Quand un Israël en guerre se livre à des acrobaties budgétaires

Le ministre des Transports Bezalel Smotrich lors d'une conférence du parti URWP à Lod, le 22 juillet 2019 (Crédit : Flash90)
Le ministre des Transports Bezalel Smotrich lors d'une conférence du parti URWP à Lod, le 22 juillet 2019 (Crédit : Flash90)

Face aux dépenses qui explosent et aux recettes en baisse, le ministre israélien des Finances préfère les acrobaties budgétaires à une politique adaptée à une économie en guerre.

Le Conseil des ministres a adopté cette semaine le projet de budget 2024 présenté par le ministre des Finances Bezalel Smotrich ; une série de mesures disparates destinées à financer l’effort de guerre dont la facture finale sera payée par les Israéliens les plus modestes.

En relevant les impôts indirects plutôt que la fiscalité directe sur les profits et hauts revenus, Smotrich évite de comprimer certaines dépenses publiques qui auraient pu attendre de jours meilleurs ; en revanche, il alourdit la charge sur le budget des ménages les plus défavorisés.

Déni d’austérité

Alors que 2024 sera en Israël une année de crise économique, voire de récession, Smotrich refuse de voir la vérité en face : il persiste à clamer haut et fort que tout va bien, que les prévisions pessimistes publiées par son propre ministère sont exagérées et que la vie quotidienne des Israéliens n’est pas si chère que ses détracteurs le disent.

Tout va si bien que le ministre des Finances a fait adopter par le gouvernement des mesures à contre-courant des préoccupations immédiates des Israéliens. Par exemple, en réduisant les subventions aux produits énergétiques, il déclenchera début février une flambée de certains prix comme l’essence à la pompe (+4%) et la facture d’électricité (+2,6%) ; de quoi garantir une augmentation des revenus de l’Etat de 2,2 milliards de shekels cette année, tout en amputant d’autant le pouvoir d’achat des Israéliens.

Le ministre Smotrich se met donc à jouer aux équilibristes dans le cadre de la loi de finances corrigée pour 2024. D’autant plus que l’année budgétaire commence sans que le budget définitif ait été adopté : son vote par la Knesset a été repoussé à la fin février, décision malheureuse qui obligera à des acrobaties budgétaires pour financer les efforts de la guerre toujours en cours.

Tensions budgétaires

Comme rien et personne ne l’arrête (pas même son Premier ministre), le grand argentier de Jérusalem en profite pour multiplier les mesures disparates qui devraient lui permettre d’économiser plusieurs milliards de shekels, comme : une coupe transversale de 5 % dans toutes les postes de dépenses civiles, la fin de l’exemption de la TVA pour les touristes, le gel du salaire des fonctionnaires, une nouvelle taxe carbone, une hausse des taxes sur le tabac, etc.

Sur certaines coupes proposées, le ministre des Finances a fini par accepter un compromis avec le Premier ministre. Par exemple, le crédit d’impôt pour les parents d’enfants de 0-3 ans ne sera pas annulé selon le souhait de Netanyahou ; en revanche, la TVA augmentera bien d’un point à 18 % selon la proposition de Smotrich mais seulement en 2025.

Sans compter les promesses annoncées à grand renfort médiatique, mais dont l’application se fait attendre. Par exemple, Smotrich a promis d’élargir les aides pour les soldats réservistes d’un montant de 9 milliards de shekels mais le conseil des ministres n’a approuvé à cet effet qu’une enveloppe de 3,5 milliards de shekels.

Par ailleurs, le ministre des Finances avait laissé entendre qu’il couperait dans les fonds destinés à financer les bonnes œuvres des partis de la coalition (ultra-orthodoxes et extrême-droite) qui totalisent 8 milliards de shekels en 2024 ; en réalité, seulement le tiers de ces fonds sera effectivement coupé.

Pas de repas gratuit

Au lieu d’un budget de relance et de reconstruction, le correctif 2024 sera surtout un budget de récession assorti de mesures populistes, comme la lutte contre les capitaux noirs ou la baisse des émissions de carbone en instituant une taxe environnementale. Sinon, comment comprendre le report de certains grands travaux publics qui auraient contribué à soutenir la croissance, la coupe dans les budgets destinés au secteur arabe, sans compter de sévères économies dans les budgets de l’agriculture ou du tourisme.

En fait, le correctif budgétaire pour 2024 donne d’une main ce qu’il reprend de l’autre : il procède à une coupe de 5% dans tous les postes de dépenses mais il augmente sensiblement l’enveloppe de certains ministères, comme la sécurité intérieure. Et surtout, le budget prévoit un déficit de 6,6% du PIB soit 120 milliards de shekels qui seront financés par des emprunts extérieurs et alourdiront d’autant le poids de la dette publique ; de quoi inquiéter les agences de notation financière qui envisagent d’abaisser la note de crédit d’Israël.

Le gouverneur de la Banque centrale d’Israël, le professeur Amir Yaron, a vigoureusement réagi au correctif budgétaire adopté par le gouvernement. Il a repris la célèbre formule du Nobel d’économie Milton Friedman « il n’y a pas de repas gratuit » (There is no free lunch) pour rappeler que la facture de la guerre sera présentée tôt ou tard, via l’impôt, l’inflation ou le chômage.

En ce début 2024, la chute spectaculaire dans les sondages du parti Sionisme religieux de Bezalel Smotrich montre que les Israéliens n’apprécient pas l’irresponsabilité budgétaire de leur ministre devenu un as des acrobaties financières. En Israël de 2024, on n’a pas encore adopté de budget définitif mais on a des idées ; surtout lorsqu’il s’agit de prolonger la durée de vie de l’actuelle coalition gouvernementale.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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