Relations Israël-Arménie : quel gâchis !

Un drapeau géant est accroché dans le quartier arménien avant les commémorations pour le 100e anniversaire du génocide arménien dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)
Un drapeau géant est accroché dans le quartier arménien avant les commémorations pour le 100e anniversaire du génocide arménien dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

L’Arménie vient de reconnaître l’État palestinien, un État fiction aux frontières indéfinies et floues, malgré tout reconnu par un nombre croissant de pays à travers le monde. La crise actuelle, à Gaza, n’a fait qu’accélérer ce processus, avec la reconnaissance par l’Espagne, l’Irlande et la Norvège.

Ami de l’Arménie, ami d’Israël, je regrette sincèrement la décision arménienne. Oui, je la regrette, mais je dois aussi avouer que je la comprends.

Si je la comprends, ce n’est pas parce que je serais soudain devenu un partisan de la fameuse « solution à deux États ». Non, je continue à soutenir Israël, et les horreurs du 7 octobre n’ont fait que renforcer mes sentiments pro-israéliens, même si j’aspire à une solution permettant aux résidents de Gaza, de Judée et de Samarie de vivre dans la dignité et la liberté, aux côtés des habitants d’Israël.

Si je peux comprendre la reconnaissance arménienne, c’est tout simplement parce que depuis longtemps je considère que les autorités israéliennes se sont très mal conduites envers l’Arménie et les Arméniens.

Leur douloureux passé aurait dû rendre les Juifs et les Arméniens solidaires. Ils appartiennent à deux « peuples phénix » ayant survécu aux génocides, malgré des millions de morts. Le génocide des Arméniens, s’il continue à être nié par la Turquie, est reconnu par un nombre croissant de pays à travers le monde. Les témoignages de ressortissants étrangers ainsi que ceux des survivants, les nombreuses photographies et les documents émanant des dirigeants « Jeunes Turcs » établissent à suffisance que les massacres de masse commis en 1915-1916 constituent un bel et bien un génocide, un génocide méthodiquement planifié.

Hélas, mille fois hélas, l’État d’Israël n’a toujours pas reconnu le génocide des Arméniens, alors qu’il aurait dû s’empresser de le faire, et ce, dès 1948, au nom de la douloureuse histoire du peuple juif. Pire, Israël a développé d’étroites relations avec l’Azerbaïdjan, y compris dans le domaine militaire. Ce sont les soutiens de la Turquie et d’Israël au régime dictatorial et corrompu de Bakou qui ont permis à ce dernier de reconquérir le Haut-Karabagh en 2020, et d’en achever le nettoyage ethnique en septembre 2023. Les drones israéliens ont joué un rôle capital dans la victoire militaire de l’Azerbaïdjan.

Rappelons que l’Artsakh, comme l’appellent les Arméniens, est une terre arménienne depuis des millénaires. C’est Staline qui décida de transformer le Haut-Karabagh en enclave soi-disant autonome appartenant à l’Azerbaïdjan soviétique. Les frontières intérieures de l’ex-URSS sont devenues celles de pays indépendants en 1991, pour le plus grand malheur des Arméniens de l’Artsakh, et d’autres peuples minoritaires.

Depuis son « succès » au Haut-Karabagh, l’Azerbaïdjan continue à exercer une pression militaire constante contre l’Arménie. Des soldats azerbaïdjanais occupent en toute illégalité plusieurs centaines de kilomètres carrés à l’intérieur même du territoire internationalement reconnu de la République d’Arménie. Rappelons que ce territoire n’est qu’un lambeau de ce que fut l’Arménie historique, laquelle couvrait tout le nord-est de l’actuelle Turquie, ainsi qu’une partie de ce qui constitue aujourd’hui l’Azerbaïdjan, un pays dont l’histoire très récente remonte à 1918 seulement.

Le dictateur héréditaire Ilham Aliyev[1] ne fait pas mystère de son rêve de s’emparer de la province méridionale de Syunik, afin d’établir une continuité territoriale entre l’Azerbaïdjan proprement dit et son exclave du Nakhitchevan. Laquelle exclave était d’ailleurs une terre arménienne jusqu’à la révolution bolchévique. Une terre que Staline a également et arbitrairement rattaché à l’Azerbaïdjan, toujours par souci de diviser pour régner. Le nettoyage ethnique qui s’en est suivi a permis d’en chasser jusqu’au dernier Arménien.

L’Azerbaïdjan indépendant a achevé ce nettoyage en rasant les cimetières, les églises et autres khatchkars[2], afin d’effacer toutes les traces du passé arménien du Nakhitchevan. Ce nettoyage culturel se poursuit depuis 2020 au Haut-Karabagh reconquis. Si par malheur l’Azerbaïdjan parvenait à ses fins en s’emparant du Syunik, la continuité territoriale avec la Turquie, via le Nakhitchevan, serait établie, avec toutes les conséquences que cela provoquerait pour l’équilibre régional.

Israël pourrait aussi nourrir une certaine rancune envers les Arméniens. L’Armée Secrète pour la Libération de l’Arménie, organisation terroriste arménienne des années 70 et 80, avait noué des relations assez étroites avec des mouvements armés palestiniens basés au Liban. La République d’Arménie indépendante n’existait pas, à l’époque. Et l’ASALA avait été créée par des activistes arméniens de la diaspora, proches de l’extrême gauche. Depuis, la guerre froide a pris fin et l’ASALA appartient à un passé révolu. L’actuelle République d’Arménie, indépendante depuis 1991, ne saurait être tenue pour responsable des agissements d’un mouvement clandestin gauchiste du passé qui, d’ailleurs, ne s’en prenait qu’aux seuls intérêts turcs.

Face aux menaces et aux provocations militaires azerbaïdjanaises, l’Arménie, petit pays sans accès à la mer et sans grandes richesses naturelles, se sent bien seule, coincée entre une Turquie hostile et une Géorgie elle-même aux prises avec les sécessions de deux de ses provinces, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, dont les indépendances sont reconnues par Moscou et où des troupes russes sont stationnées. Ce ne sont pas les quelques armes défensives promises par la France qui peuvent rassurer les Arméniens.

Le seul voisin avec lequel l’Arménie chrétienne entretient de bonnes relations diplomatiques et économiques, c’est la République Islamique d’Iran, par où transitent une grande partie des exportations et des importations arméniennes. Les citoyens iraniens qui en ont les moyens, aiment venir s’amuser et faire du shopping à Erevan, faute de pouvoir se rendre en Europe. Ces relations cordiales entre les deux pays ont certainement de quoi irriter les autorités israéliennes qui, dans une stratégie de contournement coutumière à l’État hébreu, renforce ses relations avec l’Azerbaïdjan, lequel partage également une frontière avec l’Iran.

Mais cet allié d’Israël est-il aussi fiable que l’on voudrait bien le croire à Jérusalem ? Personnellement, j’en doute. L’Azerbaïdjan, proche allié, pour ne pas dire vassal  d’une Turquie de plus en plus hostile à Israël, a exprimé sa solidarité avec le peuple palestinien, depuis le déclanchement des opérations militaires israéliennes à Gaza. Et c’est en rentrant d’une rencontre avec Ilham Aliyev, en territoire azerbaïdjanais, tout près de la frontière iranienne, que le président Ebrahim Raïssi a trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère, le 19 mai dernier.

C’est pour toutes ces raisons que la reconnaissance de l’État palestinien n’a pas été une surprise. Elle est la conséquence logique des choix géostratégiques d’Israël. C’est triste. Car le destin ô combien tragique des peuples arménien et juif, tout au long de leur longue histoire, en particulier au XXe siècle, aurait dû faire naître un sentiment de solidarité entre ces deux peuples et permettre à l’Arménie et à Israël de devenir des alliés. L’hostilité ancienne d’Ankara vis-à-vis des Arméniens et celle, grandissante, d’Erdogan à l’égard d’Israël, finira peut-être par rapprocher ces deux pays. Une reconnaissance du génocide des Arméniens par Israël favoriserait certainement un tel rapprochement !

[1] Ilham Aliyev a succédé à son père Heydar Aliyev en 2003. Son épouse, Mehriban Aliyeva est la 1ère vice-présidente de la République depuis 2017.

[2] khatchkar : mot arménien signifiant « pierre à croix », désignant un type de stèle typique de l’art arménien, autrefois présent sur tout le territoire de l’Arménie historique. De forme arquée ou rectangulaire, ces stèles, parfois très hautes, sont sculptées d’une ou plusieurs croix, souvent accompagnées d’un décor ornemental et d’inscriptions.

 

à propos de l'auteur
Hervé Cheuzeville est diplômé de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris. Il est basé à Bastia, en Corse et a vécu et travaillé en Afrique de 1989 à 2013, toujours dans l'humanitaire, après avoir œuvré en Asie du Sud-Est. Il est l’auteur de "Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique Centrale" (Ed. l’Harmattan, 2003), de "Chroniques Africaines de guerres et d’espérance" (Ed. Persée, 2006), de "Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé" (Ed. Persée, 2010) et de "Au fil des chemins - Afrique, Asie, Méditerranée"(Edilivre, 2013). Les deux tomes de son ouvrage suivant, "Des royaumes méconnus", sont parus chez Edilivre: le premier est consacré à 6 royaumes d'Asie, le second à 12 royaumes africains. En mars 2017, les Editions Riqueti ont publié son dernier ouvrage, "Prêches dans le désert", qui constitue un véritable réquisitoire contre l'islamisme politique, le terrorisme islamiste et le parti pris propalestinien des grands médias. Ce livre a été suivi par "Nouveaux Prêches dans le désert" publié en 2020 aux Edizione Vincentello d'Istria. Entre temps, il avait publié, chez ce même éditeur "Rwanda, vingt-cinq années de mensonges". Hervé Cheuzeville a en outre contribué à deux ouvrages collectifs: "Corses de la diaspora" en 2018, sous la direction du Professeur Jean-Pierre Castellani (Scudo Editions) et "Chypre, 1974-2024, 50 ans d'occupation turque", sous la direction de l'historien Charalambos Petinos.
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