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Quatre ans de guerre entre Kiev et Moscou : Caïn, le froid et la fin de la poésie

Sur cette photo prise par le service de presse de la 24e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes le 12 octobre 2025 et publiée le 14 octobre 2025, un soldat ukrainien se tient parmi les décombres, dans la cour d'immeubles résidentiels détruits, dans la ville de Kostyantynivka, située en première ligne dans la région de Donetsk, alors que la Russie envahit l'Ukraine. (Crédit : OLEG PETRASIUK / 24e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes / AFP)
Sur cette photo prise par le service de presse de la 24e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes le 12 octobre 2025 et publiée le 14 octobre 2025, un soldat ukrainien se tient parmi les décombres, dans la cour d'immeubles résidentiels détruits, dans la ville de Kostyantynivka, située en première ligne dans la région de Donetsk, alors que la Russie envahit l'Ukraine. (Crédit : OLEG PETRASIUK / 24e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes / AFP)

Victoria Amelina (1986–2023), écrivaine ukrainienne qui abandonna sa carrière littéraire pour documenter les crimes de guerre et fut tuée lors d’une frappe de missile à Kramatorsk en juin 2023, écrivit des mots qui appartiennent désormais aux archives irréversibles de cette guerre : « Я документую воєнні злочини і слухаю звук обстрілів, а не поезію.» / “Ya dokumentuiyu voenni zlochyny i slukhayu zvuk obstriliv, a ne poeziyu.” “Je décris les crimes de guerre et j’écoute le bruit des bombardements, pas de la poésie.”

Dans cette phrase, la poésie ne disparaît pas. Elle change de fonction. L’écrivain devient témoin. Le langage cesse d’interpréter et commence à préserver ce qui est vécu. Ce qui est en jeu n’est plus l’expression, mais la vérité elle-même. Le poète ne renonce pas à la poésie ; la poésie est déplacée, différée, attendant un avenir où les mots pourront de nouveau surgir de la vie plutôt que de sa destruction.

Quatre années se sont désormais écoulées depuis le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le 24 février 2022. Beaucoup a été dit dans le vocabulaire de la géopolitique : souveraineté, sécurité, alliances, dissuasion. Ces termes décrivent des réalités nécessaires. Pourtant, ils n’atteignent pas pleinement la profondeur anthropologique de ce qui s’est manifesté brutalement.

Car ce qui est revenu ce matin d’hiver n’était pas seulement la guerre. C’était, et cela demeure, un fratricide.

Pendant plus de trois décennies après l’effondrement de l’Union soviétique, beaucoup crurent que l’Europe avait franchi un seuil au-delà duquel de tels événements étaient devenus improbables. La guerre froide s’était achevée sans bataille finale. La confrontation idéologique s’était dissoute dans une transition administrative. Une ère nouvelle semblait possible, régie moins par la lutte existentielle que par l’intégration économique et la stabilité institutionnelle. Les frontières subsistaient, mais elles semblaient avoir perdu leur caractère fatal.

Pourtant, cette stabilité apparente reposait sur des fondements fragiles. La guerre froide avait figé les tensions sans les résoudre. Elle avait préservé les traumatismes sans les guérir. Sous la surface demeuraient la famine et les déportations, les compromis et la survie, le silence et l’adaptation constant aux lois. Des populations entières avaient appris à vivre dans des conditions où le langage lui-même était souvent séparé de la vérité, où la parole publique et le savoir privé obéissaient à des lois différentes.

Ce qui gèle ne disparaît pas. Il incite à attendre.

Lorsque le sol gelé dégèle, il révèle ce qui était resté intact sous la surface.

L’effondrement de l’Union soviétique apporta une « libération de style local », mais aussi une désorientation correspondant aux récurrences internes des immenses territoires de l’ancien empire russe. Des structures qui avaient gouverné la vie pendant des générations disparurent rapidement. De nouvelles réalités politiques et religieuses émergèrent, souvent sous des pressions internes et externes intenses. Des identités qui avaient coexisté difficilement dans des cadres impériaux furent soudain contraintes de se redéfinir en termes absolus. Ce qui avait été ambigu devint catégorique.

Dès les premiers jours de l’invasion, le métropolite Onuphre, chef de l’Église orthodoxe ukrainienne, prononça des paroles qui dépassaient toute explication politique. Il invoqua le récit le plus ancien de la violence humaine. Cette guerre, dit-il, est le péché de Caïn, qui tua son frère.

Il parla non pas comme un acteur politique, mais comme un témoin formé au sein même de cet espace spirituel et historique désormais fracturé par la guerre. Il appartenait à une génération pour laquelle le russe et l’ukrainien n’étaient pas des identités opposées, mais les expressions d’une continuité ecclésiale et culturelle partagée. Pourtant, la guerre imposa une nouvelle clarté. Sa parole se déplaça résolument vers l’ukrainien – non comme un geste symbolique, mais comme un réalignement existentiel. Le langage lui-même était devenu un point d’expression de responsabilité.

Dans les premières décennies du XXe siècle, le métropolite gréco-catholique ukrainien Andrey Sheptytsky comprit ce processus lors des violents bouleversements de son temps. Il vit que le danger le plus grave auquel son peuple était confronté n’était pas seulement la domination extérieure, mais l’érosion de la confiance au sein même de la société. Il comprit que la fracture historique pénètre l’intériorité humaine, remodelant la perception bien avant de remodeler les institutions. Il fut témoin de la manière dont les pouvoirs politiques, les systèmes idéologiques et même les réalignements religieux pouvaient approfondir la division tout en prétendant restaurer l’ordre. Pourtant, il insista sur la dignité durable de la personne humaine, même dans des circonstances conçues pour l’effacer. Son témoignage appartient non pas à une seule confession, mais à l’histoire morale plus large de l’Europe.

La guerre actuelle se déroule sur le même terrain civilisationnel où le yiddish est né, a vécu et a failli disparaître. Le yiddish n’est pas étranger à cette géographie. Il est l’une de ses strates morales enfouies et, par miracle, n’a pas entièrement disparu des régions slaves. Pendant des siècles, il porta la parole quotidienne de millions de personnes à travers l’Ukraine, la Biélorussie, la Pologne et au-delà. Sa quasi-destruction ne l’a pas totalement effacé. Il demeure présent comme une couche submergée de mémoire, inséparable des forêts, des villes et des routes qui témoignent aujourd’hui encore du déplacement et de la perte.

Lorsqu’une telle terre retourne à la guerre, l’histoire ne recommence pas. Elle reprend.

די ווערטער בלײַבן שטיין צווישן אונדז, פֿאַרפֿרוירן אין לופֿטן.
Di verter blaybn shteyn tsvishn undz, farfroyren in luftn.
« Les mots restent stables entre nous, figés dans l’air. »  (Mon poème : Kholodomor/חאלאדאמאר en Yiddish)

La méfiance devient ordinaire. Le silence acquiert du poids. Les mots eux-mêmes semblent hésiter avant de franchir l’espace entre les êtres humains. Le langage, qui servait autrefois de pont, devient seuil. Chaque mot doit désormais traverser une frontière invisible.

Les origines de cette guerre ne proviennent pas d’une unique décision, mais sont la conséquence des longs effondrements impériaux, dans des processus fragiles de réalignement national et ecclésial, et dans l’interaction complexe entre aspiration interne et influence externe. Les acteurs politiques et religieux participèrent tous à la formation de nouvelles structures destinées à stabiliser des réalités émergentes. Pourtant, la profondeur de la continuité historique et spirituelle partagée – l’Est face à l’Ouest, diasporas confrontées aux nations vivant dans leurs territoires – se révéla plus résistante à la redéfinition que beaucoup ne l’avaient anticipé.

Il apparaît désormais que la guerre froide, ne s’est jamais véritablement achevée. Ses structures extérieures se sont dissoutes, mais son héritage anthropologique est demeuré. Le froid a persisté – non comme climat, mais comme disposition culturelle, relationnelle.

La guerre froide fut soutenue des deux côtés par des systèmes militaires, politiques, économiques et financiers qui s’étendaient bien au-delà du champ de bataille.

Pourtant, les réalités internes de ces systèmes différaient profondément. Dans le monde soviétique et est-européen, la vie quotidienne se déroulait dans des conditions de contrainte idéologique, de parole restreinte et de surveillance omniprésente, où la vérité elle-même ne survivait souvent que dans la mémoire « privée ». En Occident, le pluralisme, l’ouverture économique et la liberté individuelle étaient formellement protégés, même si les sociétés occidentales restaient profondément engagées dans la compétition géopolitique et les calculs stratégiques globaux. Ces conditions différentes ont façonné des habitudes de pensée distinctes, des rapports à l’autorité et des compréhensions différentes. La responsabilité s’engageait dans le chemin ardu de l’hédonisme. Le froid, dans son sens le plus profond, n’appartient à aucun système en propre. Il surgit partout où des êtres humains sont réduits à des instruments de la nécessité historique, partout où l’empathie cède devant l’abstraction, et où la réalité pleine et entière de l’autre cesse d’être perçue et respectée.

Ce froid n’est pas confiné aux champs de bataille. Il circule dans le langage, dans les institutions, dans les systèmes d’information. Au cours des décennies qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, il impliqua également de vastes échanges financiers. Il façonne la perception elle-même. Il crée de la distance là où la proximité existait autrefois.

Après quatre ans, la transformation la plus profonde est peut-être temporelle. Ce qui fut d’abord vécu comme rupture risque de devenir condition. Les êtres humains s’adaptent même aux catastrophes les plus rudes. Cette capacité d’adaptation assure la survie, mais elle menace la perception morale. Les conditions d’anormalité deviennent familières. Les alertes ne provoquent plus le même choc. La destruction s’évanouit en arrière-plan de la conscience.

Les êtres humains s’adaptent même aux catastrophes les plus rudes. Cette capacité d’adaptation assure la survie, mais elle menace la perception morale. Les conditions d’anormalité deviennent familières. Les alertes ne provoquent plus le même choc. La destruction s’évanouit en arrière-plan de la conscience.

Pourtant, le langage continue de résister à une normalisation complète.

La poétesse et infirmière de guerre ukrainienne Yaryna Chornohuz, écrivant depuis le front, s’adresse à ceux qui hériteront des conséquences de cette guerre :

«Вітання вам із мого часу – тим, хто народиться після моєї смерті.» / « Vitannya vam iz moho – tym, khto narodyt’sya pislya moiei smerty. »

“Je vous salue, vous qui appartenez à mon époque – à ceux naîtrons après ma mort.”

Ses paroles ne présupposent pas la survie. Elles impliquent la transmission. Elles reconnaissent que la guerre transforme non seulement le présent, mais l’horizon moral de l’avenir. Elles témoignent ainsi de la fragile continuité de la voix humaine dans des conditions conçues pour l’éteindre.

De nombreux poètes ukrainiens sont tombés. D’autres continuent de combattre. La poésie elle-même a franchi un seuil. Elle ne se tient plus à l’extérieur de l’histoire pour l’observer. Elle est entrée dans l’histoire, portant témoignage là où la parole ordinaire échoue. Les Slaves ressentent profondément cela dans leur identité : les mots exigent d’être placés dans l’ordre mental poétique de vers ; ils épanchent l’âme.

Quelque chose de plus ancien persiste au cœur de cette instabilité.

און דער ברודער רופֿט נאָך, פֿון אונטער דער ערד.
Un der bruder ruft nokh, fun unter der erd.
« Et le frère continue d’appeler, des profondeurs-mêmes de l’humus. »

Où est ton frère ?

Quatre ans après le déclenchement de cette guerre, cette question demeure comme en suspend – non seulement au-dessus de ceux qui sont directement impliqués, mais au-dessus d’une civilisation qui croyait avoir dépassé des seuils d’inhumanité civilisationnelles. La question ne s’adresse pas seulement aux nations, mais à chaque individu. Elle demande si les êtres humains sont encore capables de se reconnaître les uns les autres au-delà de l’idéologie, au-delà de la peur, au-delà du ressentiment historique.

L’histoire ne s’est évidemment pas achevée. Au contraire, elle est revenue, portant en elle les tensions non résolues de la mémoire, de l’identité et de la vérité.

Cette année, alors que le quatrième hiver de guerre approche de sa fin incertaine, le calendrier marque un momentum qui passe presqu’inaperçu. Le septième jour du mois d’Adar, que la tradition juive rappelle comme étant à la fois le jour de la naissance et celui de la mort de Moïse – celui qui conduisit son peuple hors de la servitude et pourtant ne franchit pas lui-même la frontière vers la Terre promise. Il mourut en exil, comme témoin. Non hors de la promesse, mais au seuil de ses promesses.

L’exil, en ce sens, n’est pas seulement séparation d’une terre. Il est séparation d’une origine, de la clarté reçue autrefois. Les nations, tout autant que les personnes, peuvent se retrouver à distance de leurs dons fondateurs, incapables pour un temps de reconnaître ce qui les forma autrefois. Les eaux du baptême à Kyiv, en 988, marquèrent un tel commencement – non celui d’un empire, mais celui d’un horizon spirituel partagé. Cette mémoire n’a pas disparu. Mais elle demeure désormais, présente et pourtant inaccessible, attendant d’être reconnue pour ce qu’elle est vraiment plutôt que d’être violée et assujettie.

ער איז געשטאָרבן אויפֿן גרענעץ, און דער וועג איז געבליבן אָפֿן.
Er iz geshtorbn afn grenets, un der veg iz geblibn ofn.

« Il mourut au seuil, et le chemin resta ouvert. »

Peut-on espérer que la paix, lorsqu’elle reviendra, ne s’annoncera ni par des traités ni par des déclarations, mais par quelque chose de plus simple : le moment où l’on pourra s’asseoir avec un autre être humain, sans peur ni suspicion, et boire une tasse de café en silence. Non comme une métaphore utopique, mais comme la vie, restaurée et chaleureuse.

אַ גלעזל קאַווע אין שטילקייט –  דאָס איז שוין אַ גאַנצע וועלט.
A glezl kave in shtilkayt – dos iz shoyn a gantse velt.
« Une petite tasse de café, au calme – semblable au monde entier. »

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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