Rahav : élargir d’Israël

Crédit : Pierre Orsey
Crédit : Pierre Orsey

רָחָב הַזּוֹנָה תִּחְיֶה

« Rahav seulement, la prostituée, vivra » Josué 6,17

Dans le Midrash Rabba sur Ruth (2,1) on nous apprend que Rahav était parfumeuse (elle s’occupait de parfums). La Bible nous dit simplement que Rahav était une prostituée. Le midrash a maintenant « établi » que Rahav est une parfumeuse et aussi qu’elle est une aubergiste dont les actes envers les explorateurs ont été particulièrement appréciés par HaChem.

Selon le livre de Josué, Rahav s’est attachée à Israël. Mais le midrash amplifie cet élément dans des proportions considérables : Rahav se convertit au « judaïsme » (elle entre dans le peuple hébreu), elle dispose même du don de la prophétie et elle engendrera une lignée de dix prophètes. Par ailleurs, le midrash insiste sur le rapport entre Rahav et le lin (ou byssus : בּוּץ), et à travers cela, à la prêtrise et à l’onction. Pour corser la chose Rahav devient même l’épouse de Yéoshoua (Josué).

Rahav demande aux explorateurs une alliance sur le modèle de celle conclue entre HaChem et Israël. Le signe demandé à Rahav, le fil rouge, est proche du sang de l’agneau pascal sur les linteaux, signe qui devait épargner les Hébreux lors de l’Exode. Le Salut des Hébreux est étendu aux Païens (élargi). Le fait que cette alliance doive rester secrète (Josué 2,20) est un indice de son caractère eschatologique. Le christianisme a gardé l’essentiel de l’eschatologie rabbinique ; c’est pourquoi Rahav sera une figure si importante dans l’Église au point de figurer l’Église elle-même.1

« Au commencement, Dieu créa le Ciel et la terre » (Genèse 1,1)

Dès le premier verset de la Torah, nous voyons que Elohim a créé deux entités séparées mais destinées à s’unir : le Ciel et la terre. La terre, c’est notre monde peuplé d’êtres vivants, dans lequel sont enfermées toutes les étincelles du divin. HaChem n’a qu’un désir, celui d’entrer en connexion avec son monde, de faire descendre le Ciel vers la terre, et de faire monter la terre vers le Ciel. En réalité, c’est l’union de ces deux courants descendant et ascendant qui permet de reconstituer le Nom Divin « déchiré » par la faute d’Adam, et qui ouvre les portes de la Guéoula (Délivrance).

« Lorsque Mon Nom sera sur terre (lorsque, immergés dans la matière, les hommes seront cependant capables de se souvenir de Mon Nom), le Peuple d’Israël sera aux portes de la Guéoula. » Dieu a créé en-haut un monde potentiel et théorique (le monde de l’intention, de l’idée), qu’il appartient à l’homme de réaliser sur la terre dans le monde concret (monde de la réalisation, du faire, de l’action), en faisant descendre le Nom divin du haut vers le bas, du Ciel vers la terre. Le peuple juif dont le père est Yaakov-Israël est aussi la figure du Messie. Le sort d’Israël et le sort du Messie sont étroitement et mystérieusement liés. Le but est de réaliser dans le monde et en chacune de nos âmes l’union entre la terre et le Ciel. C’est la mission que Dieu (HaChem) a confiée à l’homme.

A la fois séparation et unité permettent la naissance de la vie : « Dieu dit : « que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent en un lieu unique (אחד מַקוֹם) et qu’apparaisse le sol sec », et il en fut ainsi. Dieu appela le sol sec « terre » (אֶרֶץ) et la masse des eaux « mers » (יַמים), et Dieu vit que cela était bon. » (Genèse 1, 9-13)

Les eaux d’en-bas rassemblées en un lieu unique symbolisent le retour vers l’unité du jour UN. (Le deuxième jour, les eaux d’en-haut avaient été séparées des eaux d’en-bas). Ce rassemblement des eaux permet l’apparition de la terre. La terre se trouve alors séparée des eaux, mais cette séparation engendre un début de vie sur la terre : « La terre produisit de la verdure ».

Pour que cette unité puisse se réaliser, tout dépend du désir et du consentement de la Femme, c’est-à-dire de l’âme de toute l’humanité (et de chacun des Chrétiens en particulier). Peu importe leur nombre ou leur niveau hiérarchique dans l’Église, ce qui compte, c’est que de plus en plus de marcheurs « isolés » (ou séparés) les uns des autres montent dans la même direction, vers l’Orient.

C’est l’Esprit qui coordonne le mouvement, et ainsi les marcheurs isolés finissent par se rencontrer, se connecter les uns aux autres, et former une immense caravane en marche vers Jérusalem. C’est comme cela que peu à peu l’humanité va tourner son regard vers Israël. Alors le soleil d’Israël diffusera les rayons de sa Torah, et toutes les étincelles réunies (chaque être humain étant porteur d’une étincelle divine) apporteront une grande lumière sur le monde.

Dans le judaïsme le Messie n’est pas réduit à un seul homme, il y a plusieurs messies et même une dynastie messianique qui engendre le peuple-Messie, Israël. Si on détache le Messie de son peuple, le roi de son royaume, alors il n’y a plus de messie mais un « anti-messie ». Yéhoshoua (Josué) est le premier dirigeant d’Israël après Moshé. Il n’a pas reçu le titre de roi mais en remplit toutes les caractéristiques, toutes les fonctions. Moshé l’a nommé Yéhoshoua (il sauvera au futur) alors qu’il s’appelait Hoshéa (Osée) qui a la même signification mais au présent (il sauve) (Nombres 13,16). Qu’a fait Yéhoshoua ? Il a sauvé son peuple de la main de son pire ennemi, Amaleq, et il a fait franchir à Israël le Jourdain. Il a sorti Israël du désert et a commencé la conquête de la terre promise.

Quelle est la fonction du Messie aujourd’hui ? Que fait Israël aujourd’hui ? Il fait la même chose que lorsqu’il est sorti du désert : il est en train de conquérir spirituellement la terre, toute la terre. Israël est sorti de ses deux mille ans d’exil et peut maintenant enfin commencer à devenir « lumière des Nations » (Isaïe 49,6). Yéhoshoua, un des messies d’Israël (qui est Israël) s’appelle donc aujourd’hui Hoshéa, Osée. Ce qui était annoncé au futur est devenu présent.

Le verbe « conquérir » a un double sens : il s’agit à la fois de s’installer progressivement sur la terre qui durant deux mille ans était occupée par des Empires (romain, ottoman, anglais, ONU…), et il s’agit aussi de conquérir dans le sens de séduire. Cependant le verbe séduire ici n’a pas un sens péjoratif qui signifierait abuser de la naïveté de l’autre.

Il s’agit plutôt de montrer enfin qui il est (dévoiler), et cela ne peut que correspondre à l’attente profonde des non-juifs. Israël est en train de commencer à séduire toutes les âmes de la terre, non pas bien sûr pour les convertir au judaïsme mais pour leur faire connaître le Dieu d’Israël qui est le Dieu de toute la terre.

Comment commencer à conquérir la terre ? Pour le chef d’Israël, Yéhoshoua, ce n’était pas possible sans l’aide d’une femme, Rahav. Elle est la première séduite/conquise par Israël. Avant même que les espions d’Israël aillent chez elle, elle aime et reconnaît déjà le Dieu d’Israël : « l’Éternel votre Dieu est le Dieu des cieux, en haut, et de la terre, en bas » (Josué 2,11). Parmi les habitants de la terre de l’autre côté du Jourdain, elle est la première à accueillir la lumière d’Israël. Et à partir de ce « point d’union » entre Rahav et Yéhoshoua, la lumière va pouvoir se diffuser, comme le nom Rahav le signifie : « large ». Rahav est celle qui élargit.

Rahav est une figure féminine du Messie, celle qui sauve le Messie : elle le cache pendant trois jours. En effet Rahav cache deux hommes, deux espions de Yéhoshoua pendant trois jours. Ces deux hommes sont Caleb (de la tribu de Yehouda) et Pinhas (de la tribu de Lévi). Caleb représente la royauté tandis que Pinhas représente la prêtrise (il est le petit-fils du Grand Prêtre Aharon). Celle qui se mariera avec Yéhoshoua, le roi d’Israël, a caché chez elle Israël (Caleb) et le judaïsme (Pinhas).

Rahav est la première à accueillir la bonne nouvelle : le sauveur du monde, Israël, vient enfin nous apporter la Vérité. Israël est ressuscité après une parenthèse de deux mille ans, voire plus si on compte à partir de la destruction du premier Temple en -586. Cela fait donc environ deux millénaires et demi que la construction de la Maison définitive d’Israël était attendue.

Rahav reconnaît en Israël son sauveur et son époux. Ce n’est pas pour rien que le midrash indique que Yéhoshoua a pris Rahav pour épouse. La conquise est devenue l’épouse. L’épouse attendait d’être conquise. Et nous sommes témoins aujourd’hui de cette rencontre qui est annonce d’un mariage. Ce n’est pas un mariage rapide mais un mariage avec de nombreuses petites étapes, avec des portes qui s’ouvrent les unes après les autres. Il s’agit de la venue progressive du Messie : les rabbins parlent d’un processus messianique. Le Messie est en quelque sorte un processus (tahalir תהליך). Comme la lumière du soleil levant.

1 Homélie d’Origène sur le livre de Josué (5,13) Rahab et Jéricho, symboles de l’Église et du monde. https://www.aelf.org/2016-06-09/romain/lectures#office_lecture_patristique

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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