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Quand Paris perd l’Afrique, Ankara s’y installe

La mosquée nationale d’Accra, financée par la Turquie et inaugurée en 2021 – symbole de l’architecture visible d’un pouvoir désormais invisible. (Photo : Warmglow / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

À mesure que Paris se retire du Sahel, Ankara s’installe dans les esprits et les institutions africaines. Sans tirer un seul coup de feu, la Turquie a bâti un réseau de mosquées, d’écoles, de banques et de médias qui redessine la souveraineté du continent. Ce pouvoir invisible, fait de religion, d’éducation et de normes, comble le vide laissé par la France et révèle une Europe en perte de confiance dans son propre récit.

Alors que Paris se retire du Sahel, Ankara tisse un réseau d’institutions et de récits qui redéfinissent la souveraineté africaine.

L’emprise d’Ankara sur le continent africain repose désormais moins sur les drones ou les contrats que sur un ensemble d’institutions, de normes et de symboles qui reconfigurent silencieusement la souveraineté elle-même.

La France explique souvent l’abaissement de son drapeau tricolore à travers le Sahel en invoquant la Russie et le groupe Wagner. Ce récit est confortable : un adversaire visible se décrit plus facilement qu’un rival diffus. Pourtant, le développement le plus frappant n’est pas la présence de mercenaires russes, mais la lente construction, par la Turquie, d’une architecture invisible du pouvoir.

Ce n’est pas le spectacle des drones au-dessus du désert qui importe le plus, mais l’accumulation d’institutions et de symboles remplaçant peu à peu la tutelle française par un patronage turc.

La Somalie, qui n’a jamais appartenu à la Françafrique, illustre cette méthode. Autour de l’aéroport de Mogadiscio, Ankara a mis en place ce qui ressemble à une souveraineté parallèle :

  • une base militaire capable de former des milliers de soldats,
  • un port et un aéroport concédés pour de longues durées,
  • un hôpital national portant le nom du président Recep Tayyip Erdoğan,
  • et depuis 2023, une filiale d’une banque publique turque, la première banque étrangère à ouvrir dans le pays depuis un demi-siècle.

Banque, logistique, santé et sécurité se trouvent ainsi concentrées sous un même parapluie étranger. Ce qu’Ankara a expérimenté à Mogadiscio, elle le projette désormais sur le Sahel, précisément là où la France se retire.

L’empreinte invisible et croissante de la Turquie

Depuis 2024, la Turquie a approfondi ce modèle : de nouveaux accords de sécurité maritime avec la Somalie et des droits conjoints d’exploration énergétique ont étendu son influence jusqu’à l’océan Indien, tandis que des sociétés de sécurité privées telles que Sadat – souvent qualifiée de « Wagner turc » – opèrent discrètement en Afrique de l’Ouest, comblant le vide laissé par le désengagement français.

L’architecture du soft power s’est ainsi dotée d’une dimension paramilitaire, reliant État et mandataires dans un même continuum d’influence.

La même logique apparaît au Sénégal, où des entreprises turques remplacent les groupes français dans la construction des symboles de souveraineté. SUMMA a construit l’arène nationale et un stade de 50 000 places, et gère l’aéroport international Blaise-Diagne. À travers le continent, ports, aéroports et hôpitaux portent désormais la signature turque. Ces contrats sont plus que de simples affaires commerciales : ils inscrivent Ankara dans le tissu visible de la souveraineté africaine.

Une dimension souvent ignorée est celle des normes. En 2017, la Turquie a créé la Halal Accreditation Authority et, via l’Organisation de la coopération islamique, a promu ses critères sur les marchés africains. Loin d’être une question purement théologique, ces normes structurent les chaînes d’approvisionnement alimentaire et pharmaceutique. Elles offrent à Ankara une présence discrète mais durable dans des marchés de plusieurs milliards, prolongeant son influence bien au-delà des armes ou des prêts.

Quand les symboles turcs remplacent ceux de la France

  • L’éducation et la religion forment une autre strate

La Fondation Maarif, créée en 2016, agit aujourd’hui dans plus de vingt pays africains avec des écoles enseignant les programmes turcs et la langue turque. Des bourses d’État ont permis à des dizaines de milliers d’étudiants africains d’étudier dans les universités turques, formant une génération dont les années décisives se rattachent davantage à Istanbul qu’à Paris.

La Direction des affaires religieuses (Diyanet) érige des mosquées monumentales – la Mosquée nationale d’Accra, la Mosquée Abdulhamid II à Djibouti – tandis que sa branche caritative fore des puits et installe des panneaux solaires frappés du croissant et de l’étoile. Ces rappels quotidiens signalent que les symboles turcs remplacent ceux, déclinants, de la France.

  • Le récit s’amplifie par les médias et les transports

TRT Afrique, lancée en 2023, diffuse en français, en anglais, en haoussa et en swahili. L’agence Anadolu forme des journalistes africains dans ses académies. Turkish Airlines relie Istanbul à plus de cinquante destinations africaines, souvent les seules liaisons directes vers les capitales sahéliennes. Celui qui contrôle les routes et la langue maîtrise la perception des événements.

Même les drones, qu’on célèbre ou qu’on redoute, demeurent avant tout des symboles politiques. Les livraisons de Bayraktar TB2 au Burkina Faso, au Mali et au Niger sont mises en scène comme des cérémonies de souveraineté retrouvée : les dirigeants décorent les industriels turcs, et le drone devient moins un instrument de guerre qu’un certificat d’indépendance vis-à-vis de Paris.

En Afrique du Nord, l’approche d’Ankara revêt des formes plus subtiles mais plus profondes

En Algérie, en Tunisie et au Maroc, des entreprises publiques ou liées à l’État turc conjuguent construction et finance avec des initiatives culturelles et éducatives : écoles Maarif, mosquées financées par la Diyanet, instituts Yunus Emre enseignant la langue et l’histoire turques.

Présentés comme de l’aide au développement, ces projets inscrivent le récit turc dans les institutions nationales. Là où la présence française s’est amenuisée, la turque s’est normalisée : sa langue, ses normes et ses bourses redéfinissent doucement l’orientation naturelle des élites. Derrière la façade contractuelle se cache une ambition plus audacieuse : l’intériorisation progressive de marqueurs identitaires turcs – de la réglementation halal à la fierté culturelle – qui engendrent une dépendance douce, plus durable que les prêts ou les bases militaires.

Même l’empreinte sécuritaire s’étend désormais de Tripoli à Benghazi, où Ankara sert de médiateur entre rivaux tout en consolidant son accès aux ports et bases aériennes autrefois liés à l’Europe.

La cohérence de cette architecture réside dans sa nouveauté

  • L’éducation engendre la loyauté ;
  • la religion confère la légitimité ;
  • les infrastructures apportent la visibilité ;
  • la finance installe la dépendance ;
  • les bases assurent la stabilité des régimes ;
  • les médias redessinent la perception.

Ce n’est pas de la philanthropie, mais une forme stratifiée de contrôle doux. L’Afrique ne se tourne plus automatiquement vers Paris ou Bruxelles, mais de plus en plus vers Ankara.

Ce succès résonne avec les blessures laissées par le colonialisme. Le franc CFA, contrôlé depuis Paris, est perçu non comme un instrument technique mais comme un symbole de dépendance. Erdogan offre la fierté musulmane, la justice historique et un développement sans conditions.

Le paradoxe est qu’un État au passé impérial lourd – toujours marqué par le déni du génocide arménien, la répression des Kurdes et l’occupation, toujours non reconnue par la communauté internationale, de Chypre du Nord – se présente désormais comme la voix authentique de l’anticolonialisme. Ce qui lui confère sa crédibilité, ce n’est pas l’effacement de ce passé, mais la désillusion envers la France qui rend son alternative convaincante.

Les implications dépassent le continent

Dans des villes françaises comme Lyon ou Marseille, une partie de la jeune génération issue de l’immigration, notamment des familles liées à la Turquie ou au Maghreb, entre déjà en contact avec des programmes culturels et éducatifs soutenus par Ankara :

  • l’Institut Yunus Emre propose des cours de langue et de culture ;
  • la Diyanet, par l’intermédiaire d’associations affiliées, soutient des mosquées et l’enseignement religieux ;
  • l’agence YTB offre des bourses pour des études en Turquie, créant des réseaux d’anciens étudiants qui restent actifs après leur retour en Europe.

Ces initiatives, encore limitées dans leur portée mais suffisamment structurées, suffisent à modeler des récits au sein de certains milieux. Le défi que pose la Turquie n’est donc pas la négociation de concessions minières ou de contrats commerciaux, mais cette capacité plus discrète à influencer les identités et les imaginaires au cœur même de la société française.

La Françafrique ne s’est pas éteinte dans les flammes : elle s’est dissoute dans les consciences.

Ankara a saisi le moment où l’Europe a perdu confiance en son propre récit et l’a remplacé par un autre. Ces batailles ne se gagnent pas par des sermons, mais par la crédibilité et la constance.

Si la France souhaite encore diriger, elle devra réconcilier ses valeurs avec sa conduite. Sinon, la prochaine décennie ne verra pas seulement brûler des drapeaux à Bamako ; c’est peut-être l’idée même que la France appartienne encore à l’avenir de l’Afrique qui disparaîtra.

Version française intégrale d’un article publié en anglais dans The Africa Report le 30/10/25, traduite et adaptée par l’auteur.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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