Rachi ou le dessein des mots

Timbre émis en Israël à l'occasion du 950e anniversaire de la naissance de Rachi
Timbre émis en Israël à l'occasion du 950e anniversaire de la naissance de Rachi

Le commentaire de Rachi sur la Torah a pour vocation, en premier lieu, de clarifier le sens simple des versets en phase avec la compréhension d’un enfant de cinq ans qui débute dans l’étude, conformément au principe édicté par Rachi dans son œuvre.

Ainsi déclare-t-il : « Quant à moi, je suis venu éclairer le sens premier du texte », un niveau auquel accède l’enfant de cinq ans, selon la Michna dans le traité des Pères.

Au cours de cet apprentissage, certains passages du Pentateuque, plus ou moins ardus ou techniques, seront abordés si bien que l’on pourrait supposer à juste titre que croquis ou dessins pourraient sûrement soulager l’assimilation des connaissances.

Les exemples ne manquent pas. Pensons notamment à l’Arche de Noé, les moutons de Jacob, le sanctuaire et ses emblématiques objets comme l’Arche sainte, la ménora – le candélabre à sept branches, la table, les autels d’or ou de cuivre, les habits et ornements sacerdotaux du cohen, les plaies de la tsara’at – la « lèpre » biblique, les sacrifices et leurs innombrables détails.

Pourtant, Rachi n’a pas jugé utile d’accompagner son commentaire d’illustrations quelconques, ce qui pourrait signifier que dans son travail de composition, le maître de Troyes aurait choisi de tout faire passer par les mots. Eux seuls, semble-t-il, suffiraient à percevoir le sens simple des versets. Tentons de discerner les arcanes de cette approche.

Rachi a tissé son œuvre avec le sens de l’interprétation et l’exigence de la transmission. A y prêter attention, nous découvrons qu’en réalité son commentaire est un dialogue passionnant entre un maître et son élève, visant à répondre à toutes les difficultés de compréhension simple du texte, auxquelles le disciple serait confronté. En filigrane de l’enseignement, se trouve un traité absolu de la pédagogie où toute explication s’érige en art de l’éducation.

Ainsi, pouvons-nous constater que les questions, pour la plupart, ne sont jamais posées explicitement par Rachi, comme si le maître souhaiterait, voire exigerait vivement, que l’interrogation naisse chez le lecteur.

De même, son style concis et précis devrait être perçu comme une exhortation à ordonner clairement les mots et exprimer justement les idées, dans le cadre d’un exercice réussi de la communication.

Dans un esprit semblable, devrait-on comprendre que Rachi tente d’éveiller le sens de l’imagination à travers la parole de l’écriture, lequel serait brutalement interrompu ou figé si le maître de Troyes avait complété son œuvre de dessins ou de croquis. Songeons par exemple à ces représentations à l’allure arc-boutée du candélabre à sept branches que l’on trouve sur des éditions modernes dans le but d’accompagner et d’enrichir la description de Rachi, alors même que dans son commentaire (Exode 25,32), ce dernier souligne explicitement que les branches étaient obliques (alakhson en hébreu), et non donc sous forme arrondie.

Les mots sont sans doute garants de l’imagination et de l’authenticité du message. Non pas qu’il s’agirait ici de réfuter de façon surannée, et de surcroît vaine, le caractère omniprésent et incontournable de l’image dans le monde d’aujourd’hui, mais bien au contraire, l’idée consisterait à éveiller en nous le sens de la vision, qui bien trop souvent s’est endormi, peut-être par saturation ou sevrage d’images extérieures, parfois surfaites. La vision commence avec les mots, une pratique acquise au mont Sinaï, lorsque nous « vîmes » les voix (Exode 20,15).

Voir la Parole, c’est précisément l’expérience à laquelle Rachi nous invite, à travers son commentaire conçu comme une (ré)éducation du regard.

Ouvrons les yeux, retrouvons le sens des mots !

à propos de l'auteur
Daniel est spécialiste de Rachi et auteur d'un livre publié aux éditions Kehot "Cinq ans, savoir étudier le Commentaire de Rachi sur la Torah".
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