Remise à zéro en temps de pandémie

Durant les pandémies, l’on peut être témoin de grands moments de dévouement et d’abnégation, mais aussi de moments durant lesquels des pulsions sordides se manifestent.

Ainsi et à titre d’exemple, le personnel médical prend de grands risques en continuant d’opérer dans les conditions de pandémie ; mais l’on assiste également à des manifestations de préjugés envers des populations spécifiques, que ce soit contre les Asiatiques en Occident ou les Africains en Chine.

Le monde est entré en stase. Que sera le monde de demain ? Il faut s’attendre à des changements radicaux au niveau des rapports sociaux, de l’économie et de la géopolitique.

Les tendances économiques

Au niveau de l’économie, la croissance mondiale et le commerce mondial auront respectivement décru de 4,8% et de 22 %. La reprise ne sera probablement pas uniforme et s’opérera avec grande précaution. À moyen terme, des tentatives de « déglobalisation » viseront à rendre les pays moins dépendants de sources d’approvisionnement de denrées vitales dans un même pays, quitte à imposer au départ des barrières tarifaires protectionnistes. Aussi, les accords multilatéraux du libéralisme des échanges commerciaux prônés par l’Organisation mondiale du commerce peineront à se concrétiser.

Endettés par la crise, les pays occidentaux seront tentés de vendre des entreprises et des biens nationaux au rabais, de trouver un équilibre entre le tournant à l’économie verte et la reprise plus rapide de l’économie traditionnelle.

À l’avenant, les émules du conservatisme thatchérien ou reaganien devront mettre de l’eau dans leur vin, car il sera difficile de défendre le slogan voulant que « le gouvernement n’est pas la solution aux problèmes : le gouvernement est le problème. » Par ailleurs, il est à prévoir que l’investissement dans le secteur de la santé deviendra plus substantiel.

Bien des ressortissants des pays en développement appauvris continueront de faire pression sur les frontières européennes. Les pays qui ne dépendent pratiquement que de la vente de matières premières (pays du Golfe, Algérie, Nigéria) ou du tourisme (les pays des Caraïbes entre autres) devront réformer leur économie.

La Chine et les États-Unis qui contrôlent 90% de l’économie numérique chercheront à monopoliser la transition à l’économie numérique qui s’en trouvera certainement accélérée. La cybersécurité et l’intelligence artificielle prendront une importance fondamentale.

Les tendances géopolitiques

En matière de géopolitique, la pandémie aura exacerbé certaines tendances conflictuelles ou permis à de nombreux régimes autoritaires de mettre en place des mesures controversées, tout comme au Nigéria et en Biélorussie. Itou en Hongrie et aux Philippines où des pouvoirs d’exception ont été décrétés.

La forêt amazonienne continue de brûler. La Chine continentale continue l’internement des Ouïghours et affirme son autorité à Hong Kong et à la frontière indienne. Le mur que le président Trump voulait ériger à la frontière mexicaine est, à toutes fins pratiques, devenu réalité.

Le monde doit apprendre à vivre sans la sécurité relative assurée par l’engagement des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Union européenne tente toujours de définir une politique commune pour surmonter les difficultés actuelles. La Russie affronte de graves difficultés économiques.

Au plan de la politique extérieure, le président Poutine persiste à ménager la chèvre et le chou au Moyen-Orient pour mieux s’y ancrer. La Turquie étend ses interventions militaires en Syrie, en Irak, en Libye et même au Yémen. Affaibli par les sanctions américaines, l’Iran s’acharne à narguer les États-Unis. L’économie libanaise est en chute libre et les vieux démons du sectarisme confessionnel et partisan risquent d’empirer l’équilibre interne précaire.

Retombées sociales

Sur le plan des rapports sociaux, nous avons été témoins de manifestations anti racistes partout dans le monde de la part de foules qui ont bravé les mesures de distanciation sociale, suite à la mort à Minneapolis de Georges Floyd après qu’un policier ait pressé du genou sur sa gorge pendant huit minutes.

L’Amérique qui n’a jamais été aussi polarisée depuis la guerre de Sécession est aux prises avec des médias partisans et discordants et un président qui est loin d’unifier les cœurs et les esprits. Il se pose comme le défenseur de la devise Law and order qui résonne auprès d’une partie de l’électorat. En France ou aux États-Unis, la police n’arrive pas à toujours contrôler les débordements violents des manifestants.

À de rares exceptions près, la pandémie a pris les politiciens au dépourvu. Certains se sont repliés sur les scientifiques dont les avis se sont avérés être divergents. Le monde aura généralement pris conscience du dilemme caractérisé par l’équilibre à envisager entre reprise économique, mesures de confinement et discipline du public, réalisant que le gouvernement ou la science n’ont pas la réponse à tous les problèmes.

Retour à zéro ou point de non-retour ?

Par le passé, les pandémies ont été à l’origine de grandes agitations : ainsi, durant le fléau athénien de 430 avant l’ère courante, Thucydide écrivait : « La catastrophe fut si accablante que les gens, ne sachant pas de ce qui pourrait leur advenir, devinrent indifférents à tout principe de religion ou de loi. » Au Moyen-Âge, on brûla des Juifs – sauf les belles femmes dans certaines villes – pour enrayer la peste noire.

Or, les grandes crises plongent les populations dans un état de limbes dont elles peuvent sortir pour s’engager dans la restauration constructive ou encore pour sombrer dans un mécontentement généralisé. La crise économique de 1929 a permis au libéralisme économique d’effectuer un virage salvateur. À l’opposé, le nationalisme exacerbé et le fascisme ont pu se développer en Allemagne à la suite des mesures draconiennes imposées par le traité de Versailles.

Il est judicieux de se demander ce que les lendemains de la pandémie actuelle nous réservent. Vivra-t-on une recrudescence du racisme, de la xénophobie, voire des théories conspirationnistes primaires ? Les manifestations anti racistes récentes ont été parfois accompagnées de slogans anarchistes ou antisémites. Le danger d’un populisme simpliste, démagogique et anti élitiste risque de remettre en question les valeurs libérales et démocratiques qui ont servi de modèle et contribué à mettre fin à plusieurs régimes totalitaires.

Il ne faut guère prendre pour acquises les libertés si chèrement défendues et rester sur le qui-vive, car la remise à zéro du lendemain de pandémie peut annoncer de nouvelles réalités allant d’un démarrage constructif à celle d’un point de non-retour vers une régression catastrophique.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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