Qui parle au nom du judaïsme quand la plupart des Juifs ne le font pas ?
La question que les élections israéliennes imposent à des Juifs qui ont cessé de la poser.
En octobre 2026, Israël tiendra des élections nationales. Les observateurs les analyseront, comme ils le font toujours, à travers le vocabulaire familier de l’analyse politique : la sécurité, la réforme judiciaire, les relations entre religion et État, l’économie — et désormais les conséquences en cascade du 7-Octobre, la confrontation avec l’Iran et le réalignement de la politique étrangère américaine sous Donald Trump.
Ce sont là de véritables enjeux. Mais sous ces questions se cache une interrogation qu’aucune élection ne peut résoudre : le judaïsme de l’État juif est-il encore capable de produire des réponses à la hauteur des défis imposés par ce siècle, ou est-il devenu prisonnier de formulations conçues pour un monde qui n’existe plus ?
Cette question n’est pas apparue par hasard. Elle est née parce que, pendant des décennies, la plupart des Juifs ont porté — et continuent de porter — leur identité juive sans en examiner réellement le contenu. Cette majorité juive supposait que le judaïsme médiéval et rabbinique, sous toutes ses formes contemporaines, finirait par céder sous le poids de son propre anachronisme. La modernité s’en chargerait. L’histoire le rendrait sans pertinence.
C’était une hypothèse confortable — et catastrophiquement erronée.
Cette même attitude de désinvolture — le refus de prendre au sérieux ce que l’on préfère ignorer — traverse les crises qui définissent aujourd’hui cette élection : la catastrophe du 7 octobre et ses conséquences encore non résolues ; l’échec de la confrontation avec l’Iran à mettre fin à ses ambitions nucléaires ou à démanteler le réseau de forces supplétives qui encerclent Israël ; le réalignement radical de la politique étrangère américaine sous Trump ; le refus du monde haredi de partager le fardeau du service militaire ; la volonté des colons et du sionisme religieux d’expulser les Palestiniens de Cisjordanie ; et l’empiètement croissant de l’autorité religieuse sur la vie civile et militaire — notamment à travers les tentatives visant à effacer la visibilité des femmes dans l’espace public.
Dans chaque cas, une majorité a supposé que ce qu’elle refusait d’affronter finirait simplement par devenir sans importance. Dans chaque cas, il n’en a rien été.
Cette majorité est facile à identifier. L’immense majorité des Juifs dans le monde ne participe à aucune forme de vie juive organisée. Ils ne sont pas membres d’une synagogue. Ils n’observent pas la halakha. Ils ne s’engagent pas dans le débat philosophique ou théologique juif. Leur identité juive est réelle — ressentie, significative, souvent profondément ancrée — mais elle repose sur l’héritage davantage que sur une réflexion active concernant ce que cet héritage contient ou exige réellement.
Ils se sentaient juifs. Ils pensaient que cela suffisait.
Ce n’était pas le cas.
Pendant des décennies, Israël a occupé l’espace qu’aurait dû remplir cet engagement. Soutenir Israël, ou simplement s’y identifier, permettait aux Juifs non affiliés de ressentir leur judéité sans avoir à en examiner le contenu. Israël était la substance vers laquelle pointait leur identité, sans qu’ils aient à définir ce qu’était réellement cette substance.
C’était un arrangement confortable. Pendant une grande partie de son histoire, Israël projetait une image compatible avec une compréhension largement libérale de l’identité juive : une démocratie, un refuge, une réussite civilisationnelle sous pression.
Ce confort n’est plus possible.
Au cours de la dernière décennie, et avec une intensité croissante depuis 2023, la conduite d’Israël — ses politiques, sa rhétorique, ses coalitions gouvernementales, ses guerres — s’est imposée à la conscience des Juifs du monde entier. Ce qu’il était autrefois possible de reconnaître abstraitement avant de l’écarter ne peut plus être écarté.
Le judaïsme de l’État juif est désormais l’image dominante, à l’échelle mondiale, de ce que deviennent les valeurs juives lorsqu’elles gouvernent, lorsqu’elles commandent une armée, lorsqu’elles exercent un pouvoir politique sur des millions de personnes, juives et non juives.
Cette image est impossible à ignorer. Et pour cette majorité non affiliée qui avait délégué à Israël le contenu même de son identité juive sans examiner ce qu’Israël était en train de devenir, une question est désormais incontournable :
Ce que je vois est-il une expression légitime de la civilisation à laquelle je m’identifie ? Et si ce n’est pas le cas, à quoi suis-je réellement en train de m’identifier ?
Cette question n’est pas d’abord politique. Elle exige quelque chose de plus profond que l’analyse politique. Elle exige que les Juifs s’interrogent sur ce qu’ils pensent réellement que leur civilisation est censée accomplir.
Cette réflexion trouve des précédents chez des penseurs tels qu’Ahad Ha’am, Franz Rosenzweig ou Yeshayahu Leibowitz. Au XXe siècle, aux États-Unis, le rabbin et philosophe Mordecai Kaplan soutenait que le judaïsme devait être compris non comme un système religieux figé, mais comme une civilisation : une constellation évolutive de langue, de mémoire, d’éthique, de droit, de culture et d’aspirations collectives à travers laquelle les Juifs répondent aux défis réels de leur époque historique.
Son intuition fondamentale était à la fois simple et radicale : les civilisations ne produisent pas des réponses une fois pour toutes. Leurs réponses émergent de circonstances particulières et sont adaptées à ces circonstances — non à toutes les circonstances pour tous les temps.
Le judaïsme médiéval — forme dominante de la religiosité juive pendant des siècles — fut une réponse civilisationnelle d’une sophistication remarquable. Mais il répondait à des défis précis : l’existence minoritaire sans souveraineté, la persécution et la nécessité de préserver une identité sous l’autorité d’autrui.
Telles étaient les questions.
Les réponses furent brillantes et efficaces.
Mais ce ne sont plus les questions auxquelles les Juifs sont confrontés aujourd’hui.
Les questions de notre temps sont différentes : qu’apporte la tradition morale juive aux défis de ce siècle — la démocratie sous pression, l’usage responsable du pouvoir, la dignité humaine à l’ère technologique, les obligations d’une majorité envers les minorités vivant sous sa juridiction ?
Ces questions ne trouvent pas de réponses directes dans les codes médiévaux et ne sont pas traitées par la liturgie juive, parce que ces textes n’ont pas été écrits pour un peuple placé dans une telle situation. Appliquer ces codes comme s’ils répondaient aux questions et aux sensibilités contemporaines n’est pas une fidélité à la tradition.
C’est de l’anachronisme.
Et lorsque l’anachronisme acquiert le pouvoir de l’État, il devient quelque chose de plus grave qu’une simple erreur intellectuelle.
Les mouvements qui consolident aujourd’hui leur pouvoir en Israël ne sont pas simplement conservateurs. Ils sont théologiquement cohérents. Ils proposent des réponses structurées aux questions ultimes : qui est le peuple juif, quelle est sa destinée, et quelle loi doit gouverner sa vie collective.
Ces réponses sont formulées avec certitude et bénéficient désormais de la force des institutions de l’État.
Leur faiblesse est précisément celle-ci : la majorité des Juifs contemporains n’y adhère pas, parce qu’elle vit dans le monde contemporain, et non dans le monde médiéval. Aucune civilisation ne peut durablement se fonder sur des réponses que la majorité de ses membres ne peut honnêtement accepter, aussi puissamment ces réponses soient-elles imposées par les institutions.
La tradition juive possède pourtant des ressources d’une authentique pertinence pour le monde réel. Elle a profondément réfléchi à la responsabilité, à la justice, aux limites morales du pouvoir et aux obligations qui accompagnent la liberté. Elle comprend que les sociétés ne peuvent survivre sans mémoire, que le pouvoir dépourvu de contraintes éthiques corrompt tout ce qu’il touche, et que les êtres humains sont responsables de ce qu’ils font des circonstances que l’histoire leur remet.
Ces préoccupations ne sont pas idéologiques.
Elles touchent directement aux défis fondamentaux de ce siècle.
Mais ces ressources ne s’activent pas d’elles-mêmes. Elles exigent des Juifs — non affiliés, séculiers, libéraux, culturellement identifiés, quelle que soit leur définition d’eux-mêmes — qu’ils cessent de déléguer la question du sens du judaïsme, et avec elle le visage même de la civilisation juive, à ceux qui contrôlent momentanément le gouvernement israélien.
Elles exigent qu’ils reprennent le travail véritable : se demander ce que leur civilisation a à dire au monde dans lequel ils vivent.
Octobre 2026 déterminera qui gouvernera Israël.
Il ne déterminera pas ce que signifie le judaïsme.
Cette question n’appartient ni aux politiciens ni aux partis. Elle recevra une réponse — ou restera sans réponse. Et dans un cas comme dans l’autre, les conséquences seront ressenties par chaque Juif qui vit dans le monde réel et quotidien et qui se demande, même silencieusement, ce que sa civilisation a encore à offrir au projet humain.
