Réflexions sur le vote Zemmour

Eric Zemmour lors d'une réunion pour promouvoir son dernier livre "La France n'a pas dit son dernier mot" (La France n'a pas encore dit son dernier mot) à Versailles, à l'ouest de Paris , mardi 19 octobre 2021. (Photo AP/Michel Euler)
Eric Zemmour lors d'une réunion pour promouvoir son dernier livre "La France n'a pas dit son dernier mot" (La France n'a pas encore dit son dernier mot) à Versailles, à l'ouest de Paris , mardi 19 octobre 2021. (Photo AP/Michel Euler)

Les polémiques qui ont scandé l’épidémie de Covid ont parfois créé des tensions dans les familles. Et maintenant que nous recommençons à sortir, nos discussions butent sur un autre sujet inflammable, celui de Eric Zemmour.

A lire les sondages, son coefficient de reproduction R0 le met dans la catégorie des variants très contagieux. Sa dangerosité est controversée. Pour la prévention, le débat existe entre ceux qui préconisent des gestes barrière stricts et d’autres qui pensent qu’une immunisation progressive du groupe par des éléments de la pensée zemmourienne serait plus efficace. Mais en ce qui concerne le mode d’apparition de ce nouveau virus, il n’y a pas de doute : l’échec de la lutte contre la violence et l’emprise islamiste est le socle de la popularité d’Eric Zemmour.

Il y a un mois, la condamnation du rappeur Nick Conrad a été annulée pour vice de forme. Condamnation modeste : 5 000 euros avec sursis. Il était poursuivi pour une chanson parue il y a trois ans dont voici les premières paroles :

« Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs
Attrapez-les vite et pendez leurs parents… »
Etc, avec images à l’appui…

Il a récidivé avec un autre texte philosophique : « Je baise la France jusqu’à l’agonie », que la justice n’a pas poursuivi, liberté d’expression oblige…

Il y aura un nouveau procès, peut-être un appel et l’affaire se terminera 4 ou 5 ans après les faits par une sanction symbolique, après avoir mobilisé indument une justice à bout de souffle.

Ce rappeur minable est un excellent agent électoral pour Eric Zemmour.

On sait qu’un certain nombre de Juifs vont voter pour lui. Je le regrette, mais là où je vis, nous n’avons pas à subir les incivilités, les harcèlements et les insultes; je préfère donc éviter des incantations morales trop faciles. Mais si j’avais encore des responsabilités communautaires j’aurais, comme l’a fait Francis Kalifat, président du Crif, mis en garde contre le vote Zemmour.

Si je m’exprime aujourd’hui, après tant d’autres, et sans illusion sur l’efficacité de mes propos, c’est pour deux raisons récentes.

La première c’est que je considère que Eric Zemmour a franchi une ligne rouge dans sa controverse avec Bernard Henri Levy. On peut critiquer BHL, on peut ne pas apprécier, c’est mon cas, qu’il ait écrit que Eric Zemmour est « une offense au nom juif », parce que nul n’est propriétaire de ce « nom juif » formule ampoulée pour parler d’un judaïsme qui s’exprime de façon différente pour les uns et les autres.

Mais Zemmour a répondu en traitant BHL de « traitre à la France », la plus grave des insultes. S’adressant à un Juif, provenant d’un homme qui comme Zemmour, n’est même pas convaincu de l’innocence de Dreyfus, c’est une fatwa qui ne se définit que par un terme : « dégueulasse » et qui laisse présager de très nauséabondes dénonciations en cas de victoire…

La seconde raison, c’est que je viens de lire son best-seller, « La France n’a pas dit son dernier mot ». Livre d’un excellent écrivain à la plume acérée et féroce et dont les thèses méritent critique et débat. Mais quelques pages m’ont sorti de mes gonds.

L’une relate une rencontre avec son vieil ami Jean-Marie Le Pen, l’homme du détail. Le seul tort que Zemmour lui trouve est qu’il a été anachronique. Il prétend que De Gaulle ou Churchill auraient dit la même chose, s’ils s’étaient exprimés. Et puis ce détail était dans le mode d’extermination et pas dans son ampleur. Et puis Le Pen se serait excusé….

Tout cela est faux, d’ailleurs Le Pen ne s’excuse jamais – et Zemmour non plus – et il a réitéré ses propos en 2015, deux ans après l’entretien.

Alors, je le sais, pour beaucoup aujourd’hui, le détail de Le Pen n’est qu’un détail. Pour moi, non. Ajouté dans le livre à l’absolution de Pétain, la défense de Papon, l’insinuation que Simone Veil considérait la zone libre comme un havre de paix pour les Juifs persécutés et plus largement, aux traficotages d’une histoire de France fantasmée, ces autres « détails » montrent que le mensonge ne fait pas peur à Zemmour.

Une autre page relate les assassinats de Toulouse. Ils suscitent chez lui des considérations confuses sur la violence, avec références à Michelet, Malaparte, Hippolyte Taine et aux Romains de la décadence pour conclure que les massacres sont dus… à des décalages de temporalité et de civilisation !

Quant aux assassinats eux-mêmes, rien, ni émotion, ni réflexion, si ce n’est pour écrire que Merah, enterré en Algérie et ses victimes juives, enterrées en Israël, ont le point commun de n’avoir aucun lien avec la France, puisque c’est le pays où on se fait enterrer qui révèle la patrie où on se reconnait. Et après avoir écrit cette ignominie, Eric Zemmour n’a pas pris son téléphone pour s’excuser auprès de M. Sandler.

En s’exprimant ainsi, il assure la partie antisémite de son électorat qu’il n’aura aucune sensibilité particulière pour les Juifs et pour Israël. Il continuera de donner des gages, et il le fera avec gourmandise.

Quelles que soient mes inquiétudes sur l’islamisation de la France, je ne veux pas qu’elles soient gérées par Eric Zemmour, et je ne voudrais pas que ma rue s’appelle demain Boulevard Drumont ou Boulevard Pétain.

à propos de l'auteur
Depuis sa création en 1920, et à partir de 1948 en partenariat avec Israël, le Keren Hayessod, a joué le rôle principal dans la construction et le développement du pays, dans le sauvetage et l’intégration des Juifs nouveaux immigrants, ainsi que dans la lutte contre la fracture sociale. Seule organisation de collecte de fonds qui fonctionne en vertu d’une loi votée par la Knesset en janvier 1956, de nombreux projets ont été menés, tels que l’organisation de l'alyah de millions de olims et leur intégration, la mise en place de centaines de programmes sociaux, éducatifs et culturels innovants destinés aux populations défavorisées, mais aussi le renforcement de l’identité juive de milliers de jeunes en diaspora, à travers des programmes tels que Massa, Taglit ou Bac Bleu Blanc. Le Keren Hayessod existe dans 45 pays du monde et a œuvré en France sous le nom d'Appel Unifié Juif de France jusqu'en 2013. Depuis octobre 2013, le Keren Hayessod existe de façon autonome. Présidé par le Dr Richard Prasquier jusqu'en janvier 2020, il est aujourd'hui présidé par Judith Oks et Dan Serfaty.
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