Quand la foule se retourne
Au secondaire, mon professeur de théâtre nous avait donné un projet : écrire une courte pièce dans le style d’Eugène Ionesco. Avec un camarade de classe, nous avions décidé de fusionner deux classiques, Rhinocéros et Les Habits neufs de l’Empereur. Nous avions imaginé un monde où tout le monde se transformait en rhinocéros tout en prétendant admirer le costume somptueux d’un empereur nu.
Je n’aurais jamais pu imaginer à quel point ce mélange résonnerait aujourd’hui.
Dans Rhinocéros, une ville entière se transforme peu à peu en bêtes. D’abord horrifiés, les habitants finissent par rationaliser, excuser, puis rejoindre le mouvement. Le message n’est pas zoologique, mais bien politique : il illustre la facilité avec laquelle une société se soumet à des mouvements de masse, même destructeurs.
Dans le conte d’Andersen, la vérité est visible (l’empereur est nu), mais chacun prétend admirer ses habits inexistants, jusqu’à ce qu’un enfant ose dire tout haut ce que tous voyaient mais taisaient.
Ces histoires ressemblent désormais à des bulletins de nouvelles.
Le 7 octobre prochain, des groupes radicaux organiseront des manifestations pour « commémorer » la barbarie du Hamas. Qu’une telle journée puisse être célébrée relève du grotesque. Et pourtant, ces rassemblements et leur but – glorifier le terrorisme – sont annoncés au grand jour.
Nous vivons une époque où les mots sont déformés jusqu’à perdre leur sens
Les vieux tropes antisémites réapparaissent à une vitesse alarmante. La haine se déguise en « résistance ». La réalité est inversée jusqu’à faire passer les victimes pour des agresseurs et les terroristes pour des combattants de la liberté.
On se persuade de militer pour la « justice » ou la « libération », alors qu’on marche en soutien à un mouvement qui a massacré intentionnellement des civils. Comme les courtisans de l’empereur, on se convainc de l’impossible. Comme les habitants d’Ionesco, on choisit le confort de la foule plutôt que l’inconfort de la vérité.
L’antisémitisme se lit dans les slogans qui diabolisent les Juifs dans leur ensemble, en les rendant collectivement responsables des actions d’un État, tout en imposant un double standard à celui-ci. Mais le prix va plus loin, car les sociétés qui tolèrent ou banalisent ce discours peuvent finir par se corroder elles-mêmes. L’antisémitisme a toujours été une force autodestructrice : une fois libéré, il déstabilise les communautés, empoisonne les mouvements politiques et mine les institutions qui l’ont toléré.
Aujourd’hui, les communautés juives vivent avec une vulnérabilité accrue
- Les synagogues renforcent leur sécurité.
- Les étudiants juifs se demandent s’il est prudent d’affirmer son identité.
- Les espaces numériques débordent de haine.
Ces dérives sont alimentées par une rhétorique déformée et par l’indifférence de ceux qui choisissent de se taire.
Nommer clairement l’antisémitisme est le premier pas pour le combattre
C’est pourquoi les paraboles de Rhinocéros et des Habits neufs de l’Empereur paraissent percutantes : elles rappellent que le mal n’a pas besoin de masses de croyants convaincus. Il lui suffit de masses de conformistes passifs.
Ce 7 octobre, le choix est simple :
- faire semblant de voir dans ces manifestations une « expression politique » inoffensive,
- ou les nommer pour ce qu’elles sont : des célébrations du terrorisme.
Murmurer poliment à propos des « nouveaux habits » de l’empereur, ou trouver le courage de dire tout haut ce que tout le monde voit.
Quand je jouais cette pièce absurde au secondaire, j’en riais. Aujourd’hui, « the joke is on us » (on se joue de nous) ; à moins que nous ne refusions d’y participer. Résister à la foule exige du courage. Nommer le mensonge exige de l’honnêteté.
Tout cela est nécessaire pour mettre fin au cycle de haine dans lequel notre société est tombée.
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