Qui était le premier patron du Shin Beit et du Mossad ?

La guerre de l’ombre entre l’Iran et Israël se poursuit ces jours-ci à Istanbul, dans les rues de Téhéran, et ailleurs. Plusieurs responsables au sein du corps des Gardiens de la Révolution islamique, des scientifiques et experts iraniens en matières fissiles et en technologie de pointe disparaissent mystérieusement…Des sites nucléaires et stratégiques sont paralysés soudainement…

Face aux menaces existentielles, l’Etat d’Israël a développé des services sécuritaires très efficaces, des logiciels espions, des piratages informatiques, et un corps d’agents du renseignement considéré comme l’un des plus audacieux au monde.

Reuven Shiloah fut l’architecte du Mossad mais Isar Harel a été le premier Mémouné, le vrai patron tout puissant, à la fois du Mossad et du Shin Beit. Voici l’histoire fabuleuse de l’homme sans visage.

Isar Halperin est né en 1912 à Vitebsk, la ville natale de Marc Chagall…
Son père est un industriel qui fabrique du vinaigre pour la table du Tsar ; lors de la Révolution Bolchevique, les « Rouges » confisquent son usine.

Le petit Isar a 5 ans. Il se souvient avoir entendu, sur la place publique avec ses camarades de classe, un discours flamboyant de Léon Trotski. Pris par l’esprit révolutionnaire, il s’engage dans le mouvement de jeunesse socialiste sioniste et rêve de s’installer un jour dans un kibboutz.

En 1929, Isar Halperin décide de quitter sa famille pour la Palestine. Après une longue traversée en train, il prend le bateau à Gênes, Italie. Isar, qui n’a que 17 ans manipule déjà les armes. Il a caché un revolver dans une miche de pain. Une semaine plus tard, il débarque au port de Jaffa, prêt à empoigner une nouvelle vie.

Le pays est en proie de pogroms arabes. A Jérusalem, 133 juifs sont tués et 230 blessés ; à Hébron, 60 juifs trouveront la mort lors d’un horrible massacre.
Rappelons que la Grande-Bretagne applique la politique du « Livre blanc» et que l’immigration est alors sévèrement contrôlée. En 1937, Ben Gourion crée le « Mossad Lealyah Beit » qui avait trois missions :

– Organiser en Europe une évasion des rescapés de la Shoah (Briha).

– Préparer l’immigration clandestine vers la Palestine (Hamaapilim).

– Se procurer des armes(Rehesh) pour se défendre contre les Arabes.

Dès son arrivée en Palestine, Isar se joint aux membres du kibboutz Shefahim, près d’Herzlia. Il travaille la terre avec enthousiasme. Il adore la culture des agrumes. Le soir, il monte la garde. Un an plus tard, il tombe amoureux de Rivka et se marie. Ils décident ensemble de faire venir leurs familles de Lettonie. Isar se procure une somme importante et quelques semaines après, les familles réunies rejoignent les membres du kibboutz.

Contraint de rembourser les frais de voyage, il demande au secrétariat du kibboutz un prêt remboursable en cinq ans. La réponse est un non catégorique.

Avec amertume, la rage au cœur, Isar, son épouse et les deux familles nombreuses quittent le village agricole. Il tient longtemps rancune aux membres de ce kibboutz. Dépourvue de tout, la famille Halperin s’installe dans un baraquement à Herzlia. Isar et ses parents travaillent avec acharnement dans une petite usine de tri et d’emballage d’agrumes. Une année après, Isar se charge de la pose des canalisations destinées à l’irrigation des plantations de citrus. Il commence à bien gagner sa vie et devient indépendant. Ses employés proviennent des villages arabes voisins. Isar apprend rapidement leur langue et aux cours de longues discussions qu’il a avec eux il approfondit ses connaissances de la civilisation arabe et bédouine, s’initiant à leur psychologie et à leur mentalité.

En 1942 Isar, comme beaucoup de ses amis, s’engage dans les rangs de la Haganah. C’est l’époque « des 200 jours d’angoisse ». Les juifs du Yeshouv- les premiers pionniers- se sentent menacés par la possibilité d’une victoire du maréchal Rommel, chef des opérations militaires en Afrique du Nord. Une victoire allemande permettrait à Rommel d’envahir la Palestine, les Juifs doivent donc se défendre contre toute éventualité. Ils se mobilisent par milliers aux côtés des forces britanniques ; parmi les combattants, le jeune Isar Halperin.

Après un bref entraînement militaire, il est engagé comme garde-côte sous uniforme britannique. Il n’est pas satisfait, car certains officiers anglais se moquent des soldats juifs habillés, différemment d’eux et coiffés de curieuses toques de fourrure. Un jour, il gifle l’un des officiers après avoir entendu de sa part des propos blessants et antisémites. Il est sanctionné sévèrement, jeté au cachot durant une semaine, puis limogé. Isar n’abandonne cependant pas le service militaire et retourne au quartier général de la Haganah.

Ses connaissances de la langue arabe et des villages de la région sont un atout considérable et il est engagé au Shai, acronyme de Sherout Yediot, le service de renseignement de la résistance juive.

Il hébraïse son nom, comme la majorité des nouveaux immigrants, et devient Isar Harel, surnommé « le petit Isar ».

Ainsi débute la carrière foudroyante de l’homme sans visage, celui qui sera pendant une quinzaine d’années, le chef tout puissant des services secrets israéliens, le Mémouné.

Petit de taille, élancé et svelte, large d’épaules, oreilles décollées en feuille de chou, yeux gris bleu et sourcils très épais, Isar Harel est comme mû par un ressort, prêt à bondir et toujours en action. Ce personnage haut en couleur est connu pour ses foucades. Il dort peu. On le voit souvent les vêtements froissés. Il demeure toujours sur le qui-vive.

En 1944, il est chargé du secteur de Tel-Aviv-Jaffa. Il dirige « le département juif », qui doit collecter des informations concernant les organisations juives de résistance, tel le Etsel de Menahem Begin, le Lehi d’Itzhak Shamir et même les militants au sein des partis d’extrême gauche et communistes.

Juste après la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948, Isar Harel est nommé par Ben Gourion lieutenant-colonel, un grade très élevé à l’époque. Le « département juif » est dissout suite au rassemblement de toutes les organisations de résistance et suite à la fondation de Tsahal. Pour se réconcilier avec ses adversaires politiques, Isar Harel rallie dans ses rangs des anciens militants dont le plus célèbre est Itzhak Shamir. Ce dernier avouera plus tard qu’il était très sceptique au départ. Il considère sa mobilisation et celle de ses amis une façon de permettre à Harel et à ses services de superviser de plus près leurs déplacements et activités.

Il se trompe : Harel est sincère. Lors de leur première rencontre, il dit à Shamir :
« Peut-on te faire confiance ? Peux-tu travailler sans contraintes ? Peut-on mettre nos divergences politiques au vestiaire et gommer les antécédents de la clandestinité ? »

Shamir répond par l’affirmative : Harel l’embauche sur le champ. Avant de lui donner congé, il lui dit:
« Sois toujours sincère avec moi ! Ne me cache rien, même tes problèmes personnels de famille ! »

Harel dirige les services secrets avec rigueur et une discipline de fer. Chaque nouvel agent doit suivre plusieurs épreuves difficiles. Le choix est strict et décisif : Harel est conscient que choisir c’est préférer, mais aussi renoncer.

Parmi les centaines de candidats, il choisit, lui-même les meilleurs et exige préalablement qu’ils n’appartiennent à aucun parti ou mouvement politique : « les services secrets doivent œuvrer exclusivement pour l’Etat», affirme-t-il avec une forte conviction.

Voir la suite de l’article sur le site https://jcpa-lecape.org/

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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