Relations Franco-Israéliennes : « Je t’aime, moi non plus » ?

Un drapeau français et israélien. Illustration (Crédit : Glenn Cloarec/Times of Israel)
Un drapeau français et israélien. Illustration (Crédit : Glenn Cloarec/Times of Israel)

La France a choisi vers la fin des années soixante de façon délibérée et totalement consciente d’embrasser la cause Palestinienne dans le conflit Israélo-Arabe. C’était un choix d’intérêts tels qu’ils ont été évalués vers la fin des années soixante.

Les anciens se souviennent de la connivence qui existait entre la France et Israël aux débuts de l’État Hébreu. Selon Samy Cohen, politologue et chercheur à la Fondation nationale des Sciences politiques, De Gaulle ignorait jusqu’en 1959 l’étroitesse des liens qui unissaient la France et Israël dans les domaines les plus secrets.

Il s’était instauré depuis Suez, une véritable osmose entre les états-majors des deux pays, preuve en est, pendant la campagne de Suez en 1956, lorsque des avions de la base 102 de Dijon ont participé à des raids sur l’Égypte depuis la base aérienne de Ramat-David sous déguisement de l’étoile de David.

Les aviateurs français auraient même porté sur eux de fausses cartes d’identité israéliennes. Cohen, comme beaucoup d’autres historiens, réfute la thèse, séduisante a ses yeux quand même, que l’attitude de de Gaulle en 1967 s’inscrit dans une vision d’ensemble de sa politique proche-orientale et qu’il y a eu préméditation même si à ses yeux les évènements s’enchaînent de façon presque naturelle.

Il propose une approche différente générée par une volonté de double normalisation : Prendre retrait vis-à-vis des relations étroites que la France menait avec Israël d’une part, et se rapprocher des pays arabes d’autre part. Qu’il y ait eu préméditation ou non ne change pas grand-chose au fait qu’il y a eu une volte-face Française époustouflante dans ses relations avec Israël. Il est certain que plusieurs éléments y ont contribué dont la création de l’OLP ou la guerre des Six Jours.

Il y a cependant une dimension moins connue des efforts du monde Arabe pour pousser la France vers cette décision historique bien que ces efforts soient allés au-delà de leurs espérances. Délaissés ou mal traités par Israël, l’État Hébreu doit faire face aujourd’hui à leurs retombées qui ont affecté plusieurs générations avec une désinformation ou une information à sens unique.

Prenons comme exemple cette conférence internationale de soutien aux peuples Arabes au Caire entre le 25 et 28 janvier 1969 avec la représentation de 35 pays et 15 organisations internationales. Selon la ligue Arabe à Genève, cette conférence avait pour but de démontrer l’hostilité au sionisme et la solidarité des participants avec la population Arabe de Palestine.

Il a été réclamé « qu’un devoir moral et politique incombe à tous les participants de cette conférence de révéler la vérité et de la diffuser à travers la presse, la radio, la télévision, par des manifestations, des visites de délégations et l’organisation de séminaires et de conférences en Occident et dans tous les continents ».

Vingt-trois résolutions ont été publiées par cette assemblée dont faisait partie le ministre gaulliste de l’Information Louis Terrenoire. La 7e résolution demandait des manifestations publiques, des expositions, des publications et des films traitant des atrocités Israéliennes, des réfugiés et de la résistance palestinienne.

La 15e résolution établie un plan stratégique de trente ans en formant des groupes parlementaires là où ils n’existent pas et décident d’utiliser la plateforme parlementaire afin de promouvoir le soutien au peuple arabe et à la résistance palestinienne. La 22e décida que les participants œuvreraient à publier et à populariser les décisions de la conférence de la façon la plus appropriée à chaque pays. Des 54 membres du comité de promotion, 43 étaient Européens, avec la France en tête.

Georges Montaron, journaliste et directeur de « Témoignages Chrétiens » qui avait été un acteur principal de la délégation française pendant la conférence du Caire, s’y appliqua à la lettre dès l’année suivante. Le 7 mai 1970, il organisa la première conférence mondiale des chrétiens pour la Palestine. Avec une représentation de 37 pays et plus de 300 Chrétiens, le rapport de la Ligue des États Arabes de Genève se félicita de la répercussion importante sur les Chrétiens de l’Occident de cette conférence afin de leur faire connaître « les malheurs des Palestiniens ».

Dans ce contexte, la guerre de Kippour, avec à la clef une autre victoire israélienne sur les armées arabes qui ont essayé d’envahir et de détruire l’État Hébreu, ne fut qu’un prétexte arrivant a bon point afin de libérer les menaces sournoises formulées par une myriade de déclarations, de conférences et de comités, et de faire adopter la cause palestinienne par l’Europe en général et la France en particulier. Cet épisode est enseigné en France sous le titre : « choc pétrolier de 1973 à la suite d’une bavure d’Israël ».

Une volonté commune s’était donc créée entre la France et le monde Arabe vers la même époque. Quoi de plus facile donc pour la France que de répondre présent aux injonctions du monde Arabe et d’adopter la cause palestinienne afin de gagner leur confiance, surtout dans un contexte que certains définiront comme menaçant. Le narratif qui a été adopté a été dicté par les Palestiniens pendant plus d’une génération, et le débat inexistant a laissé place à une description totalement faussée de la réalité, et plus grave encore, a une réécriture effarante de l’histoire contemporaine voire antique sur beaucoup trop de points.

Car les menaces de l’OLP et des organismes Arabes officiels ont été bien reçues par les chancelleries mondiales. Menaces sournoises ou menaces diplomatiques dans les réunions interparlementaires, les manifestations publiques, les expositions et les publications tout comme ils l’avaient très clairement publié en 1969. Le fameux discours d’Arafat en 1974 est une illustration faramineuse de cette ambiguïté conservée avec brio durant toute sa vie.

Le monde voulait voir une main tendue vers la paix alors que les chancelleries entendaient très bien le message : « Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. Je le répète : ne le laissez pas tomber de ma main. ».

Si la réaction des Israéliens au terrorisme palestinien, a toujours été intransigeante, il suffit de connaître la complexité de l’opération d’Entebbe pour en mesurer sa détermination, la majorité des pays occidentaux n’ont pas eu cette politique pour maintes raisons. Ils n’étaient plus des battants, ils ont mal interprété les menaces à long terme des pays Arabes, ils ne voulaient pas entrer de nouveau dans un conflit sanguinaire alors qu’ils étaient occupés à remettre leurs pays sur pied après les affres d’une guerre mondiale qui a dévasté l’Europe. Les raisons ne manquaient pas et elles étaient toutes valables.

Et il y avait une puissance économique indéniable avec plus de vingt pays dont les plus gros exportateurs de pétrole au monde, une source de main-d’œuvre précieuse afin d’aider la France et l’Europe à surmonter la baisse de fécondité de leur population et surtout un intérêt sécuritaire très clairement exprimé par les élites Arabes. Israël quant à elle, était un pays grand comme deux petits départements Français avec une population qui essayait d’absorber une vague d’immigrant des plus importantes au monde proportionnellement à sa population, et une société hétéroclite en conséquence qui se battait afin de créer un pays non existant dans un désert entouré d’ennemis qui juraient à sa destruction. Un chef de main-d’œuvre Israélien s’était plaint à Golda Meir, alors ministre du travail, d’avoir 14 ouvriers et de ne parler que 11 langues.

Il n’y avait pas réellement de compétition entre ces deux intérêts et c’est dans ce contexte que la France du général De Gaule décide délibérément de prendre parti pour la cause palestinienne. Seulement aujourd’hui Israël se trouve être à un autre niveau. Faisant partie des 10 pays les plus innovateurs au monde alors que la France est en 16e position et que la Malaisie, le premier pays arabe, est lui, a la 35e place, avec une économie forte et une démocratie pétillante qui est plus adaptée aux valeurs Françaises et surtout avec des capacités technologiques uniques dans beaucoup de domaines desquels la France pourrait tirer parti. Pourtant les relations entre les deux pays restent dans le « je t’aime moi non plus ».

D’une part, la France loue les facultés extraordinaires de l’État hébreu et essaye de créer un dialogue de coopération, qu’il soit technologique ou même sécuritaire et d’autre part, elle se range de façon quasi pavlovienne aux côtés des pays les plus excentriques lorsque ces derniers proposent des votes ahurissants à l’encontre de l’État hébreu.

Le bégaiement de la France et de ses représentants ne s’arrête pas aux tergiversations autour de la décision d’assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme, il est présent aussi lors de coopérations technologiques lorsque le Premier ministre Français annule au dernier moment sa participation à l’inauguration du lancement de la Saison croisée France-Israël à Jérusalem ou encore lorsque le président Français annule par trois fois une visite prévue en Israël. Et les exemples ou soufflent le chaud et le froid sont nombreux.

Le dernier en date est déconcertant, lorsque le parlement vote une loi contre le BDS alors que le Premier ministre autorise les manifestations de cet organisme sulfureux. Arborer le drapeau israélien à Strasbourg dans une manifestation sportive est contraire aux valeurs Françaises mais l’appel à la destruction de facto d’un pays amical fait partie de ces valeurs quelque peu dichotomiques.

Il y a des procédures afin d’évaluer les risques, les tendances et les résultats des décisions prises dans le monde du business. Ces procédures existent dans les compagnies qui évoluent dans un monde impitoyable ou chaque erreur peut effacer tout simplement une compagnie qui se trompe dans ses estimations ou qui ne sait évoluer avec les changements (voir Kodak, Nokia, Yahoo). Les gouvernements semblent être exempté de cette remise en question car certaines décisions gouvernementales se sont figées dans le temps alors que la réalité a changé à un rythme infernal. C’est sans aucun doute une raison majeure de ce langage incompréhensible de la France vis-à-vis d’Israël.

Nous sommes en mesure de questionner les élites françaises. Est-ce que les évaluations des intérêts qui ont permis à de Gaulle de prendre cette décision, peu visionnaire il s’avère, ne doit pas être réévalué ou est-ce que la situation des relations Franco-Israéliennes sont condamnées à être ce qu’elles sont aujourd’hui ? En d’autres mots, est-ce que la France n’a pas plus d’intérêts aujourd’hui à rétablir cet équilibre perdu dans ses relations entre le monde Arabe et Israël ?

à propos de l'auteur
Journaliste, chimiste, traducteur et ingénieur supérieur, Bruno J. Melki utilise une approche scientifique dans ses recherches journalistique afin de présenter la réalité d’un des conflits les plus médiatisé, mais aussi des plus falsifié, de l’histoire contemporaine. Après avoir poursuivi des études de chimie et de statistiques et avoir travaillé en recherche pendant plusieurs années à l’Université de Jérusalem, Bruno J. Melki rejoint le monde de la haute technologie Israélienne et contribue aux efforts de la nation Start-Up avec quelques patentes. Ayant achevé une formation de journaliste en parallèle à son travail en Israel, il publiera une chronique économique hebdomadaire en Hébreu dans Makor Rishon. Récemment, il traduisit le livre de Ben-Dror Yemini : L’Industrie du Mensonge (à paraitre).
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