Rachi, un héritage vivant

Rachi de Troyes
Rachi de Troyes

L’œuvre de Rachi est intemporelle. Elle traverse les époques et les générations. Autour d’elle s’écrit l’histoire d’une lignée exceptionnelle, dont la trajectoire singulière éclaire le sens même de la transmission et de l’héritage.

À l’origine de cette destinée familiale hors du commun se trouvent les filles de Rachi, qui jouèrent un rôle décisif. De leurs foyers naquirent plusieurs des plus grands maîtres du judaïsme médiéval, parmi lesquels le Rachbam, Rabbénou Tam, le Rivam, Rabbi Chélomo ben Méïr et Rabbi Yom Tov de Falaise. À la génération suivante apparut le Ri Hazaken, arrière-petit-fils de Rachi et l’une des figures majeures de l’école des Tossafistes.

Le premier de ces héritiers, Rabbi Chémouël ben Méïr, le Rachbam, connut personnellement Rachi et étudia auprès de lui. Il écrivit à son tour un commentaire sur la Torah et poursuivit lui aussi la recherche du pchat, le sens simple du texte. On oppose souvent le petit-fils au grand-père, l’un attaché au pchat et l’autre au Midrach. Mais Rachi, de son propre aveu, cherche lui aussi à expliquer le sens littéral du verset.

La différence entre les deux maîtres réside moins dans leur objectif que dans leur méthode. Pour atteindre le pchat, Rachi mobilise jusqu’aux ressources de la tradition orale contenues dans le Talmud et le Midrach. Ces outils lui paraissent nécessaires dès lors qu’ils permettent de résoudre une difficulté rencontrée dans la compréhension littérale du texte. Le Rachbam, quant à lui, cherche à dégager le sens du verset à partir de la syntaxe, de l’enchaînement du récit et de son contexte immédiat.

Le Rachbam rapporte lui-même, dans son commentaire sur Genèse 37,2, avoir débattu avec son grand-père. Il ajoute que Rachi lui reconnut que, s’il en avait eu le temps, il aurait composé de nouvelles explications fondées sur les « sens littéraux qui se renouvellent chaque jour ».

Rachi ne prétend donc pas avoir épuisé le texte. Il semble ainsi reconnaître que son commentaire demeure toujours ouvert à de nouvelles lectures. Il arrive même que le Rachbam propose une explication là où Rachi avoue avec une remarquable humilité ne pas savoir répondre, comme à propos de Lévitique 13,4 et de la description d’une tache cutanée.

Rachi ne livre pas seulement des réponses mais aussi des questions encore ouvertes que la descendance peut librement tenter de résoudre. Le chemin n’est jamais figé et le dialogue se poursuit d’une génération à l’autre, ignorant les limites du temps et de l’espace.

Son frère, Rabbi Yaakov ben Méïr, Rabbénou Tam, est surtout connu pour son œuvre talmudique et son influence sur la loi juive. Considéré comme l’une des plus hautes autorités de son temps, il marqua durablement la méthode des Tossafistes. Plusieurs de ses positions célèbres divergent de celles de son grand-père et prolongent, à leur manière, le dialogue avec son enseignement.

L’une des plus célèbres de ces divergences concerne les téfilines. À partir d’un même passage du traité Mena’hot (34b), Rachi et Rabbénou Tam proposent deux lectures différentes de l’ordre des passages bibliques contenus dans les téfilines. Jusqu’à nos jours, coexistent les téfilines de Rachi et les téfilines de Rabbénou Tam.

Une tradition rapporte que, lorsqu’il était encore enfant, Rabbénou Tam était assis sur les genoux de Rachi. En le voyant tendre la main vers les téfilines qu’il portait sur la tête, son grand-père aurait annoncé que cet enfant discuterait un jour son avis sur l’ordre des passages bibliques.

Une autre de leurs différences d’interprétation concerne la mézouza. À partir d’un même passage du traité Mena’hot (33a), Rachi comprend qu’elle doit être fixée verticalement, tandis que Rabbénou Tam défend une position horizontale. Le Choul’han Aroukh retient la position verticale, conforme à l’avis de Rachi et suivie par la tradition séfarade. Le Rama rapporte la coutume ashkénaze consistant à incliner la mézouza afin de tenir compte des deux interprétations.

Le Rivam, Rabbi Chélomo ben Méïr, Rabbi Yom Tov de Falaise, le Ri Hazaken et bien d’autres firent fructifier à leur manière cet héritage. Autour du cercle familial et de leurs disciples se forma progressivement l’école des Tossafistes. Dans leurs commentaires, ils citent souvent l’explication de Rachi, en éprouvent la cohérence, soulèvent une difficulté, puis proposent parfois une autre lecture. Le débat n’efface pas la voix de Rachi. Il la conserve au cœur même de l’étude.

En quelques générations, l’héritage de Rachi était devenu une quête vivante et sans cesse renouvelée de la vérité.

Le Talmud enseigne, dans le traité Kidouchin (30b), que :

« Même un père et son fils, même un maître et son élève, lorsqu’ils étudient ensemble la Torah, deviennent comme des adversaires l’un pour l’autre. Pourtant, ils ne quittent pas les lieux avant de redevenir amis. »

La transmission ne consiste pas à reproduire un maître à l’identique. Les héritiers de Rachi ne furent pas de simples dépositaires de son enseignement. Ils reçurent une œuvre suffisamment vivante et féconde pour la développer à leur tour, jusqu’à ce que, de génération en génération, « la flamme monte d’elle-même » (Rachi sur Nombres 8,3).

à propos de l'auteur
Daniel est spécialiste de Rachi et auteur d'un livre publié aux éditions Kehot "Cinq ans, savoir étudier le Commentaire de Rachi sur la Torah".
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