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Quand la flamme répond au feu

Vendredi 27 février, à 11h, c’est la Bat-mitsva de notre fille Romy (communion). Un an exactement après le drame qui a traversé notre famille, le tsunami comatique de l’amour de ma vie. Aujourd’hui pourtant il est là, à côté de moi, dans son beau costume et ses baskets jaunes, un immense sourire aux lèvres. Dans mon âme, quelque chose crépite comme un feu d’artifice. Une joie presque irréelle. Une joie qui éclate en mille couleurs. Je me sens si chanceuse.

À 15h, j’ai jeté mes talons pour danser avec mes amies. La fête est sur le thème de Rio : plumes, couleurs, musique, rires. Tout explose de vie autour de nous. Dans mon cœur, c’est un carnaval. Des étincelles de bonheur jaillissent dans toutes les directions.

À 19h30, c’est le Chabat familial. La maison est pleine. Les tables sont dressées, les plats mijotent, les voix se mêlent. Notre ami Roy est là, avec son uniforme et sa mitraillette sur le dos. Il ironise d’être toujours présent, pour une heure, une nuit peut-être, jusqu’au prochain appel. Lui qui ne pensait même pas venir. Je regarde ce moment comme on regarde une flamme fragile dans la nuit. Je me sens si chanceuse.
À une heure du matin, la nuit appartient à mes frères et à moi. Nous jouons à Illuminati en pariant sur l’heure de déclenchement de la guerre que nous pensons imminente. Depuis deux mois, nous la sentions approcher. Nous n’avons rien annulé, comme si continuer à vivre pouvait tenir l’orage à distance. Une source sûre aurait dit à Yoann 3h57. 5h, pense Micka. Nous rions, nous jouons, nous parions. Dans mon âme, les étincelles continuent de danser. La dernière fois que nous avions fait une nuit jeux tous les trois, c’était il y a dix ans. Je me sens si chanceuse.

Ce sera finalement 8h13 le samedi 28 février. Dix minutes après le début de l’office de la Bat-mitsva de ma fille. J’ajuste une veste blanche sur ma robe à fleurs quand l’alarme retentit. Nous rallumons les téléphones : « alarme préventive ». Nous ne comprenons pas. Pas d’attaque iranienne ? Pas de troisième guerre mondiale ? Je descends en courant prévenir mon mari mais les portes de la synagogue sont verrouillées. Impossible de retrouver ma famille. Quand je remonte, les messages explosent sur les téléphones : « Roy est rappelé sur sa base », « la guerre a commencé », « rassemblements interdits ».

Alors ma mère s’exclame soudain : « Mais qui va manger mes trois Dafinas (plat typique marocain qui cuit toute la nuit) ? Et toutes ces pommes de terre épluchées ? Et ces nappes blanches installées ? ». Nous éclatons de rire. Un rire presque absurde. Peut-être une façon de tenir debout.

« Ne t’inquiète pas maman », lui disons-nous. « Même si nous ne sommes que dix, nous resterons plusieurs jours. Au moins nous ne mourrons pas de faim.»

Finalement nous sommes vingt. Nous mangeons, c’est délicieux. Nous chantons, entre la salle de fête et le sous-sol. Nous montons et descendons dans l’abri une fois, trois fois, dix fois, vingt fois. Le ciel au-dessus de nous s’embrase de ces feux que l’on ne choisit pas. Dans mon âme pourtant, d’autres feux continuent de brûler : la joie, l’amour, la gratitude.

Ma fille me demande si son Dvar Torah (« une parole de Torah » : une courte réflexion ou interprétation d’un passage de la Bible juive) est toujours d’actualité. Nous relisons sa conclusion : « Allumer la flamme, c’est le rôle des Neviim (prophètes). La garder allumée au quotidien et dans le temps, c’est le rôle des Cohanim (prêtres). Comme nous l’enseigne le Rav Jonathan Sacks, Moché (Moise) le prophète domine quatre des cinq livres de la Torah, mais dans la paracha Tetsavé, pour une fois, c’est Aaron qui occupe le devant de la scène, sans être diminué par la présence de son frère. Car tandis que Moché allumait le feu dans l’âme du peuple juif, Aaron entretenait la flamme et la transformait en lumière éternelle. »

Je lui réponds qu’il n’y a rien à ajouter. Plus que jamais, le rôle des Cohanim est d’actualité : garder la flamme allumée. La flamme de la vie, de la joie, même lorsque le vent se lève. Ce jour-là, nous sommes tous des Cohanim. Les gardiens de cette petite flamme qui refuse de s’éteindre. Alors nous chantons plus fort. Nous soulevons les chaises. Nous rions encore.

Demain, nous réfléchirons à comment maintenir chacun en sécurité, comment rapatrier tout le monde chez soi. Comment payer les nuits en plus. Comment organiser la suite. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui nous savourons cette énergie étrange qui s’est allumée en nous. Le sentiment d’être ensemble. Vivants. Témoins d’un moment d’Histoire.

Mardi 3 mars, entre deux alertes, nous avons reçu les photos de la fête. Nous avons ouvert les cadeaux. Et écrit les remerciements. Toujours la même phrase : « Nous réalisons à quel point nous sommes chanceux d’avoir vécu cette joie pure entre deux rafales : celle de l’an dernier dans une chambre d’hôpital, et celle de cette semaine dans un miklat. »

Hier, lundi 9 mars. Je profite d’un petit instant de répit. Un silence fragile s’installe en moi entre deux émotions. Mes jambes me font mal sans que je sache pourquoi. Les danses avec ces talons que je ne supporte plus ? Les allers-retours dans l’escalier vers l’abri ? Les heures passées à travailler en tailleur depuis mon lit parce que toutes les pièces de la maison sont occupées ? Même mon corps hésite, lui qui ne ment jamais. Là, il ne ment pas, il ne sait pas.

Et puis ce matin, mardi 10 mars, j’ai appris que la guerre aurait dû commencer le 20 février mais la météo l’a retardée. Et là encore je me sens chanceuse. Ce jour-là j’étais à Lisbonne. J’aurais été bloquée loin d’une partie de ma famille, loin de mon pays, en ces jours douloureux.

Et maintenant que le calme renaît dans mon âme, au son de ma plume qui danse sur le papier, je ris de ma propre candeur : qui peut s’estimer chanceux d’être réveillé, interrompue dans sa douche, dans son travail, prisonnier dans sa propre maison, parfois même dans son propre corps, par les bruits stridents des alarmes et le chant des bombes ?

Mon peuple. Mon pays. Moi.

Chanceux de quoi, me direz-vous ? Chanceux d’appartenir à un peuple qui agit pour le bien, qui compte dans l’équation mondiale malgré sa taille. Un peuple qui a développé une capacité presque magique à vivre pleinement malgré tout. Oui, c’est vrai. Mais je dois quand même avouer que, parfois, je rêverais d’une petite vie bien banale, bien ennuyeuse. Mais cette vie-là n’est plus dans les cartes pour moi.

Alors je regarde ces feux qui traversent le ciel et ceux qui brûlent en moi. Et je me demande ce que c’est vraiment. Du déni ? Une dissociation ? Ou cette étrange capacité qu’a mon peuple de transformer les braises en lumière ? Peut-être un peu tout cela à la fois.

Car même si l’Histoire est en marche, je sais déjà qu’elle ne sera pas la substance de ma petite histoire. Juste une couleur dans le décor. Une invitation à chercher plus vite, plus fort, plus intensément ce bonheur qui brûle en moi.

Et qui, je le sais désormais, ne s’éteindra pas.

à propos de l'auteur
Eva Layani, diplômée d'un DESS à L'Université Paris Dauphine est un storyteller pour les marques depuis vingt ans. Elle a tout quitté pour rejoindre, au début de la guerre, une association de premiers secours émotionnels : EmotionAid, www.emotionaid.com. Elle est aussi une conteuse dans la vie, ses romans, comme dans ses billets d'humeur personnels sur son blog www.ecrirelavie-evalayani.com. C'est surtout une amoureuse de sa famille et de son pays. Ensemble, ils ont choisi, il y a près de 10 ans, de quitter le confort d'une vie établie pour se réinventer.
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