Rémi Mathis : « Wikipédia, c’est les années 2000; l’avenir, c’est Wikidata »

Rémi Mathis - Wikipedia
Rémi Mathis - Wikipedia

Rémi Mathis est l’ancien président de Wikimédia France, Il publie Wikipédia. Dans les coulisses de la plus grande encyclopédie du monde, pour son 20ème anniversaire, chez First éditions.

Le climat général chez Wikimedia France a toujours été assez houleux, les choses se sont-elles appaisées ces dernières années ?

Rémi Mathis: Il faut d’abord préciser comment fonctionnent les structures autour de Wikipédia. Wikipédia est un site Internet, c’est-à-dire un lieu, où des contributeurs viennent rédiger une encyclopédie collaborative, de manière non hiérarchique (il n’y a pas de rédacteur en chef), grâce à un système de procédures communautaire. Ce n’est donc pas une organisation en soi.

En revanche, il existe autour de Wikipédia plusieurs types d’organisation : d’abord la Wikimedia Foundation, de droit américain, qui est l’hébergeur, c’est-à-dire la structure chargée des questions techniques et juridiques. Ensuite, dans la plupart des pays, des « chapitres », de droit local, qui font l’interface entre les wikipédiens et la société : proposer des ateliers de contributions, signer des partenariats avec des institutions, animer la vie des wikipédiens, répondre aux médias etc. J’ai moi-même été président de Wikimédia France pendant 4 ans, puis président de son Conseil scientifique… mais ai quitté la structure en 2017, au moment où il y a eu des problèmes internes, notamment liés au harcèlement de la directrice exécutive – mal pris en charge à la fois en interne et par la Foundation.

Ce genre de problème n’est pas forcément lié à Wikipédia – cela arrive dans de nombreuses associations, où les bénévoles sont très impliqués et les relations avec les salariées parfois houleuses – mais cela dit aussi des choses sur la tentation des wikipédiens à refermer la communauté sur elle-même et à avoir du mal à s’ouvrir à d’autres compétences, d’autres profils (femmes, moins geeks…).

Le confinement a-t-il provoqué un rebond d’activité des contributeurs sur Wikipedia ? A-t-on assisté à des guerres d’édition plus féroces encore autour du Covid-19 ?

Rémi Mathis: Comme Wikipédia ne traque pas ses utilisateurs (pas de cookies, pas de données personnelles demandées…), on ne sait pas grand-chose ni des contributeurs ni des utilisateurs… mais on connaît en effet leur nombre. Et il est remarquable en effet que la période de confinement ait été une période d’usage frénétique de Wikipédia.

Ce n’est pas évident car on pourrait penser qu’il existe une partie d’usage professionnel ou que, quand les gens ont plus de temps, ils en profitent pour s’occuper de leur famille, regarder des films etc. Eh bien, ils consultent plus Wikipédia, se cultivent, se posent des questions et contribuent également plus. C’est une excellente chose car le traitement de la crise est un excellent exemple du fonctionnement de Wikipédia : en quelques mois, des centaines d’articles ont été rédigés sur les virus, les maladies, les traitements, les personnes, la réaction dans les différents pays, les morts célèbres, la présence de cette crise dans la société, la culture etc. Cela a demandé évidemment de synthétiser des informations qui sont pourtant très techniques (des articles scientifiques, de médecine…, en jouant clairement le jeu de chercher quel est le consensus scientifique, ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas, sur quels sujets il y a de l’incertitude et sur lesquels il n’y en a plus malgré le discours de certains).

Des discussions épiques ont eu lieu et des pages de discussions ont été noircies. C’est ce genre d’épisode qui montre la pertinence et la résilience du modèle d’écriture et de relecture de Wikipédia, notamment face à des attaques concertées. Pour donner un exemple, on a vu de nombreux comptes essayer d’imposer « leur vérité » sur l’article consacré au média France Soir (ancien journal devenu lieu de publication participatif à tendance complotiste), visiblement coordonnés depuis les réseaux sociaux.

Comment es-tu devenu le wikipedien de l’année 2013 ? As-tu un bon contact avec Jimmy Wales ?

Rémi Mathis: Rappelons que chaque année, lors du grand congrès annuel des wikipédiens, Jimmy Wales nomme le « wikipédien de l’année » : une (parfois deux) personne est mise en valeur par la communauté et honorée. Cela reste en effet un honneur qui n’apporte rien de particulier : ni argent ni même invitation ou quoi que ce soit. Jimmy Wales décide seul. En ce qui me concerne, n’ayant pas été présent à ce congrès, qui se passait à l’autre bout du monde, je l’ai appris… par mon téléphone qui vibrait en raison des SMS et notifications Twitter de félicitations alors qu’il était 4h du matin en France. J’ai remercié, me suis rendormi, et rien d’autre ne s’est passé ! Et je n’ai jamais rencontré Jimmy Wales, qui fait figure de père de la communauté sur la Wikipédia anglophone, mais qui n’a pas d’importance particulière sur la francophone.

Peux-tu nous raconter comment nait ta passion de Wikipedia à l’école des Chartes ?

Rémi Mathis: Comme tout le monde, dans les années 2003-2005, j’avais un a priori plutôt défavorable sur Wikipédia : au mieux c’était inutile (l’information est déjà disponible ailleurs, pourquoi refaire le travail ?), au pire problématique (il y a de la bonne information ailleurs et ils donnent une grande visibilité à une moins bonne). Pourtant, a posteriori, j’étais très attiré par le concept ou en tout cas le but assigné : j’étais avide de connaissances, courait les bibliothèques, trouvait Internet très pratique pour cela après avoir déjà vu le Télétexte comme une révolution, aurait souhaité pouvoir réutilisé cette information, la retraiter…

À l’École des chartes, dans le cadre de mes études, j’ai rencontré des personnes du monde des digital humanities, avec un arrière-plan technique que je n’avais pas, qui m’ont convaincu d’aller voir, de mettre les mains dans la cambouis, qui m’ont expliqué l’utilité d’approches qui viennent du monde de l’informatique (licences libres…). J’ai été séduit, ai essayé et n’en suis jamais reparti !

Que penses-tu du concept de méta-justification, développé par Larry Sanger le fondateur de Nupedia ancêtre de wikipedia, pour illustrer la philosophie originelle de wikipedia ?

Rémi Mathis: Wikipédia est un objet à la fois totalement ordinaire (on va résumer ce qu’on sait sur tel sujet, comme on l’a toujours fait (ou rêvé de le faire), en lisant les travaux des autres) et parfaitement nouveau (sa taille même en fait autre chose qu’une encyclopédie, idem pour les sujets traités, les procédures, l’organisation…). Face à cela, il y a des réflexions à mener afin de comprendre de quoi on parle, de ce dont il s’agit réellement, c’est passionnant. Passionnant aussi de voir que la communauté ferme les yeux sur certains problèmes qui se posent : on voit bien avec la crise de la Covid que synthétiser l’information n’est pas une action neutre et surtout n’est pas un acte que n’importe quoi peut faire. Cela demande une grande expertise (certains articles scientifiques consistent juste en cela : faire le point sur ce qu’on sait ou pas en 5, 10, 100 ans de recherche)… et wikipédia reste sur sa position du « n’importe qui peut écrire car on demande juste une synthèse ».

C’est une fiction intellectuelle, car cela permet à l’encyclopédie de tourner… et qu’on sait que le problème ne se posera pas car, en réalité, les wikipédiens qui écrivent possèdent cette expertise. En revanche, cela explique que les wikipédiens ne soient pas représentatifs de la société, et cela n’est pas forcément un mal. Par ailleurs, réfléchir à Wikipédia et ses modèles épistémologiques est passionnant mais il ne faut pas que cela devienne bloquant, alors même que les autres médias le font trop peu. Rappelons que Sanger a quitté très rapidement Wikipédia : ses réflexions sont passionnantes mais si tout le monde faisait comme lui, l’encyclopédie n’existerait même pas, et laisserait la place à la télévision, qui a pourtant bien d’autres biais et problèmes de gestion de la vérité et de la connaissance.

Les noms de Thierry Caro ou Justin Knapp, principaux contributeurs des éditions française et américaine n’évoquent pas grand-chose pour le grand public mais résonne un peu dans notre milieu comme des médailles d’or aux jeux olympiques de l’encyclopédie. As-tu des contacts avec eux aussi ?

Rémi Mathis: La communauté des wikipédiens est un monde à part entière, qui mérite analyse. D’abord parce que la notion de « wikipédiens » est loin d’être évidente : selon les bornes que l’on se donne (1 modification par mois ? 50 ? 100 ? Participer à la vie communautaire ? Rédiger des articles ?), les contours changent du tout au tout, ainsi que le dessin qu’on peut en faire. Ce ne sont pas forcément les plus actifs qui rédigent le plus d’articles… mais ils sont centraux car c’est grâce à eux que le site tient, et sait garder ce qui est bon tout en résistant aux attaques extérieures ou juste à la maladresse de certains contributeurs.

Quand on se situe au sein de la communauté, on peut donc ne jamais voir personne (parce qu’on rédige ses petits articles dans son coin) ou être au centre de relations très importantes, avec leur lot d’amitiés et d’inimitiés… ou se croiser de loin en loin. C’est mon cas avec Thierry Caro, par exemple : il arrive qu’on se croise au hasard d’une discussion, je lui fais pleine confiance – c’est un des piliers de la communauté et une personne raisonnable – mais nous ne sommes pas non plus voisins ou amis : je l’ai vu en vrai quelques fois et cela s’arrête là. En raison de leur but pratique, de l’éloignement géographique, etc, les relations sur Wikipédia ne sont pas forcément semblables à celles du monde réel – peut que cela s’apparente plus à des collègues de travail : l’humain compte énormément dans la réussite globale de l’entreprise, et on se croise ou pas selon le projet sur lequel on travaille.

Après Aaron Swarz et maintenant Julian Assange, c’est un destin assez sombre qui se profile depuis quelques années autour des figures importantes du logiciel libre. Es-tu optimiste pour l’avenir ?

Rémi Mathis: Il est très difficile de dire ce qu’il adviendra de Wikipédia dans quelques années. On peut penser que son poids, ses usages, l’amour qu’on lui porte sont tels que Wikipédia restera… mais l’expérience nous prouve que ce n’est pas le cas. Des dizaines de millions de personnes se rendaient chaque jour sur MySpace et le site est mort en quelques années. L’hypothèse que tu avances, des restrictions des libertés tuant Wikipédia, est une possibilité. On a déjà vu des menaces de ce type : elles ne visent jamais Wikipédia en tant que tel mais « des sites internet » qui doivent pouvoir garantir un contrôle parfait de leur contenu sous peine de lourdes amendes. Evidemment toujours pour des bonnes causes : selon les actualités du moment, pour lutter contre le terrorisme, la pédophilie, le harcèlement…

Le problème est que Wikipédia fait tout pour respecter la loi, intervient dès que la justice le demande… mais n’est intrinsèquement pas capable de dire que la loi est respectée sur tout article à tout moment (et d’ailleurs, quelle loi ?). Si cela signifiait alors devoir payer des sommes énormes ou en répondre en justice, elle devrait fermer. En gros, une telle loi interdit le participatif, et est souvent portée par des entreprises qui voient dans de tels modèles éditoriaux des concurrents dont il faut se débarrasser. L’autre possibilité est une extinction de la communauté. Avec 1000 personnes qui font plus de 100 contributions par mois, la wikipédia francophone tourne. Avec 500, ce serait très compliqué de faire face au vandalisme et de mener toutes les missions nécessaires.

Or, la communauté a du mal à se renouveler et les nouvelles pratiques d’usage de l’internet (téléphone portable…) ne favorisent pas la contribution : Wikipédia est un site des années 2000 ; les jeunes adultes des années 2020 ne le trouvent pas forcément adapté. Ce que j’avance dans mon livre, c’est en tout cas, je pense, une survie à travers Wikidata – le vrai site d’avenir, au centre de l’Internet mondial. Mais on passe d’analyses rédigées à des données factuelles – c’est passionnant, très utile, mais différent !

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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