Quand le symbole devient une fin en soi il efface le signifié

Israël est l’un des rares pays au monde où il est possible d’identifier, dans l’espace public, parfois d’un simple coup d’œil, l’appartenance religieuse, communautaire ou politique d’une personne uniquement à partir de son apparence vestimentaire et de signes extérieurs. Au sein de la population juive, ce phénomène est particulièrement visible chez les milieux ultra-orthodoxes, où chaque courant respecte scrupuleusement un code vestimentaire qui lui est propre. Mais il ne se limite pas à eux. Si l’on y ajoute les citoyens arabes, on ne peut qu’être frappé par l’ampleur du phénomène : de larges secteurs de la société israélienne vivent côte à côte, mais rarement ensemble. On pourrait même parler d’une forme particulière de segmentation sociale, différente de celles observées ailleurs dans le monde, tant les appartenances communautaires, religieuses, politiques et nationales y sont ostensiblement affichées.

Les ultra-orthodoxes, les religieux sionistes, les colons et les citoyens arabes d’Israël ne vivent pas ensemble comme c’est généralement le cas dans les démocraties développées, indépendamment de leur situation socio-économique. Ils résident dans des quartiers distincts, fréquentent des établissements scolaires différents, n’effectuent pas le même service envers l’État, mangent rarement ensemble, travaillent peu dans les mêmes environnements et contractent très rarement des mariages mixtes. Il est difficile de trouver un autre pays développé où la fragmentation sociale soit à ce point institutionnalisée. Il serait certes facile de désigner un groupe particulier comme responsable de cette situation. En réalité, une grande partie de ces mécanismes de séparation résulte de politiques gouvernementales mises en place durant des décennies pour répondre à des impératifs électoraux de coalition parlementaire.

Parmi ces marqueurs identitaires, ce sont les symboles religieux qui occupent aujourd’hui une place toujours plus visible dans l’espace public. Une question s’impose alors : ces symboles sont-ils encore reliés à leur signification originelle ou sont-ils devenus essentiellement des signes d’appartenance religieuse, clanique, politique ou culturelle ? Représentent-ils encore une foi, des valeurs ou une vision du monde, ou ne sont-ils plus que les emblèmes d’une identité communautaire ?

Le port d’une kippa tricotée identifie immédiatement son porteur, parfois avant même qu’il n’ouvre la bouche, comme appartenant au sionisme religieux et, par conséquent, à une orientation politique, un milieu social et souvent même à une région d’habitation déterminés. À l’inverse, un large chapeau noir associé à une grande kippa noire signale instantanément une appartenance au monde ultra-orthodoxe. Un simple vêtement devient ainsi une véritable carte d’identité, dispensant de toute connaissance personnelle.

Le même phénomène se retrouve avec la mezouza, qui fonctionne aujourd’hui davantage comme un signe d’appartenance à l’univers juif que comme un objet de culte. Certains lui attribuent une fonction protectrice contre des forces nuisibles ; d’autres y voient avant tout l’attestation que les occupants d’une maison n’ont pas renoncé à leur identité juive. L’absence de mezouza peut ainsi être interprétée comme une déclaration idéologique tout autant que sa présence. De la même manière, certains commerces affichent des certificats de casheroute ou des portraits de rabbins comme substituts à la confiance morale, comme si le simple affichage de ces portraits garantissait à lui seul l’honnêteté.

Le développement des stands publics proposant aux passants de mettre les téfilines illustre lui aussi le passage d’un acte religieux intime à une manifestation publique et démonstrative. De nombreux jeunes laïques acceptent de mettre les téfilines non par fidélité à la halakha ou à la signification théologique de ce rite, mais parce qu’il est devenu un rituel public d’appartenance.

Les marqueurs religieux tendent ainsi à devenir le principal critère d’évaluation des individus, davantage que leurs actes eux-mêmes. Une personne peut être considérée comme digne de confiance uniquement parce qu’elle appartient à un groupe religieux, alors même que son comportement envers autrui contredit les principes moraux les plus élémentaires. Lorsque la défense du symbole devient plus importante que les valeurs qu’il est censé incarner, une rupture s’établit entre le symbole et ce qu’il représente. La philosophie des religions reconnaît dans une telle situation une forme d’idolâtrie : le culte du symbole se substitue à la réalité spirituelle qu’il était destiné à signifier.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les critiques adressées aux institutions religieuses en Israël, accusées de privilégier la dimension extérieure et symbolique de la religion au détriment de la foi intérieure et des valeurs morales. Dans une telle configuration, le symbole ne représente plus les principes religieux : il les remplace. La religion est aujourd’hui plus visible que jamais dans l’espace public, mais son contenu s’est progressivement vidé de sa substance.

Le décalage qui s’est creusé entre les symboles et les valeurs qu’ils étaient censés exprimer ne constitue pas une simple question théorique. Il semble qu’au sein des sociétés où les signes religieux occupent une place particulièrement importante, on observe parallèlement une érosion de certaines valeurs fondamentales que la religion elle-même prétend promouvoir. Certes, ce phénomène ne concerne pas exclusivement les milieux religieux et, inversement, il serait injuste de l’attribuer à l’ensemble des croyants. Il s’agit néanmoins d’une évolution sociale qui mérite une véritable réflexion.

Ainsi, dans certains secteurs des milieux ultra-orthodoxes et du sionisme religieux, on constate une tension croissante entre l’attachement scrupuleux aux symboles extérieurs et le respect de principes moraux essentiels. Le commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ainsi que le principe du respect de la dignité humaine sont parfois relégués au second plan, voire bafoués, sous l’effet d’une hostilité envers d’autres groupes : les laïques, les Arabes, les femmes, les personnes LGBT réclamant l’égalité dans l’espace public, mais aussi d’autres courants du judaïsme, tels que le judaïsme réformé ou les femmes exerçant des fonctions rabbiniques. Il n’est pas rare d’y rencontrer un discours d’exclusion, de boycott ou de délégitimation précisément dans des milieux qui mettent fortement en avant leur identité religieuse. Dans ces circonstances, il devient difficile de ne pas s’interroger : le symbole religieux sert-il encore un véritable univers de valeurs ou marque-t-il désormais principalement une frontière tribale séparant le « nous » du « eux » ? Il apparaît de plus en plus clairement que plus les symboles religieux se multiplient, plus le niveau d’exigence morale tend à s’affaiblir.

Un autre exemple frappant concerne le rapport à l’État de droit et aux normes civiques. Alors que la tradition juive est riche d’avertissements contre le vol, l’exploitation, la corruption morale et les atteintes au prochain, les dernières années ont vu se multiplier les manifestations de violence politique et verbale, les actes de vandalisme, ainsi que les agressions visant les forces de sécurité ou des civils, perpétrées par des groupes extrémistes généralement associés au sionisme religieux radical. Le phénomène des étudiants de yeshiva bénéficiant d’une exemption du service militaire au motif que « leur Torah est leur profession de foi » illustre un profond paradoxe : tout en affichant ostensiblement des signes de piété, certains participent à des comportements en contradiction flagrante avec les principes universels de la morale et même avec les commandements explicites régissant les relations entre humains.

Dans le domaine économique et éthique aussi, apparaissent parfois des fissures entre la symbolique religieuse et les exigences élémentaires de probité. Les affaires de corruption, les fraudes financières, les détournements de fonds publics ou encore les agressions sexuelles survenues dans certains cadres religieux ne sauraient évidemment caractériser l’ensemble du public religieux. Elles remettent néanmoins en cause l’idée selon laquelle l’affichage visible de signes religieux constituerait une garantie automatique de moralité.

Le problème ne réside donc pas dans l’existence même des symboles. Il apparaît lorsque ceux-ci se détachent du contenu qu’ils étaient censés exprimer. Lorsque la kippa remplace l’humilité, la mezouza la responsabilité morale, le portrait d’un messie la crédibilité, ou encore lorsque le slogan des droits de l’homme tient lieu de véritable sensibilité humaine, le symbole cesse d’ouvrir sur un univers de sens et devient un substitut de l’identité comme de la morale. À cet instant, le signifiant absorbe le signifié.

à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
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