Réflexions après l’élimination de Soleimani

Portrait du général iranien Qassem Soleimani barré d'une croix rouge lors d'une manifestation de militants du Conseil national de la Résistance iranienne, devant le siège du Conseil européen à Bruxelles, le vendredi 10 janvier 2020. (Photo AP / Francisco Seco)
Portrait du général iranien Qassem Soleimani barré d'une croix rouge lors d'une manifestation de militants du Conseil national de la Résistance iranienne, devant le siège du Conseil européen à Bruxelles, le vendredi 10 janvier 2020. (Photo AP / Francisco Seco)

Après l’élimination du général Soleimani, la vexation de l’Iran est à son paroxysme. Les dirigeants peuvent prendre des allures détachées mais il leur faut se justifier auprès de leur opinion publique qui ne comprend pas les représailles limitées et presque indolores contre les États-Unis.

En fait les Iraniens découvrent avec stupeur la fragilité de leur armée et surtout celle des Gardiens de la révolution. Alors pour raviver la flamme nationaliste, ils ont été contraints de se glorifier en revendiquant, après des dizaines d’années, la responsabilité du bombardement de la caserne des Marines américains en octobre 1983 qui avait fait 241 morts.

Les États-Unis n’avaient alors aucun doute que, si le Hezbollah était l’exécutant des basses œuvres, l’Iran avait commandité l’attaque. Les Iraniens avaient toujours laissé leurs affidés, le Hezbollah en particulier, s’afficher en première ligne pour ne pas subir de représailles. On se pose donc naturellement des questions sur les raisons qui ont poussé aujourd’hui les Iraniens à revendiquer officiellement l’attentat.

Bien qu’il ait été persuadé des véritables commanditaires, le président Reagan n’avait pas voulu répondre à cette attaque pour ne pas envenimer une situation qui, à l’époque, pouvait déboucher sur une guerre avec la Russie, voire une guerre nucléaire. Washington avait donc préféré détourner le regard dans une sorte d’accord tacite. En échange du silence masquant les parrains de l’attaque, les États-Unis avaient renoncé à accuser les mollahs et à prendre des mesures contre eux.

Ce consensus qui existait depuis de longues années a été brisé cette semaine par Donald Trump, à la suite de la mort de Soleimani et de son lieutenant Abu Mahdi al-Muhandis. Le président américain n’hésitait plus à désigner implicitement l’ennemi.

En rappelant aujourd’hui l’attentat de 1983 dans leurs médias, les Iraniens veulent montrer qu’ils ont toujours les moyens d’accroitre la violence contre les intérêts américains malgré leur incapacité à répondre de manière adéquate à la mort du numéro-2 du régime. Il s’agit d’une forme de manace voilée. Ils ne peuvent plus cacher que les forces conventionnelles iraniennes datent du temps du Shah et que l’armée régulière est en état de délabrement avancé en ce qui conserve son équipement vétuste.

Certes, elle dispose d’hommes en surnombre mais, à l’époque des guerres de haute technologie, ils ne font que de la figuration pour remonter le moral de la population. Seuls les Gardiens échappent à cet état des lieux négatif parce qu’ils sont un État dans l’État, disposant de budgets importants; mais les sanctions américaines limitent leur approvisionnement. A la rigueur, quelques vedettes rapides peuvent cibler la marine américaine dans le golfe Persique mais ils sont incapables de déployer des grandes forces terrestres en Irak. En fait, le roi est nu.

On a donné une certaine aura à Qassem Soleimani alors qu’il n’était pas le chef d’État-major de l’armée régulière mais le commandant de la Force Qods, une structure militaire parallèle chargée des basses œuvres à l’étranger, relativement petite, constituée de 3.000 à 15.000 mercenaires chiites. Il était en fait assimilé à un chef de bande, certes efficace, d’une organisation de la taille du Hezbollah mais capable d’une forte nuisance à l’étranger. Cependant, son action n’a jamais pu masquer la faiblesse militaire de l’Iran. Capable de petits coups, il n’avait pas l’envergure d’un chef militaire sur un véritable champ de bataille.

Les Gardiens savent qu’ils ne sont pas en état d’affronter les États-Unis autrement que dans le cadre d’une guerre asymétrique faite d’enlèvements, d’attaques d’ambassades, de détournements et d’attentats à la bombe, généralement effectués par des mandataires. Les dégâts et les morts sont certes considérables. Mais en maintenant la fiction que la République islamique n’est pas directement responsable de ces actions, elle relativise sa puissance.

Les actions subies en Syrie et en Irak contre les bases iraniennes, les aérodromes, et autres infrastructures ont fait perdre à l’Iran son image redoutable, la ramenant à celui de monstre pratiquement impuissant. En effet, il reste passif face aux frappes militaires directes en Syrie et en Irak ce qui fait dire aux Américains que l’Iran est resté un régime obscurantiste dont les principales exportations sont le pétrole, la terreur et… les pistaches.

En éliminant l’un de ses chefs, Trump a rendu, enfin, l’Iran responsable de ses actes de terrorisme et mis en évidence sa vraie nature. Il était temps pour lui de mettre les Américains à l’abri de nouvelles agressions iraniennes. Certains observateurs ont comparé l’élimination de Soleimani à celle de Ben Laden ou du chef de Daesh Al-Baghdadi, mais la comparaison est erronée car face à deux chefs de bande, Soleimani était représentant officiel d’un État qui devait rendre des comptes.

On se perd en conjectures sur l’indulgence des Américains face au Iraniens. Plusieurs experts politiques accusent Barack Obama d’avoir distribué des centaines de milliards de dollars à Soleimani sous prétexte qu’il combattait Daesh. Cette manne a en fait servi à l’Iran pour lancer son programme d’armes nucléaires à grande échelle. Donald Trump a ensuite été critiqué pour avoir abandonné l’accord avec l’Iran. Mais rien n’a été fait pour protéger les Américains du terrorisme iranien. Les responsables américains ont toujours traité l’Iran de manière singulière par rapport à tout autre pays, alors que des milliers de vies américaines étaient en jeu.

Les Américains ont toujours été indulgents vis-à-vis de l’Iran en fermant les yeux sur certaines réalités. Lorsqu’en 1979, des étudiants iraniens avaient pris le contrôle de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, l’intelligentsia occidentale avait laissé faire comme s’il fallait permettre à ces jeunes de prendre leur revanche sur ce qu’ils ont subi durant les années du Shah. Pourtant, Khomeiny lui-même était aux commandes car rien ne pouvait se faire sans son approbation.

Cependant, Téhéran n’a jamais assumé la responsabilité directe de ses actes, pour neutraliser toute action éventuelle de Washington. De même, Ronald Reagan n’avait pas riposté après la libération des otages américains ce qui a permis aux Iraniens, par Hezbollah interposé, de bombarder l’ambassade américaine au Liban, en avril 1983 et six mois plus tard la caserne des Marines.  Muhandis, qui vient d’être abattu avec Soleimani, avait planifié l’attaque de l’ambassade américaine au Koweït.

Pour libérer les terroristes iraniens arrêtés par les autorités koweïtiennes, le Hezbollah s’est lancé dans une campagne d’assassinats et d’enlèvements, prenant des dizaines d’otages américains à Beyrouth, dont le président de l’Université américaine de Beyrouth, David Dodge. Le 19 juillet 1982, il avait été enlevé du campus de l’AUB par des extrémistes musulmans chiites pro-iraniens, transféré à la prison Evin près de Téhéran et détenu jusqu’à sa libération exactement un an plus tard.

L’enlèvement a été jugé important car il impliquait directement l’Iran dans les activités de prise d’otages des factions chiites au Liban. Dodge a été l’un des premiers Américains kidnappés. Certains otages ont été tués et d’autres libérés après de nombreuses années, dont Terry A. Anderson. Malcolm H. Kerr, qui a succédé à Dodge en tant que président de l’AUB, a été abattu devant son bureau de l’AUB en janvier 1984.

Les responsables américains ont toujours refusé de tenir l’Iran pour responsable parce qu’ils cherchaient naïvement à se rapprocher des chiites. En 1996, le mandataire de l’Iran en Arabie saoudite, le Hezbollah al-Hijaz, a bombardé les tours Khobar, tuant 19 membres de l’US Air Force. Clinton, qui espérait lui-aussi se rapprocher de Téhéran dirigé alors par le président réformiste Mohammad Khatami, a poussé les États-Unis à prétendre que l’Iran n’était pas responsable.

Entre 2003 et 2011, l’Iran et ses alliés chiites ont été responsables de la mort de plus de 600 militaires américains en Irak. Pourtant, George W. Bush a volontairement manqué plusieurs occasions de tuer Soleimani, pour éviter d’ouvrir un troisième front contre les terroristes iraniens. Obama avait aussi refusé d’assassiner Soleimani, qui était alors la clé de l’accord sur le nucléaire iranien; le président américain voulait en faire le couronnement de son mandat en politique étrangère.

En fait, ses proches ont révélé qu’il admirait Soleimani parce que c’était un homme dur qui savait faire avancer les choses. Il pouvait aider les Américains à stabiliser la région puis plus tard à combattre Daesh. À coup de milliards de dollars, dont plus de 1,7 milliard en espèces versés aux Gardiens, les Américains ont permis à l’Iran des mollahs de devenir une puissance régionale.

Mais l’Iran vient de décider de changer les règles en apparaissant ouvertement en première ligne et en revendiquant ses crimes pour affirmer qu’il maintient son intention de se venger. Il ne cherche plus à se cacher derrière des nervis. Il s’agit d’une menace claire puisque le pacte du silence a été rompu.

Les Iraniens prendront donc le temps qu’il faut pour des représailles sanglantes alors qu’on les accuse aujourd’hui de laxisme ou de faiblesse. Une bête blessée est toujours dangereuse. Les mollahs n’ont pas dit leur dernier mot. En affichant aujourd’hui les images dramatiques de 1983, ils veulent démontrer que tout est encore possible.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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