Réponse à Thomas Sommer et Julien Salingue

Manifestation dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 19 janvier 2017. Photo de Nasser Ishtayeh/Flash90
Manifestation dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 19 janvier 2017. Photo de Nasser Ishtayeh/Flash90

A la date du 5 aout dernier, le journal du NPA, l’Anticapitaliste, publiait une tribune militante intitulée Israël, État d’apartheid : une résolution bienvenue.

Rédigée par un binôme de chercheurs, Thomas Sommer (attaché temporaire d’enseignement et de recherche au département de sociologie à l’université Toulouse Jean-Jaurès) et Julien Salingue (docteur en science politique et membre actif du NPA, plus connu pour être l’instigateur du mouvement « Gaza Plage » que pour ses travaux académiques), cette tribune s’appuie sur un des biais les plus tristement communs de la recherche universitaire concernant l’analyse du conflit israélo-palestinien : l’application d’un prisme strictement normatif à la configuration géopolitique proche-orientale au nom d’un droit international réifié. Expliquons-nous.

L’argument phare de Thomas Sommer et Julien Salingue (et ce indépendamment de leurs accointances politiques) réside dans une thèse simple et transposable à souhait : le régime israélien est un régime d’apartheid dans lequel les droits des Palestiniens sont bafoués. Cette thèse qui est celle des signataires de la proposition de résolution condamnant l’État d’Israël est également celle de la plupart des mouvements antisionistes.

Elle puise sa légitimité dans les nombreuses définitions existantes de la notion d’apartheid telles que présentes dans le droit international (Charte des Nations unies, Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale de 1965, celle sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid, le Protocole additionnel de 1977 aux Conventions de Genève de 1949, le Statut de Rome de la CPI de 1998, etc.).

Si l’ensemble de ces définitions varie quelque peu en fonction des circonstances historiques et politiques qui ont mené à leur promulgation, elles ont pour fondement juridique le rejet, la condamnation et la pénalisation des régimes et responsables politiques faisant de la race l’outil de ségrégation, de discrimination et d’assujettissement d’une part de la population au profit d’une autre.

La « race » est ainsi la pierre angulaire de l’ensemble de ces traités et est notamment évoquée comme argument principal par l’ensemble des signataires de la résolution. Dans la proposition de résolution défendue par Thomas Sommet et Julien Salingue, le mot « racial » apparait ainsi plus de vingt fois en 24 pages. Or, c’est précisément ici que réside la faille politique et juridique de l’argumentation de Julien Salingue et de Thomas Sommer.

Pour inculper et condamner les successifs gouvernements israéliens depuis 1948 (tel que le réclame les signataires de la proposition de résolution), il faudrait ainsi démontrer devant la Cour pénale internationale (CPI) que la résolution française « montre de façon claire et indéniable que l’État d’Israël remplit tous les critères [définissant l’apartheid] » tel que le précise les deux auteurs au troisième paragraphe de leur article.

Un tel postulat impliquerait également de convaincre une majorité de juges de la CPI du caractère racial et effectif de l’apartheid israélien par le biais d’une démonstration ne pouvant se limiter à un ensemble de témoignages ou l’évocation de grands principes philosophiques, d’autant plus que la Défense investirait le procès à coups de canons médiatiques en mobilisant toutes les ressources disponibles d’une diaspora transnationale solidaire pour démontrer à l’échelle globale que l’État d’Israël est un État de droits, juridiquement respectueux de ses minorités ethniques et de son pluralisme religieux. En ce sens, la défense bénéficierait d’un panel d’exemples d’intégrations sociales provenant des populations chrétiennes, musulmanes, druzes, bédouines, circassiennes et samaritaine.

Est-il ainsi nécessaire, pour l’exemple, de rappeler à Thomas Sommer et Julien Salingue qu’au sein de la 24e législature de la Knesset – pour ne citer que les vainqueurs des élections législatives-, siègent Ibtisam Mara’ana, la célèbre réalisatrice arabe du parti travailliste, Fateen Mulla, député druze proche de Benjamin Netanyahou, de même qu’Hamad Amar, Ayman Odeh, avocat et homme politique arabe israélien, dirigeant du parti politique communiste Hadash et président de la coalition Liste Unifiée (issue de l’alliance entre le parti d’extrême gauche Hadash et trois formations arabes : la Liste arabe unie, Ta’al et le Balad), ou encore le très réputé Ahmed Tibi, ancien conseiller du président de l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat et membre de la délégation palestinienne qui négocia les Accords de Wye Plantation en 1998, Sami Abu Shehadeh, député, Aida Touma-Suleiman, député, Osama Saadi, député, Ghaida Rinawie Zoabi, député, Issawi Frej, (ministre de la Coopération régionale), Mazn Ghnaïm, député, Walid Taha, député, Said al Harumin, député, ou encore le célèbre Mansour Abbas, actuellement chef de la Liste arabe unie et ministre délégué au cabinet du premier ministre israélien ?

L’argumentaire théorique accusant discrétionnairement l’État d’Israël et ses gouvernements successifs de perpétrer un régime d’apartheid trouve ainsi une limite pratique face à la réalité de la configuration politique et sociale israélienne. Il s’agit ici des limites d’applicabilité du droit international à définir avec exactitude les irrégularités de la société israélienne, notamment en ce qu’elle contient d’égalitaire ou d’inégalitaire à l’égard de tous ses citoyens.

Dès lors, comment comprendre l’approche de la plupart des chercheurs universitaires dans le domaine des sciences sociales (et plus encore des sciences politiques) à l’égard du conflit israélo-palestinien si ce n’est autrement que par une logique de déformation professionnelle à considérer le droit (et plus encore le droit international, particulièrement malléable aux interprétations) comme un outil de lutte « issu des rapports de forces sociales », en somme un texte politique idéologiquement interprétatif – d’autant plus interprétatif qu’il n’existe de puissance coercitive à même de le faire appliquer sans porter atteinte aux pouvoirs régaliens des États inculpés. Manuel Valls lui-même, alors premier ministre, n’évoquait-il pas en 2015 déjà, la présence en France d’un « apartheid territorial, social, ethnique » qui mettait alors en exergue un dévoiement du sens commun de la définition officielle ?

C’est que le droit international ainsi que son canon juridique sont producteurs de normes – plus exactement de normativité – d’autant plus que le champ des institutions internationales se caractérise par une forte porosité à l’égard des agents de la lutte sociale à laquelle appartiennent Thomas Sommer et Julien Salingue. Il apparait dès lors évident que le prisme analytique de la plupart des chercheurs en sciences politiques soit corroboré aux attentes des autres agents dudit champ et que leurs positions politiques soient quasi prédéfinies, préconfigurées, faisant « force de l’évidence », pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu.

En effet, comment comprendre autrement que la plupart des grands chercheurs dans ce domaine, allant de Pascal Boniface à Julien Salingue ne puissent voir que les systèmes politiques du Proche et Moyen-Orient soit profondément différents des systèmes politiques occidentaux et que les régimes de ces États soient méfiants du droit international depuis plusieurs années maintenant, si ce n’est en raison de leurs positions dans le champ médiatique et politique ?

Factuellement, quiconque se promènera dans les rues de Jaffa, d’Acre, de Haïfa ou bien de Jérusalem, pourra aisément apprécier le poids réel « de la domination d’une ethnie sur une autre » au sein de l’État d’Israël, de la proposition de résolution d’une certaine partie de la gauche ainsi que de l’article de Thomas Sommer et de Julien Salingue, c’est-à-dire, la énième infimité d’un discours dépassé depuis plus d’une dizaine d’années, qui échappe aux frontières du réel de la géopolitique, né dans la fournaise de l’abstraction et qui finira par s’éteindre lentement dans un onirique crépitement de flammes éthérées.

à propos de l'auteur
Franco-israélien, Benjamin Michelis est professeur d'histoire et de Lettres. Diplômé de science politique et d'affaires publiques internationales, il a récemment travaillé auprès du Procureur de la République dans le cadre des affaires dites "gilets jaunes". Passionné de littérature, il est également secrétaire-adjoint de la Société des Amis de Victor Hugo.
Comments