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Quand la survie est appelée victoire

Ces derniers mois, un jugement s’est progressivement imposé dans une grande partie des commentaires aux États-Unis et en Israël. Les guerres n’ont pas atteint leurs objectifs déclarés. Les menaces n’ont pas été éliminées. De là, une conclusion supplémentaire est souvent tirée, parfois explicitement, parfois par simple implication : les campagnes auraient été perdues, et leurs adversaires auraient gagné.

Cette conclusion paraît naturelle. Elle est pourtant erronée.

Elle repose sur une confusion qui fausse l’évaluation des conflits contemporains : lorsqu’un État ne parvient pas à éliminer une menace, on parle d’échec ; lorsque l’adversaire reste debout, on parle de victoire. Aucune de ces deux conclusions ne résiste à l’examen. Elles confondent l’endurance avec la victoire et les limites avec la défaite.

La guerre moderne ne produit pas de résultats totaux.

Les États poursuivent des objectifs : dissuasion, stabilité, réduction des menaces. Leurs adversaires, eux, visent souvent quelque chose de plus élémentaire : la capacité de durer, d’absorber, de continuer à opérer sous pression. Ces objectifs ne sont pas équivalents et ne peuvent être jugés selon le même critère.

Lorsque cette distinction disparaît, l’interprétation se dérègle. Un État qui n’atteint pas ses objectifs maximaux est décrit comme vaincu. Un adversaire qui survit est présenté comme victorieux. Mais survivre n’est pas gagner, et ne pas tout obtenir n’est pas perdre.

Les faits récents illustrent cette asymétrie.

Les États-Unis n’ont pas transformé l’Afghanistan en un État stable et aligné. Mais les talibans n’ont pas vaincu les États-Unis au sens classique ; ils les ont simplement surpassés dans la durée, au prix d’un coût immense pour leur propre société. Israël n’a pas éliminé le Hamas ni le Hezbollah. Mais aucune de ces organisations n’a converti la violence en solution politique stable ou en victoire stratégique. Le Hezbollah agit sous des contraintes qu’il ne peut se permettre de briser. L’Iran a révélé ses limites et a perdu l’image qu’il cherchait à projeter.

Aucun de ces acteurs ne se comporte en vainqueur. Ils se comportent comme des survivants sous pression.

Cela ne signifie pas que les États-Unis ou Israël ont pleinement réussi. Ils ne l’ont pas fait. Leurs ambitions dépassaient ce que la force seule pouvait produire. Mais reconnaître les limites du pouvoir n’est pas reconnaître une défaite. C’est comprendre les conditions dans lesquelles ce pouvoir s’exerce.

Ces conditions ne sont jamais entièrement maîtrisées.

L’étude de la période hasmonéenne — le seul moment prolongé de souveraineté juive dans l’histoire — montre que même à son apogée, le pouvoir n’impliquait pas un contrôle total des résultats. Les Hasmonéens pouvaient agir, s’étendre et imposer des coûts. Mais leur marge d’action restait encadrée par des forces plus vastes et par un environnement politique instable. Leurs accomplissements étaient réels, mais jamais absolus.

La portée de cette observation aujourd’hui est limitée mais précise.

Israël, comme les Hasmonéens dans leur phase de formation, peut agir avec détermination et influencer les événements. Mais la capacité d’agir ne signifie pas maîtriser entièrement le sens ni l’issue d’un conflit. Sa marge de manœuvre est réelle, mais contrainte — par son alliance stratégique avec les États-Unis, par les dynamiques régionales et par le système international dans lequel il évolue.

Ce constat ne nie pas la souveraineté. Il en précise les limites.

La question décisive n’est donc pas de savoir qui a rempli tous ses objectifs déclarés. Ce critère appartient à un autre type de guerre.

La question est de savoir qui a conservé l’initiative, qui a imposé des contraintes à l’autre, qui a évité des issues plus graves — et à quel coût.

Dans la guerre moderne, survivre n’est pas gagner, et avoir des limites n’est pas perdre.

à propos de l'auteur
Moshe Pitchon est philosophe, écrivain et rabbin. Son travail porte sur l’agence morale, la responsabilité et l’impact des transformations technologiques sur la dignité humaine. Son prochain livre, *Judaism and Artificial Intelligence: Dignity and Moral Responsibility* (2026), examine l’intelligence artificielle à travers la pensée morale juive, en soutenant que l’automatisation menace non pas l’intelligence, mais l’aptitude même à répondre moralement. Il est également l’auteur de *Something New Is Happening: The Life and Times of Naftali Bennett* et de *The Maccabean Playbook: Then and Now*. Pitchon écrit sur l’éthique, la religion et la culture contemporaine.
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