanc par cette offensive initiée par leur dirigeant, sont peu rapportées pour d’évidentes raisons qui font intervenir le rapport de causes à effets. Mais lorsqu’il s’agit du Moyen-Orient, cette logique disparaît pour laisser trop souvent place à des condamnations unilatérales et émotionnelles.
Dans ce contexte où la dissuasion n’est pratiquement plus opérante, comment agir pour prévenir un nouveau 7 octobre, de surcroît face à des acteurs qui ne demandent rien de moins que la destruction de l’État d’Israël ? Les bonnes âmes, à commencer par l’auteur de ces lignes, militent depuis des décennies pour la création de deux États pour deux peuples.
Mais pour qu’un tel projet ait la moindre chance de voir le jour, le discours prônant une « Palestine libre du fleuve à la mer » doit impérativement cesser sous peine de voir cette vision de deux États pour deux peuples perdre toute crédibilité. Or, malheureusement on assiste à une évolution inverse : les innombrables manifestations dans les grandes villes occidentales laissent penser que ce slogan gagnerait plutôt du terrain partout dans le monde, avec une forêt de pancartes affichant ce slogan destructeur.
Face à une telle situation qui cumule une dissuasion qui tourne à vide et une perspective de résolution du conflit qui s’éloigne dans la mesure où celle-ci fait intervenir le maintien d’une entité souveraine juive inenvisageable pour les autres partis prenantes, quelles solutions Israël pourrait adopter pour éviter qu’un nouveau massacre ne survienne, que ce soit depuis Gaza ou depuis le Sud Liban ?
La réponse semble assez évidente : diminuer autant que faire se peut les capacités militaires de ces organisations non étatiques en attendant des jours meilleurs, et faire en sorte que la reconstitution de celles-ci soit le plus difficile possible. Lorsque l’on se met à la place des Israéliens, en guerre permanente depuis près d’un siècle avec des ennemis qui nient farouchement tout droit à une quelconque existence [3], il est difficile de formuler d’autres réponses, indépendamment de leur caractère proportionné ou non.
Que pourraient être des réponses proportionnées dans une guerre asymétrique ?
Toutes ces considérations de bon sens au fondement de la diplomatie internationale disparaissent immédiatement lorsque l’on se trouve face à la détresse de populations qui ont tout perdu. Quelle valeur attribuer à des arguments faisant valoir l’enchaînement des causes et des effets face à des civils en deuil et démunis de tout ? De même pour les opinions publiques occidentales, comment avancer telle ou telle considération sur la dissuasion alors que des images insoutenables défilent en boucle sur les écrans du monde entier ?
Dans un tel environnement médiatique, certaines personnes éventuellement bien intentionnées pourraient considérer qu’au lendemain de cette abominable razzia, une réponse « proportionnée » aurait été de repousser les assaillants dans la bande de Gaza … et puis c’est tout. Cette position est bien évidemment inconcevable pour les Israéliens qui, après la boucherie abominable qu’ils ont subie, exigent avec force le démantèlement de l’entité qui l’a organisée, ou à tout le moins son désarmement. Étant entendu que tout État soucieux de la sécurité de ses concitoyens aurait formulé la même exigence, voire l’anéantissement total de l’organisation qui en est comptable [4]. Devant le refus du Hamas de désarmer, qui a même exprimé à plusieurs reprises sa volonté de recommencer dès qu’il le pourrait, une action militaire énergique était donc devenue impérative.
A ce stade du raisonnement, toute la question est d’apprécier les actions israéliennes par rapport à des objectifs légitimes. Lorsque l’on constate les ravages de la guerre de Gaza qui ont causé 70.000 morts (soixante dix mille !), des centaines de milliers de blessés et d’immenses destructions dans un milieu urbain très dense, on peut s’interroger sur l’adéquation entre les objectifs militaires poursuivis et les moyens employés pour les atteindre. L’écrasante majorité de ceux qui jugent très sévèrement Tsahal se prononcent sans vraiment connaître la nature des affrontements qui ont lieu sur le terrain. Quelques exemples de situations dans lesquelles les soldats doivent opérer :
- Ils se trouvent sous le feu de tirs nourris provenant d’habitations dans lesquelles il est plus que probable que des civils se soient réfugiés dans de vaines tentatives d’échapper aux combats ; ou bien que ces civils aient été contraints de rester sur place pour servir de boucliers humains.
- Des caches d’armes et des centres de commandement sont à l’évidence localisés dans des bâtiments civils, en particulier dans les hôpitaux, des écoles, des lieux de culte ou même dans des centres UNRWA supervisés par l’ONU.
- Des ambulances ou d’autres véhicules civils sont sciemment utilisés comme de transport de troupes ou d’armements; ou bien des journalistes sont embarqués dans des unités combattantes, quitte à faire le coup de feu de temps à autre.
Ceci dans un contexte où l’une des considérations les plus importantes de l’armée israélienne est de minimiser ses pertes humaines, quitte à frapper beaucoup plus fort que « nécessaire » sur l’ennemi. Et s’il est vrai qu’aux yeux des hauts gradés israéliens la vie de l’un de ses soldats vaut beaucoup plus que la vie d’un civil du camp d’en face, quelle armée au monde pourrait affirmer sans sourciller qu’elle n’adopte pas la même démarche, très incertaine il est vrai sur un plan purement éthique, vis-à-vis des hommes qui servent sous ses drapeaux ? A cela, s’ajoutent de trop nombreuses bavures, malheureusement inévitables dans ces situations de guerre.
Conclusion d’une rare platitude, la guerre est toujours une horreur :
Les opinions publiques occidentales qui ont la chance d’avoir vécu dans une période de paix relative sur leur sol qui dure depuis plus de 80 ans semblent redécouvrir cette évidence que la guerre est une calamité. Pour éviter les scènes atroces occasionnées par les combats, en particulier en milieu urbain, le meilleur moyen est à l’évidence de ne pas s’engager dans des conflits armés. C’est ce qu’ont compris Égyptiens et Jordaniens qui ont signé des accords de paix avec Israël, depuis plus de 45 ans pour les premier et depuis plus de 30 ans pour les seconds. On peut regretter le caractère très froid de ces paix, mais le fait est que les armes se sont tues entre Israël et ces deux États arabes.
Pour mettre fin à ce déferlement d’images insoutenables et surtout au calvaire des populations qu’elles reflètent, la solution n’est pas à rechercher dans l’amélioration du caractère de proportion des ripostes mais dans l’absence de telles ripostes et surtout de leur causes premières. Et se souvenir de la boutade : « Si les ennemis d’Israël déposent les armes, il y aura la paix comme l’illustrent les cas de l’Égypte et de la Jordanie ; si Israël dépose les armes, il n’y aura plus d’Israël ». Dans cette dernière hypothèse, on peut être certain que la destruction d’Israël présentera un caractère ultra-disproportionné avec tout ce qui aura pu se dérouler auparavant.
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[1] On hésite pour savoir s’il faudrait « remercier » pour cette reconnaissance d’un tel droit à l’auto-défense, alors que celui-ci n’est jamais un sujet pour les 192 autres États de la planète.
[2] En anglais, il existe une autre jolie formule qui énonce : « When you are a kitten, you don’t mess with a tiger », soit : « lorsque l’on est un chaton, on ne cherche pas d’embrouilles avec un tigre »
[3] États arabes, groupes terroristes, Iran, le gros du monde arabo-musulman, États communistes et leurs héritiers de la Gauche mondialisée …
[4] C’est ce qui s’est passé dans les années 2015-2017 où l’organisation de l’État Islamiste a été anéantie par une coalition de pays qui avaient subi des attentats meurtriers sur leur sol ; notons que dans ce cas de figure, la question de la proportionnalité de ces réponses ne s’est jamais vraiment posée …

