Qui pourra faire peur à Netanyahu ?

Le 9 avril, les électeurs israéliens décideront qui dirigera leur pays pour les quatre prochaines années. Plus précisément, ils devront introduire dans l’urne le bulletin du parti politique en qui ils font confiance. Le système politique israélien est en effet ainsi construit que les citoyens votent pour un parti, et non pour un Premier ministre.

Pourtant, la campagne qui vit ses premiers moments actuellement est personnalisée à l’extrême, et les élections ont pris d’emblée la forme d’un référendum pour ou contre Netanyahou. Le Premier ministre est en grande partie responsable de cette situation. Cela fait maintenant quelques années qu’il axe son discours sur une personnification du pouvoir, qui inclut aussi la mise en avant de sa famille. De même, il serait difficile de définir le programme du Likoud au-delà de la mission de « soutenir Bibi ».

Que cela plaise ou non, cette personnalisation est un fait, et il est plus que probable qu’elle soit une des caractéristiques principales de la campagne qui commence. Et une de ses conséquences est que l’un des facteurs qui déterminera le résultat du 9 avril sera l’émergence ou non d’une personnalité politique qui puisse apparaître comme une alternative à Netanyahu.

Le travail de siphonage de la droite israélienne entrepris par le Premier ministre a porté ses fruits. Il a éliminé toute concurrence possible au sein de son parti, et malgré leurs ambitions, ni le ministre de l’Éducation Naftali Bennett, ni l’ancien ministre de la Défense Avigdor Lieberman n’ont de chance d’être autre chose qu’un membre mineur d’une coalition gouvernementale.

La grande fortune de Binyamin Netanyahou est que, pour l’instant, il n’a pas non plus réellement de rival en dehors de son camp.

Lapid : L’opposant qui a fait pschiit

Il y a deux ans, le principal rival de Netanyahou semblait être Yair Lapid. Suite à la victoire du Likoud en 2015, après des élections dont la cause principale avait été la mésentente entre les deux hommes au sein d’une coalition qui n’aura duré que deux ans, l’ancien journaliste s’était positionné comme l’alternative possible à Bibi.

Dans un contexte où l’Union sioniste et ses dirigeants peinaient à se remettre de leur défaite à ces mêmes élections, ce positionnement avait pu sembler être un succès pendant un temps. Lapid montait dans les sondages, séduisait une partie de la population qui souhaitait mettre fin au règne Netanyahou, et paraissait avoir des chances sérieuses de devenir premier ministre en cas d’élection.

Mais la bulle Lapid a éclaté toute seule. Plus que les attaques dont il a fait l’objet de la part de la droite israélienne, son manque d’épaisseur politique a fini par causer la chute du chef de Yesh Atid. Le temps passant, son manque de programme concret, son incapacité à développer plus qu’une série de slogans accrocheurs et l’impression de plus en plus répandue qu’il y avait chez lui plus de forme que de fond ont fini par lasser. A quatre mois des élections, la perspective d’une victoire de Lapid paraît bien illusoire, et ce dernier ne présente plus de danger sérieux pour le premier ministre.

Gabbai : La tête sous l’eau

Historiquement, le principal concurrent du Likoud au centre gauche était le parti travailliste. Et de fait, en 2015, l’Union sioniste que ce parti avait formée avec Tsipi Livni avait failli remporter les élections.

Quatre ans plus tard, la situation est bien différente. Après une période de déchirements internes, le parti travailliste a voulu miser sur un profil nouveau en portant à sa tête un ancien homme d’affaires transfuge du centre droit, Avi Gabbai.

Pour l’instant, ce choix semble ne porter absolument aucun fruit. Un an et demi après son élection à la tête du parti travailliste, Gabbai, malgré ses efforts indéniables, n’a pas réussi à se créer une position de choix dans le débat public, ni à être pris au sérieux par l’opinion publique israélienne.

A l’annonce des élections, le chef du parti travailliste a prétendu que le choix des électeurs devait se faire entre lui et Netanyahou. Mais cette affirmation peine à convaincre, tant les sondages sont peu prometteurs pour Gabbai et son parti, et tant l’opinion publique israélienne reste sceptique vis-à-vis du personnage.

Pire, alors que, à quatre mois des élections, l’union sioniste semble devoir se préparer à une défaite cuisante, ses différents membres ont de plus en plus de mal à suivre leur chef. Tsipi Livni, qui fait partie de l’union sioniste sans appartenir au parti travailliste, semble de moins en moins prête à se mettre en retrait en faveur de Gabbai, alors que ce dernier n’apporte aucun gain politique. Parmi les députés travaillistes eux-mêmes, un nombre grandissant de voix se fait entendre critiquant la stratégie du chef, voire évoquant la création d’une liste indépendante.

Dans ces conditions, Netanyahou n’a même pas besoin d’attaquer le chef travailliste. Ce dernier n’a pas réussi à sortir la tête de l’eau en dix huit mois et a bien du mal à apparaître comme une menace pour le premier ministre.

Barak : l’envie du come-back.

Tout Israélien se promenant sur les réseaux sociaux est sûrement tombé sur une des vidéos régulièrement publiées par Ehoud Barak. On y voit l’ancien premier ministre travailliste devant un drapeau de l’état-major israélien, rappel appuyé de son glorieux passé militaire, multiplier les attaques contre Netanyahou.

Indéniablement, Barak ne mâche pas ses mots dans ses vidéos. Il appelle sans ménagement à la mise en accusation de Bibi, sa démission, son remplacement etc. Et clairement, ses efforts ont autant pour but d’attaquer le premier ministre que de se positionner comme son opposant le plus virulent.

Mais les diatribes violentes de Barak n’arrivent pas à faire oublier ses propres déboires. Les Israéliens, quelle que soit leur opinion politique, ont gardé un souvenir pour le moins mitigé des deux années durant lesquelles il a été premier ministre. Et le reste de sa carrière politique, notamment son alliance avec Netanyahou en 2009, laisse de nombreuses personnes perplexes, de même que les soupçons d’enrichissement personnel qui pèsent sur lui.

Dans ce cadre, aucun parti existant ne s’est pour l’instant pressé d’inviter l’ancien premier ministre à le rejoindre. Barak est donc actuellement condamné à limiter son action politique à ses vidéos Facebook, ou à créer une liste indépendante pour se soumettre au vote des électeurs israéliens. Dans les deux cas, Netanyahou n’a pas grand-chose à craindre.

Gantz : l’alternative floue

Face à l’incapacité des partis classiques à proposer une personnalité crédible comme alternative à Netanyahou, une grande partie du public israélien s’est tournée vers l’ancien chef d’état-major Benny Gantz. Militaire apprécié, au charisme personnel certain, ce dernier pourrait en effet arriver immédiatement en deuxième position aux prochaines élections s’il se lançait en politique. Cela semble d’ailleurs être un scénario de plus en plus plausible : Gantz a en effet multiplié les contacts avec la classe politique et annoncé la création d’un parti ce jeudi.

Il y a quelque chose de remarquable dans le succès de Gantz, qui réussit à attirer à lui la sympathie d’électeurs alors qu’il n’a encore fait aucune déclaration politique. D’un autre côté, cela montre aussi l’état catastrophique de l’opposition israélienne. Dans un contexte où tout semble tourner autour de la personnalité des politiques plus que de leur programme, où un segment de la population souhaite changer de premier ministre, mais où aucun parti établi n’arrive à faire émerger un opposant fort, le seul nom de Gantz, qui n’a aucune idée politique déclarée, suffit à rallier une partie importante des électeurs.

Mais cette situation est aussi un danger pour l’ancien chef d’état-major. Pour l’instant, il a été relativement épargné par les soutiens de Netanyahou qui ont préféré attendre qu’il soit candidat pour commencer à l’attaquer. Ils ne manqueront pas d’exiger qu’il présente son programme politique. Se présentera alors à Gantz le choix entre d’une part adopter une ligne politique claire et détourner de lui ceux qui étaient prêts à lui faire confiance mais ne seront pas d’accord avec cette ligne; et d’autre part rester vague sur ses intentions et risquer de subir le même destin que Yair Lapid.

Benny Gantz est l’opposant le plus dangereux pour Netanyahou. Mais sa route reste semée d’embûches, et il devra, pour gagner, réussir un numéro d’équilibriste peu aisé.

Une coalition anti-Bibi ?

Certains évoquent, voire appellent de leurs vœux, une union des différentes forces d’opposition à Binyamin Netanyahou, sous la direction d’une seule des personnalités évoquées plus haut. Cette idée semble bien chimérique, tant il sera difficile pour les figures de l’opposition de mettre leur ego de côté et d’accepter de se mettre en retrait, d’autant plus qu’il existe des différences idéologiques certaines entre elles.

Cette division, et les faiblesses respectives des différents opposants au premier ministre sont la grande chance de Netanyahou. Alors que les sondages montrent qu’une majorité des Israéliens pensent que Bibi a fait son temps, cette chance pourrait offrir à ce dernier un nouveau mandat et lui permettre de se maintenir au pouvoir.

About the Author
Rémi Daniel est ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Paris (promotion B/L 2010) où il a étudié au département d'histoire (mineure "Etudes turques"). En parallèle, il a obtenu un master d'histoire à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne. Dans le cadre de ses études il a étudié à l'Université du Bosphore (Bogazici Universitesi) d'Istanbul en 2012-2013. Après son service militaire dans l'unité d'infanterie du Nahal, il est, depuis septembre 2016, doctorant en Relations Internationales à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avec les relations entre Ankara et Jérusalem comme sujet de recherches. Il intervient régulièrement sur i24 pour commenter l'actualité en Turquie et dans le Moyen-Orient.
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