Reconnaissance de la Palestine prématurée – Sanctions plus judicieuses

Le Premier ministre canadien Mark Carney lors le conférence de presse à l'issue d'une réunion du Cabinet consacrée aux négociations commerciales avec les États-Unis et à la situation au Moyen-Orient  au Théâtre national de la presse, à Ottawa, dans l'Ontario, au Canada, le 30 juillet 2025. Il y a annoncé l’intention du Canada de reconnaître un État palestinien lors de la 80ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, au mois de septembre 2025. (Crédit : Dave Chan/AFP)
Le Premier ministre canadien Mark Carney lors le conférence de presse à l'issue d'une réunion du Cabinet consacrée aux négociations commerciales avec les États-Unis et à la situation au Moyen-Orient au Théâtre national de la presse, à Ottawa, dans l'Ontario, au Canada, le 30 juillet 2025. Il y a annoncé l’intention du Canada de reconnaître un État palestinien lors de la 80ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, au mois de septembre 2025. (Crédit : Dave Chan/AFP)

L’annonce récente du Canada de reconnaître un État palestinien à l’ONU en septembre 2025 marque un changement important par rapport à sa politique de longue date. Traditionnellement, le Canada croyait qu’une solution à deux États émergerait de négociations de paix.

Cependant, les récents développements ont incité à réévaluer cette position. Le gouvernement considère désormais que cette approche traditionnelle n’est plus tenable, invoquant l’escalade des souffrances civiles à Gaza, l’expansion croissante des colonies et la montée de la violence des colons en Cisjordanie.

La reconnaissance prévue par le Canada dépend de la prise de certains engagements par l’Autorité palestinienne (AP), également soutenus par la Ligue arabe. Parmi ceux-ci figurent :

  • la condamnation des attentats terroristes du 7 octobre ;
  • l’appel à la libération des otages, au désarmement du Hamas et à son exclusion de la gouvernance future ;
  • la fin du système de paiement des prisonniers ;
  • la réforme de l’éducation afin d’éliminer les discours haineux ;
  • la convocation d’élections sous supervision internationale dans un délai d’un an ;
  • et l’acceptation du principe d’un État palestinien démilitarisé.

Tout comme l’ AP, le Canada ne conditionne pas la reconnaissance de la Palestine à un quelconque engagement préalable du Hamas. L’annonce du gouvernement stipule simplement que le Hamas doit libérer tous les otages, etc. Il s’agit d’espoirs, pas de conditions.

La démarche du Canada s’inscrit dans une tendance internationale plus large, avec des pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU comme le Royaume-Uni et la France. Elle contraste cependant fortement avec l’opposition des États-Unis, de l’Allemagne et de l’Italie à la reconnaissance palestinienne.

Seul le président Trump, qui soutient Netanyahu dans la prolongation de la guerre à Gaza, a une nette influence sur ce dernier, notamment pour ce qui est d’apporter une aide humanitaire accrue à Gaza.

Ce désaccord entre les pays occidentaux met en lumière un débat fondamental sur le calendrier et les conséquences potentielles d’une reconnaissance diplomatique.

Le défi de la reconnaissance

Le défi de la reconnaissance est de taille. Les conditions posées par le Canada se heurtent à des obstacles importants, notamment en ce qui concerne l’idéologie fondamentale du Hamas concernant les otages et le désarmement.

Une cinquantaine d’otages israéliens sont toujours à Gaza. Le Hamas a toujours lié leur libération à la fin de la guerre et au retrait israélien, ce qui rend une libération inconditionnelle improbable sans un accord global et mutuel avec Israël.

Concernant le désarmement, le Hamas affirme qu’il ne désarmera pas tant qu’ « un État palestinien indépendant et pleinement souverain, avec Jérusalem comme capitale » ne serait pas établi[1].

Cela crée une impasse inextricable :

  • le Hamas considère la résistance armée comme essentielle à la souveraineté palestinienne, du fleuve à la mer,
  • tandis que le Canada considère le désarmement comme vital pour la coexistence pacifique des deux États.

Le bilan des réformes de l’AP complique encore davantage la situation

Le Canada exige des réformes importantes, et une mise en œuvre réaliste dans un avenir rapproché semble peu probable. L’AP n’a pas tenu d’élections législatives ni présidentielles depuis 2006, et les tentatives précédentes n’ont pas donné de résultats crédibles, ce qui soulève des questions quant à sa légitimité.

L’AP a récemment annoncé l’abandon de sa politique de « payer pour tuer », mais ses détracteurs affirment que cette réforme est mineure et incomplète.

Une condition implicite à la reconnaissance est la suppression des propos haineux dans les manuels scolaires de l’AP. Un récent rapport de l’ONG Impact-se révèle une incitation persistante dans les écoles de Gaza, notamment des stéréotypes antisémites, la glorification du terrorisme et l’effacement d’Israël des cartes – des actions qui sapent les efforts de paix et de coexistence.

Les dangers d’une reconnaissance prématurée

Aller de l’avant avec la reconnaissance sans remplir ces conditions comporte des risques considérables. Reconnaître la Palestine alors que le Hamas détient encore des otages et reste armé pourrait être perçu comme une récompense pour l’intransigeance des terroristes.

Une telle démarche pourrait affaiblir la crédibilité des conditions du Canada et compromettre les efforts diplomatiques futurs. La reconnaissance pourrait enhardir le Hamas en démontrant que la reconnaissance internationale résulte d’une résistance armée, en particulier après les attaques du 7 octobre, ce qui pourrait entraîner une radicalisation accrue des deux côtés.

De plus, cette reconnaissance pourrait renforcer l’impression des Israéliens que « le monde est contre eux », rendant les négociations encore plus difficiles.

Des personnalités israéliennes d’extrême droite, comme le ministre des Finances Bezalel Smotrich, ont déjà pris des mesures provocatrices contre une reconnaissance, qui diviseraient Jérusalem-Est de la Cisjordanie occupée.

Selon son cabinet, cette mesure « enterrerait l’idée d’un État palestinien » en coupant la Cisjordanie en deux, une mesure qui, de fait, tuerait la solution à deux États, selon le mouvement « La paix maintenant ». Le gouvernement a approuvé l’initiative, et donc les travaux d’infrastructure devraient commencer dans quelques mois, et la construction de logements d’ici un an.

Selon le droit international, un État requiert, entre autres, un territoire défini et un gouvernement efficace. La Palestine n’est actuellement pourvue :

  • ni de frontières pleinement contrôlées,
  • ni d’une souveraineté reconnue,
  • ni d’une structure de gouvernance unifiée.

Ce qui soulève la question de savoir si une reconnaissance immédiate créerait un « État de papier » sujet aux conflits et à l’instabilité.

L’État de Palestine est maintenant reconnu comme un État souverain par 147 pays, d’autres envisagent de le faire, et ces reconnaissances n’ont pas découragé le gouvernement actuel d’étendre son entreprise de colonisation ni sa guerre à Gaza.

Il est vrai que la reconnaissance présente certains avantages. Elle pourrait contribuer à :

  • relancer la dynamique internationale en faveur de la solution à deux États,
  • réconforter les Palestiniens traumatisés en leur montrant que le monde ne les a pas oubliés,
  • réduire la pression publique des populations occidentales sur leurs gouvernements,
  • et faire comprendre à Netanyahu que sa politique dans les territoires palestiniens est intolérable et qu’Israël a un coût diplomatique à payer.

Des nouvelles négatives circulent concernant l’attitude des Israéliens. Le soutien à une solution à deux États a atteint un creux historique : seulement 21 % (16 % des Juifs) estiment qu’une coexistence pacifique entre Israël et un futur État palestinien est possible.

Mais il y a de l’espoir. Selon la plupart des sondages, l’opposition devrait être élue lors des prochaines élections, à l’automne 2026 ou avant.

Un récent sondage montre qu’une majorité d’Israéliens estiment que les autorités israéliennes sont trop indulgentes envers la violence des colons contre les Palestiniens en Cisjordanie, tandis que seule une petite minorité les jugent trop sévères ; une tendance positive indéniable.

Se confronter au reste du monde entraîne des conséquences négatives sur l’humeur des Israéliens :

  • une majorité d’entre eux (59 %) estiment ne pas pouvoir prospérer dans un contexte d’isolement international,
  • contre 31 % qui le pensent, ce qui est de mauvais augure pour le gouvernement Netanyahu.

Bien que les intentions du Canada visent à préserver la solution à deux États, sa reconnaissance prévue est prématurée. Les conditions pour le Hamas et l’AP se heurtent à de profonds obstacles qui ne seront probablement pas surmontés de sitôt.

De véritables progrès nécessitent des réformes vérifiables et tangibles, ainsi qu’un changement fondamental de l’idéologie du Hamas et de la gouvernance de l’AP, ce qui pourrait prendre du temps.

Les actions unilatérales, en l’absence de changements substantiels sur le terrain, risquent de compromettre la voie vers la paix plutôt que de la garantir.

Le statu quo est intenable. Les protestations diplomatiques ainsi que les sanctions militaires mineures n’ont eu aucun effet.

Conclusion

Il est maintenant temps que le Canada impose des sanctions économiques, diplomatiques et militaires solides et progressives contre les actions illégales d’Israël dans les territoires palestiniens.

Pour être efficaces, les sanctions doivent être appliquées de manière coordonnée avec certains pays occidentaux.

Le gouvernement Netanyahu trouvera probablement des moyens d’éviter ces sanctions, mais certaines pourraient être difficiles à contourner et pourraient accroître le sentiment d’isolement des Israéliens, y compris au sein de la droite.

Par exemple, des sanctions personnelles pourraient cibler certains responsables politiques, militaires et d’entreprises ainsi que les citoyens avec la double nationalité ayant commis des crimes de guerre ou enfreint le droit international, c’est-à-dire ceux qui ont tendance à soutenir le gouvernement d’extrême droite actuel.

Ces dirigeants devraient écouter les conseils d’éminents juristes israéliens, notamment ceux qui, l’an dernier, ont défendu Israël devant la Cour internationale de justice, et leur demander de ne pas étendre la guerre à Gaza sous peine de poursuites pénales.

[1] https://www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/artc-pas-de-desarmement-avant-un-etat-palestinien-avec-jerusalem-comme-capitale-hamas

à propos de l'auteur
David est titulaire de diplômes de 2e cycle en administration des affaires et en économie (HEC Montréal) et a complété ses études de doctorat en planification régionale (University of British Columbia). Il a œuvré en tant qu'économiste, conseiller en politique gouvernementale, cadre supérieur, chef de cabinet et consultant au sein des gouvernements du Canada, de l’Ontario et du Québec, et dans le secteur privé. David est membre du conseil d’administration des Amis canadiens de La Paix maintenant. Cependant ses opinions n'engagent que lui. Né au Maroc, il vit aujourd'hui au Canada depuis plus de 50 ans et réside au Québec.
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