Quand la gauche israélienne fait élire un Premier ministre de droite

Les employés de la commission électorale centrale comptant les bulletins restants au parlement israélien à Jérusalem, après les élections générales, le 3 novembre 2022. Photo par Olivier Fitoussi/Flash90
Les employés de la commission électorale centrale comptant les bulletins restants au parlement israélien à Jérusalem, après les élections générales, le 3 novembre 2022. Photo par Olivier Fitoussi/Flash90

Les Israéliens ont fait leur choix et il est sans appel ; ils ont désigné le bloc de l’opposition de droite pour reprendre les rênes du pouvoir.

L’écart des mandats est important : le bloc de droite obtient 64 sièges contre 51 pour le bloc de la majorité sortante et 5 sièges pour une liste arabe restée dans l’opposition.

Le paradoxe est à son comble : si l’écart des sièges est indiscutable, l’écart des voix obtenus par chaque bloc est plus faible. L’explication réside dans un principe qui régit la démocratie parlementaire israélienne : le seuil d’éligibilité, c’est-à-dire le minimum de voix requis par une liste pour avoir des députés à la Knesset.

Seuil électoral

A la création de l’Etat d’Israël en 1948, le seuil électoral fut fixé à 1% des suffrages exprimés ; niveau relativement bas qui se traduisit par l’émiettement des partis politiques à la Knesset.

Lorsque Benyamin Netanyahou obtiendra son second mandat de Premier ministre en 2009, le seuil électoral avait été relevé à 2% quelques années plus tôt ; ce qui n’empêchera pas douze listes de franchir ce seuil aux législatives de février 2009.

En 2014, alors que son troisième gouvernement touchait à sa fin, Netanyahou fera voter un nouveau relèvement du seuil électoral à 3,25% ; une nouvelle tentative pour réduire la fragmentation politique qui rend difficile la constitution d’une coalition gouvernementale stable.

Appliqué pour la première fois aux législatives de mars 2015, le seuil de 3,25% n’a pas vraiment résolu le problème de l’atomisation de la vie politique : dix listes parviendront à faire entrer des députés à la Knesset, et jusqu’à 13 listes aux législatives de mars 2021.

Voix perdues

En novembre 2022, 40 listes ont demandé la confiance des électeurs israéliens, en majorité des listes extravagantes (comme Les Pirates et Les Jeunes en feu) qui n’avaient aucune chance de franchir le seuil d’éligibilité de 3,25%. Au total, « seulement » 10 listes font leur entrée à la nouvelle Knesset alors que les 30 listes qui ont échoué sont autant de voix perdues.

Le décompte final des voix montre que le bloc de l’opposition de droite a fait le plein de voix : ses quatre listes (Likoud, Sionisme religieux, Shass, Judaïsme de la Thora) ont franchi le seuil électoral et ont largement progressé par rapport au scrutin précèdent.

En revanche, trois partis de la majorité sortante et de l’opposition au bloc de droite (Meretz, Balad, Bayit Yehoudi) n’ont pas franchi le seuil électoral et n’auront pas de députés à la Knesset ; ce sont 345.000 voix qui sont partie en fumée ou, plus exactement, qui ont profité aux grands blocs politiques, en proportion de leur part dans le gâteau électoral.

Autrement dit, le bloc de droite a largement profité de la division des partis adverses. Les Arabes ont présenté trois listes dont l’une d’elles, Balad, restera en dehors de la Knesset. Même scenario à gauche : Avoda et Meretz ont présenté des listes séparées malgré le risque de ne pas franchir le seuil d’éligibilité, ce qui est arrivé à Meretz resté hors-course.

Volatilité électorale

L’abstentionnisme a été un autre facteur qui a joué en faveur du bloc de la droite : si les partis de la droite ont fait le plein de leurs électeurs, les abstentionnistes ont été nombreux parmi l’électorat de gauche et la communauté arabe.

Si la participation nationale a été importante (71%), il n’empêche que près de 2 millions d’électeurs n’ont pas pris part au vote, ce qui a aussi une influence sur le résultat du scrutin.

L’abstention est traditionnellement plus forte chez les Arabes ; leur participation est plus volatile que parmi les Juifs, ce qui peut bouleverser les résultats. Le relèvement du seuil électoral à 3,25% aurait dû les inciter à unifier leurs listes et à voter massivement, ce qui n’est pas toujours le cas.

Les Arabes votent en masse lorsqu’ils ont eu l’espoir d’influencer le jeu politique comme fut le cas aux législatives de 2020 ; ils ont présenté une seule liste commune qui a décroché 15 mandats alors que leur taux de participation atteignait un pic de 65%.

En revanche, les Arabes ne se rendent pas dans l’isoloir lorsqu’ils se sentent abandonnés par la classe politique ; aux législatives de mars 2021, seulement 45% d’entre eux ont voté alors que la division en deux listes distinctes les a fait tomber à 10 mandats.

Cette fois-ci aussi, les Arabes se sont présentés en ordre dispersé : environ 55% d’entre eux ont voté et ils devront se contenter de 10 sièges répartis entre les listes Raam et Hadash-Taal.

Vote utile

Le succès du bloc de droite a été renforcé par sa capacité à inciter de nombreux Israéliens à voter davantage par tactique que par idéologie. Cet appel au « vote utile » a été entendu par plusieurs groupes de la société israélienne.

L’exemple le plus flagrant est celui de Shass qui est passé de 9 à 11 mandats ; sa promesse de distribuer des cartes alimentaires aux plus défavorisés a convaincu les indécis d’accorder leurs voix au parti séfarade, même s’ils ne se reconnaissent pas dans sa plateforme politique et religieuse.

A l’extrême-droite, la liste du Sionisme religieux est passée de 6 à 14 mandats en attirant de nouveaux électeurs préoccupés par la situation sécuritaire ; par exemple, des agriculteurs qui votent d’habitude à gauche ou au centre auraient accordé leur voix à Itamar Ben Gvir qui a axé sa campagne sur le retour de la sécurité et de l’ordre public, promettant de mettre fin à la criminalité qui sévit dans le milieu rural.

Il faut se rendre à l’évidence : les voix perdues, comme le vote blanc et utile, ont donné l’avantage au bloc de droite, favorisant un retour de Netanyahou au pouvoir. Une seule « consolation » : pour la première fois depuis 2015, le seuil électoral a permis d’élire une majorité large et une coalition stable…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
Comments