Réflexions sur le gouvernement d’urgence nationale

Le leader de Kakhol lavan Benny Gantz, (à gauche), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu se rencontrent à Jérusalem, le 20 avril 2020. (Crédit : autorisation)
Le leader de Kakhol lavan Benny Gantz, (à gauche), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu se rencontrent à Jérusalem, le 20 avril 2020. (Crédit : autorisation)

C’est in extremis avant la commémoration de Yom Ha shoah, la journée souvenir des six millions de victimes juives dans les camps, que le gouvernement israélien d’urgence nationale a été créé. Bien sûr, chaque partie est satisfaite des concessions obtenues qui ont mené à une déclaration commune optimiste. La répartition des ministères a été entérinée et subsiste encore le nom des titulaires.

Les négociateurs ont été influencés par « l’état d’urgence dans le pays et le contexte des défis médicaux, économiques et sociaux auxquels l’État d’Israël est confronté» pour signer «un accord en vue de la formation d’un gouvernement national d’urgence conclu entre le Premier ministre Benjamin Netanyahou et le président du parti Bleu-Blanc et président de la Knesset, Benny Gantz».

Au sein du Likoud de nombreux grincements de dents ont failli faire capoter l’accord car la part belle a été donnée à Gantz et ses 15 députés contre 58 députés dans le camp de la droite. La parité dans le nombre de ministères était considérée comme disproportionnée ce qui a d’ailleurs entraîné un gouvernement pléthorique.

De même, il n’y a pas eu unanimité en dehors du Likoud car l’objectif premier d’éliminer Netanyahou de la gouvernance a échoué faute d’une majorité pour voter les lois pour interdire à un député mis en examen de former un gouvernement. L’opposition scindée, est partie en ordre dispersé, avec une influence réduite.

De plus le risque était latent de voir deux transfuges de Telem rejoindre Netanyahou pour lui apporter les voix manquantes pour une coalition sans Gantz. Il est un fait qu’après les dernières élections, l’opposition n’a pas réussi à se hisser au sommet pour prétendre gouverner seule tandis qu’une grande majorité de la population refusait le soutien actif ou passif des partis Arabes.

Les Travaillistes ont subi une large défaite. Les trois sièges d’écart, 36 contre 33 pour Bleu-Blanc, ont fait la différence. Gantz et ses amis n’ont pas suffisamment convaincu puisque les Israéliens n’ont pas voulu pas se lancer dans une aventure risquée.

Rien n’est parfait dans cet accord mais chacun pourra se glorifier d’avoir limité la casse. Il s’agit d’un gouvernement qui sur le papier est prévu pour durer mais qui finira, peut-être, par exploser en raison de la personnalité envahissante de Netanyahou face à des néophytes. Mais il n’existait pas d’autres solutions hormis de nouvelles élections en juillet et au mieux un nouveau gouvernement en septembre 2020. La crise économique et sanitaire ne permettait pas ce luxe.

Les Arabes israéliens doivent donc tirer les conclusions de ce dernier scrutin s’ils veulent être intégrés dans la vie politique; ils doivent changer leurs leaders qui ne représentent certainement pas la communauté arabe dans son ensemble ou alors modifier publiquement leur logiciel politique pour montrer leur attachement sincère au pays. Tant que leur objectif consiste à vouloir appuyer les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza pour éradiquer l’État juif, ils ne pourront pas être admis à la gouvernance.

Pourtant ils ont montré en masse, dans les hôpitaux, dans les pharmacies et dans les supermarchés qu’ils étaient des citoyens à part entière, mobilisés avec les Juifs pour la bonne cause. Ils doivent profiter de ce regain de sympathie pour créer de nouvelles structures politiques pour un renouvellement de la classe politique arabe. Il existe de nombreux cadres arabes déjà insérés dans la vie publique. À présent, le nouveau gouvernement, avec la présence de Benny Gantz, doit donner un coup de pouce pour qu’il n’y ait plus 15 députés nationalistes dont quelques-uns antisionistes mais des députés arabes sionistes.

Gantz a bien sûr fait des concessions en permettant à Netanyahou, dont l’objectif reste de minimiser ses risques judiciaires, d’opposer son veto pour la nomination du prochain procureur de l’État, afin de nommer une personnalité neutre acceptable par les deux parties. Il n’est d’ailleurs pas bon que le poste de Procureur soit politisé.

La parité totale des ministères et la parité au sein du Cabinet de sécurité sont une avancée pour les anciens de l’opposition qui n’occuperont pas uniquement des strapontins. Il ne s’agit pas de débauchages individuels mais d’accord entre partis.

Le risque de voir Netanyahou refuser de céder sa place au terme de ses 18 mois s’est estompé puisque, dès la constitution du gouvernement, Netanyahou sera assermenté en tant que Premier ministre en exercice, tandis que Benny Gantz, sera assermenté en tant que Premier ministre désigné à partir d’octobre 2021 et vice-Premier ministre dans l’intervalle.

Si un parti décide de dissoudre la Knesset ou ne vote pas en faveur du budget gouvernemental, le Premier ministre de l’autre parti assumera automatiquement le poste de Premier ministre intérimaire sachant que des élections se tiendraient six mois plus tard.

Benny Gantz a sauvé la Cour Suprême puisqu’il n’y a plus de majorité pour la démanteler avec un ministre de la justice issu de Kahol-Lavan. Elle reste indispensable pour garantir la constitutionnalité des lois votées par la Knesset.

Dans le cadre du gouvernement national d’urgence pour une période de six mois, aucune législation sans rapport avec la lutte contre le coronavirus ne sera présentée au Parlement, sans consentement. Parallèlement, une équipe de négociation sera formée à parité pour préparer une politique pour le futur. Pour satisfaire les clans de droite au sein du Likoud, le Premier ministre sera autorisé à présenter au gouvernement un plan d’annexion israélienne de territoires selon la déclaration du président Trump et seulement si les Américains donnent leur accord.

Pour un gouvernement de combat contre la crise économique et sanitaire, le cabinet aurait dû être resserré pour plus d’efficacité. 30 ministres et deux premiers ministres alors que le précédent gouvernement, déjà pléthorique, comportait en plus du premier ministre 17 ministres et 7 ministres délégués. Mais il faut contenter tout le monde au détriment des dépenses budgétaires.

Enfin, pour des raisons de rancunes personnelles, la droite nationaliste Yamina et ses deux dirigeants Ayelet Shaked et Naftali Bennett ne sont pas pour l’instant prévus au gouvernement. Leurs exigences ont été considérées comme démesurées par rapport à leur poids politique réel. Ils rejoindront Lapid et Lieberman sur le banc des opposants. Cela permettra d’avoir une opposition consistante à la Knesset, indispensable pour garantir une bonne démocratie et pour limiter certains excès.

En cette période de crise, les Israéliens doivent être rassemblés et l’intérêt d’Israël doit primer sur les intérêts personnels. Les rancœurs doivent être oubliées. Il ne faut plus parler en termes de gagnants et de perdants. Seul Israël sort gagnant de cette péripétie politique.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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