Rabin : quatre réflexions

Le ministre israélien de la Défense, Yitzhak Rabin, le 27 décembre 1985 à Tel Aviv. (Photo AP / Max Nash)
Le ministre israélien de la Défense, Yitzhak Rabin, le 27 décembre 1985 à Tel Aviv. (Photo AP / Max Nash)

Ce 4 novembre marque le 25e anniversaire de l’assassinat d’Itzhak Rabin, et non de sa « mort », comme on l’entend et le lit souvent. Rabin n’est pas mort de mort naturelle; il a payé de sa vie, des mains d’un fanatique religieux juif, son choix de tout faire pour offrir à la jeunesse d’Israël un autre avenir que celui qui avait été le sien, lui qui avait adhéré à 19 ans à la Haganah, la force de défense de la population juive sous le mandat britannique, et était déjà lieutenant-colonel à 26 ans dans la guerre d’Indépendance de 1948.

Ce drame, il fallait être aveugle pour ne pas le voir arriver, après des mois d’une incessante et infernale incitation à la haine à son égard et à celui de son gouvernement; mais nous avons en effet pratiquement tous refusé de comprendre quel engrenage s’était mis en route, et quand l’assassin est passé à l’acte, il était bien sûr trop tard. Depuis, pour beaucoup en Israël, l’auteur de ces lignes compris, il y a un « avant le 4 novembre », et un « après ».

Le souvenir de ces foules déchaînées, chauffées à blanc par certains des dirigeants les plus importants de la droite israélienne, laïque comme religieuse, et hurlant à la mort dans des manifestations hystériques (« Rabin traître », « Mort à Rabin », « Par le sang et le feu nous chasserons Rabin », voir par exemple) me conduit à une première réflexion: il faut en finir avec le mythe du « deuil national » en Israël après cet assassinat.

Non, « tout Israël » n’a pas ressenti de deuil, nombreux au contraire ont été les témoignages de scènes de joie et d’applaudissements, majoritairement d’ailleurs dans les implantations juives dans les Territoires. Le plus connu est celui de l’actrice Yona Elian, qui était ce soir-là à Ariel, et fut témoin des applaudissements d’une partie du public en plein milieu du panel d’interviewés auquel elle participait , suite à la rumeur annonçant l’attentat (pour les hébraïsants, cliquez ici ). Elle quitta les lieux en larmes. C’est loin d’être un exemple isolé.

Ensuite, finissons-en aussi avec cette phrase absurde: « Comment un Juif a-t-il pu tuer un autre Juif ? ». Ceux qui ressassent cette ineptie n’ont probablement plus ouvert leur Bible depuis longtemps et ignorent tout de l’histoire contemporaine d’Israël. La Torah est pleine de récits de meurtres au sein du peuple d’Israël, de guerres fratricides, de règlements de comptes; quant à l’Israël moderne, il a connu l’assassinat du militant de « Chalom Akhchav » Emile Greenzweig en 1983 par un autre fanatique religieux, et avant cela de nombreux assassinats et règlements de compte entre les différents groupes de la résistance juive antibritannique, et au sein-même de ces groupes. Généralement parlant, les Juifs étant des gens comme les autres, pourquoi donc seraient-ils incapables de violence meurtrière ?

Le troisième point que je veux soulever ici concerne l’un des aspects les plus abjects de l’époque qui a suivi l’assassinat, et qui perdure jusqu’à aujourd’hui : les « théories du complot » autour de ce drame. On a tout lu et entendu: derrière l’assassin, il y aurait le Shabak (service de sécurité intérieure), Shimon Perès, etc.

Certains média religieux (le défunt quotidien du Mafdal (parti national-religieux) « Hatsofeh », ou le site Aroutz 7), ont été des vecteurs de ces « théories ». Comme dans le cas des négationnistes de la Shoah, les aveux formels et détaillés de l’assassin, un militant actif sorti des rangs du sionisme religieux, et de son frère, complice du crime, ainsi que la masse de documents présentés au procès à l’issue duquel l’assassin a été condamné à la perpétuité n’y font rien; maintenant, il faut nier l’évidence, lui chercher des dessous pervers, piétiner le souvenir de la personne assassinée et le deuil interminable de sa famille, de son entourage, de ses partisans.

Comme tout poison savamment distillé, ces « théories » ont fait leur trou et un public non-négligeable en Israël est prêt à leur accorder attention, voire à y adhérer. En 2018, 13% y croyaient, 7% pensaient que le jeune religieux condamné n’avait pas tué Rabin et 20% « ne savaient pas ». Dans notre société profondément malade, cela ne nous laisse que 60%  des sondés qui acceptent l’évidence, (voir ici ).

Et nous voici à ma quatrième et dernière réflexion, qui concerne les enfants. Cessons de leur mentir. Contrairement à ce que nous leur disons, le crime paie, et celui de l’assassin de Rabin et de tous ceux qui ont créé l’atmosphère qui a armé son bras, a payé, et comment !

Alors que l’assassinat de Sadate en octobre 1981 n’a à aucun moment remis en cause la paix entre l’Egypte et Israël, celui de Rabin a foudroyé en plein vol un processus douloureux, compliqué mais plein d’espoir (« accords d’Oslo »); il a semé la peur dans le camp de la paix, qui s’est rapidement « tenu à carreau » et a cherché à tout prix une « réconciliation nationale », principe certes louable mais qui s’est avéré très vite n’être que l’alibi d’une capitulation sans conditions devant les maîtres spirituels de l’assassin; il a donné des ailes à ceux qui s’étaient juré d’enterrer toute chance de donner un autre avenir aux peuples de la region.

L’assassin de Rabin et les terroristes du Hamas ont poursuivi le même but: briser tout espoir de changer la donne terre-sang-violence-répression qui règne au Proche-Orient depuis si longtemps.

Tragiquement, le fanatisme religieux des deux côtés a gagné. Six mois après cette terrible soirée de novembre 1995, vaincue par la vague d’attentats sanglants du Hamas au printemps 1996, par le double langage d’Arafat, par une campagne sans précédent de Habad (Loubavitch), sous le slogan répugnant « Netanyahou est bon pour les Juifs » et aussi par les tragiques erreurs stratégiques de Shimon Perès pendant les mois qui précédèrent l’élection du 29 mai 1996, la « coalition d’Oslo » perdait le pouvoir.

Benyamin Netanyahou battait Shimon Perès d’un souffle, moins de 30.000 voix seulement sur les 3 052 130 de suffrages exprimés, 50,5% contre 49,5% (le Premier ministre était élu à cette époque au suffrage direct, les électeurs avait deux bulletins de vote, le second étant pour le parti de leur préférence).

Les trois balles qui avaient abattu dans le dos le Chef d’Etat-Major de Tsahal pendant la guerre des Six-Jours, le « Monsieur Sécurité » d’Israël, le premier natif d’Israël à avoir occupé le poste de Premier ministre, pour tout dire le prototype du sabra sioniste, laïc et pragmatique, ces trois balles avaient donc réussi à changer le cours de l’Histoire.

Le crime avait payé.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
Comments