Quel rôle pour la Science à l’ère de la “post-vérité” ?

Ce n’est pas la victoire de la science qui caractérise notre siècle, mais la victoire de la méthode scientifique sur la science”.

  1. Nietzsche

A travers la polémique sur l’efficacité de la chloroquine et sur la figure du professeur Raoult – décrit tantôt comme un savant courageux, tantôt comme un dangereux imposteur – se fait jour un débat plus large et crucial, portant sur la confiance qu’il convient d’accorder aux scientifiques, aux chercheurs et à tous ceux qui fondent l’autorité de leur parole sur “la Science”. A l’ère de la post-vérité, l’opinion semble parfois avoir triomphé de la connaissance.

Trop souvent, le débat actuel n’oppose plus des idées ou des thèses argumentées mais des opinions subjectives, qui s’affrontent à coup de sondages et de statistiques dans le meilleur des cas, d’invectives et d’excommunications dans le pire. Oui, comme l’affirme Richard Horton, rédacteur en chef de la revue médicale The Lancet – elle-même au centre d’une récente polémique – la science a pris un “virage vers l’obscurantisme” (1). Quand, et pourquoi ?

Comme le faisait remarquer Neil Postman (2), l’avènement de la science comme nouveau “grand récit” – se substituant à celui de la Genèse, sur lequel a largement reposé l’Occident judéo-chrétien depuis presque 2000 ans – n’a pas instauré le règne universel de la Raison, en mettant fin aux croyances et aux superstitions. Bien au contraire : la science est devenue – à travers son sous-produit qu’est la technologie – la nouvelle source d’autorité et de crédulité. Cette réflexion rejoint celle de Bernard Shaw, il y a près de 80 ans, selon lequel “un individu lambda de la première moitié du XXe siècle est à peu près aussi crédule qu’un individu lambda du Moyen-Age. Pour ce dernier, la source d’autorité était la religion. De nos jours, c’est la science”.

On constate ainsi que la science elle-même, non pas en tant qu’idéal de connaissance, mais en tant que pratique sociale et qu’institution, est devenue aujourd’hui une autorité, contre laquelle il est de plus en plus difficile d’exprimer (voire d’élaborer) une pensée dissidente. Le concept de “communauté scientifique” et l’idée sous-jacente qu’il existerait un “consensus des savants” – consensus qui serait nécessaire à l’élaboration de la vérité scientifique et au progrès de la science – sont tous deux récents. Non, certes, que la science ait été autrefois un exercice entièrement solitaire, selon l’image d’Épinal du savant dans sa tour d’ivoire.

Mais parce que la science moderne est née, avec Galilée, en s’émancipant de l’autorité religieuse et en rejetant le principe d’autorité… Que penserait Galilée de la science contemporaine et de son culte du consensus, matérialisé dans l’apparition d’une nouvelle discipline monstrueuse, la “scientométrie”, qui prétend mesurer la validité d’une thèse scientifique par le nombre de publications ou de citations dont elle fait l’objet ? (3)

La fragmentation du savoir, reflet d’un monde éclaté

Pour relater de manière succincte la transformation de la science, nous distinguerons trois étapes fondamentales de cette évolution. La première est la fragmentation du savoir et l’éclatement de la science en de multiples sous-disciplines, chacune focalisée sur un domaine de plus en plus restreint de la recherche scientifique.

Ce phénomène n’est pas seulement la conséquence inévitable de l’accroissement et de la spécialisation toujours plus poussée de la connaissance scientifique : il exprime aussi la conception métaphysique d’un monde éclaté, qui a perdu son unité originelle. Monde fait d’atomes toujours plus petits, que l’oeil du savant examine avec un regard toujours plus rapproché, en perdant de vue toute vision englobante de la réalité. Plus la science moderne a ainsi focalisé son regard sur des phénomènes plus infimes, plus elle s’est éloignée de l’idée d’une unité du monde et de la vie.

Avec la fragmentation du savoir et de la recherche scientifique, c’est aussi l’idéal humaniste de la connaissance qui a été perdu. Les savants qui ont présidé à l’éclosion de la science moderne étaient des esprits encyclopédiques et humanistes, dont l’entreprise scientifique s’accompagnait d’une recherche philosophique.

Isaac Newton, découvreur de la gravitation, était aussi un lecteur assidu de la Bible, se passionnant pour le calcul de la Fin des temps et pour la topographie du Temple de Jérusalem. Notre époque, friande d’oppositions hâtives et approximatives, est bien incapable d’apprécier ce que pouvaient signifier pour Newton les textes bibliques, dont il était fermement persuadé de l’origine divine, comme le faisait remarquer avec étonnement Einstein, dans une lettre à un correspondant israélien (4).

Le plan du Temple de Salomon, dessiné par Isaac Newton (National Library of Israel)

Paradoxalement, le praticien de la science contemporain, qui ne croit plus guère à l’idéal humaniste d’un Galilée, pas plus qu’aux préoccupations herméneutiques d’un Newton, est en réalité plus proche de l’intolérance de l’Eglise que du “Epur si muove !” du savant italien. Si la science actuelle a pris un virage obscurantiste, selon Richard Horton, c’est en large partie du fait de sa transformation en institution.

L’idéal scientifique de recherche du Vrai a souvent fait place à une logique d’organisation, ou encore à une logique commerciale. Ou pour dire les choses autrement, la science critique a été remplacée par la “social-science” (5), celle dont on mesure l’efficacité au nombre de publications et de brevets.

De la république des savants à la communauté scientifique

La seconde étape de cette transformation de la science est donc celle qui a fait de la connaissance l’apanage de la “communauté scientifique”, au sein de laquelle les savants, désormais rebaptisés scientifiques, travaillent en équipes, avec le financement des pouvoirs publics ou de sociétés et fondations privées et publient leurs travaux dans des revues scientifiques, fonctionnant selon le modèle du “peer review” et de la scientométrie.

Aux yeux du grand public, cette description de la pratique scientifique n’est guère plus choquante que la manière dont travaillent les entreprises privées, qui fabriquent des puces informatiques ou des robots ménagers. Pour en apprécier tout l’aspect tragi-comique, il faut faire partie de la communauté scientifique, ou l’avoir cotoyée ou analysée de près.

Parmi les premiers à avoir entrepris une critique de ces pratiques se trouvait l’écrivain Georges Perec, qui travaillait comme documentaliste au CNRS : il connaissait bien son sujet. Son article pastiche, intitulé Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the soprano (Cantatrix sopranica L.)” (6), dans lequel il étudie les “effets du jet de tomate sur la soprano”, est une description hilarante de la pratique scientifique contemporaine, de ses travers et de ses dangers. Mais comme l’a montré le physicien François Lurçat, derrière le pastiche pointe une critique féroce de la science contemporaine, et notamment des neurosciences, devenues depuis la fin du 20e siècle la science dominante.

Cette critique radicale permet de comprendre l’effroi exprimé en 2015 par Richard Horton (7), constatant “qu’une grande partie de la littérature scientifique, peut-être la moitié, est peut-être tout simplement fausse”. Bien avant la récente polémique mettant en cause sa revue The Lancet, Horton avait lui aussi critiqué les pratiques scientifiques actuelles, en les termes suivants : “Encombrée par des études portant sur des échantillons de petite taille, avec des effets minimes, des analyses exploratoires invalides et des conflits d’intérêts flagrants, polluée par l’obsession de suivre des tendances à la mode dont l’importance est douteuse, la science a pris un virage vers l’obscurantisme. Comme l’a dit un participant, “les mauvaises méthodes donnent des résultats”.

Fausseté de la littérature scientifique et vérité de la science

L’autocritique de Richard Horton (qui date de 2015, preuve qu’elle n’a pas eu tellement d’effets, pas même dans sa propre revue) est louable mais insuffisante. En dénonçant de “mauvaises pratiques scientifiques”, il semble épargner la “bonne science”. Or, si les “mauvaises méthodes donnent des résultats”, c’est que les méthodes ne sont pas seules en cause. Au-delà de la question de la fiabilité des articles et des résultats scientifiques, se pose celle de la notion même de vérité de la science et de son objet. La science poursuit-elle la vérité, ou bien vise-t-elle seulement à obtenir des “résultats”, quitte à employer de “mauvaises méthodes”?

Ce qui est ici en jeu, bien plus fondamentalement, c’est la confusion entretenue depuis les débuts de la science moderne entre les méthodes et “l’être vrai”, pour reprendre l’expression d’Edmund Husserl : “Nous prenons pour l’Être vrai ce qui est méthode” (8). La science peut nous apprendre beaucoup sur d’innombrables domaines de la connaissance, mais elle ne peut pas nous dire ce qu’est l’être vrai. Comme l’a bien compris Husserl et comme l’avait compris avant lui Newton, qui –  à la différence sans doute de Galilée – ne confondait pas le monde réel et sa description mathématique. L’intuition du philosophe rejoint ici une très ancienne notion hébraïque – celle qui oppose les “sagesses extérieures” à la sagesse de la Torah, seule capable de nous dire la vérité de l’homme et de sa place dans le monde.

De la science humaniste à la science idéologique.

Analyser ce qui a “mal tourné” dans la science moderne nécessite une profondeur et une largeur de vue qui dépassent de loin la timide mise en question du directeur de la revue The Lancet. Parmi les penseurs qui ont réfléchi à cette question, depuis un siècle, citons les noms des philosophes Edmund Husserl – qui a parmi les premiers établi un lien entre la pensée scientifique et la crise de l’humanité européenne – et Leo Strauss – qui a décrit l’apparition d’une nouvelle forme de tyrannie fondée sur la science moderne – du physicien François Lurçat ou encore du sociologue Neil Postman.

Si l’on veut que la science ne devienne pas, comme le déplore Horton, un nouvel obscurantisme, il ne suffit pas de trier le bon grain de l’ivraie, de vérifier et revérifier les résultats des recherches avant publication ou d’instaurer de nouvelles procédures d’audit et de contrôle. Il faut aussi en revenir à une définition à la fois plus modeste et plus ambitieuse de l’entreprise scientifique elle-même. Plus ambitieuse, parce que la science ne peut se réduire à la “social-science”.

Elle doit être jugée selon les critères exigeants de l’activité humaine la plus élevée, celle de la recherche du Bien (et non de la seule ‘efficacité’ ou des résultats). Plus modeste, parce que la Science ne peut avoir pour ambition de nous dire ce qu’est l’être vrai, ce qu’est l’homme ou ce qu’est le sens de la vie. Sous peine de se transformer en nouvelle idéologie ou en nouvelle religion (9).

Le paradoxe de la science moderne est que son projet philosophique (le physicalisme) a échoué monumentalement, au moment même où elle connaît certaines de ses plus grandes réussites. Pour que la science renaisse, malgré son suicide actuel, elle doit devenir plus modeste, comme l’explique François Lurçat dans la conclusion de son livre La science suicidaire : “Pour surmonter ses tendances suicidaires, elle doit corriger la sécheresse obstinée du cosmocentrisme grec par la compassion et la finesse de Jérusalem. Elle doit corriger la tendance à l’aplatissement, inhérente à la pensée géométrisante, par le sens aigu de la transcendance – et d’abord de l’absolue spécificité de l’homme – portée par la tradition juive” (10).

(1) Voir https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(15)60696-1/fulltext

(2)  Sur Postman, voir notre article “Neil Postman, un penseur pour le monde actuelhttp://vudejerusalem.over-blog.com/2019/10/a-propos-de-technopoly-neil-postman-un-penseur-pour-le-monde-actuel.html

(3) Sur la scientométrie, je renvoie au livre du physicien François Lurçat, dont les présentes réflexions se nourrissent largement, L’autorité de la science. Neurosciences, espace et emps, chaos, cosmologie. Cerf 1995, p. 325.

(4) “The divine origin of the Bible is for Newton absolutely certain, a conviction that stands in curious contrast to the critical skepticism that characterizes his attitude toward the churches”, cité par Sharon Cohen, “Newton’s Temple”, https://blog.nli.org.il/en/newtons-temple/)

(5) Concept utilisé par François Lurçat, voir notamment L’autorité de la science, Cerf, collection “Passages” dirigée par H. Wisman, 1995.

(6) Cet article, diffusé de manière clandestine, et publié à titre posthume aux éditions du Seuil en 1991, est aujourd’hui repris sur certains sites Internet sans la moindre avertissement, comme s’il s’agissait d’un article scientifique et non d’un pastiche… La scientométrie, comme l’intelligence artificielle à laquelle elle ressemble parfois, ignore l’humour ! https://www.jstor.org/stable/3684039?seq=1

(7) Article paru en 2015 dans la revue The Lancet. https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(15)60696-1/fulltext

(8) In La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale

Gallimard 2004.

(9) Comme “l’église de la climatologie”, selon l’expression du biochimiste Luis Gomez.

(10) F. Lurçat, La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem. Ed. François-Xavier de Guibert 1999.

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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