Quand Idi Amin Dada projetait l’attaque d’Israël

Il existe des images qui, avec le temps, paraissent presque irréelles. Celles tournées en 1974 par Barbet Schroeder en Ouganda dans le documentaire « Général Idi Amin Dada : Autoportrait » appartiennent à cette catégorie : un dictateur, sûr de lui, paradant devant les caméras, décrivant sans trembler un prétendu plan d’attaque contre Israël. Rien n’est improvisé, et pourtant tout sonne faux, comme si la mise en scène avait fini par absorber le réel. Idi Amin Dada, toujours plus théâtral, s’y montre sous un jour que peu de dirigeants ont osé offrir volontairement au monde.
Il faut se rappeler qu’avant de devenir l’ennemi bruyant d’Israël, Amin en avait été l’un des protégés africains
Dans les années 1960, ses officiers marchaient dans les camps d’entraînement israéliens, recevant des formations qui marquèrent durablement l’armée ougandaise.
L’homme lui-même avait sauté de l’avion aux côtés de parachutistes israéliens, avant même d’imaginer qu’il prendrait un jour le pouvoir à Kampala. Puis vint 1971. Une nuit, Milton Obote tombe, Amin s’installe au sommet de l’État, et la géopolitique ougandaise bascule.
En un an, les alliances s’inversent
Les conseillers israéliens sont expulsés, discours martiaux contre le « sionisme », accolades à Kadhafi et visibilité offerte aux organisations palestiniennes. La virulence, chez Amin Dada, n’a jamais semblé provenir d’une conviction profonde : c’est un outil, une posture, un costume politique qu’il enfile avec l’aisance d’un comédien habitué aux changements de décor.
C’est dans cette période de transformation brutale que Schroeder tourne son film – un document précieux – captant au plus près l’évolution d’un homme dont les certitudes se renforcent à mesure que son isolement s’accroît.
Le « plan militaire »
Dans le documentaire d’une heure trente, Général Idi Amin Dada : Autoportrait, Amin déploie devant la caméra ce qu’il présente comme les premières étapes d’une opération visant Israël, d’un ton on ne peut plus sérieux :
- une colline poussiéreuse est désignée comme une reproduction du Golan ;
- des soldats aux uniformes presque débraillés, d’abord affalés sur un blindé attaqué par la rouille, dévalent un toboggan censé servir d’entraînement au parachutage ;
- deux hélicoptères se relaient comme s’ils simulaient une guerre aérienne – dans le ciel un Fouga Magister fait des tours,
- et Amin lui même – toujours très impliqué – dirige les « opérations », juché sur un char d’assaut !
Tout est filmé avec le sérieux de l’institution, mais le décalage est évident.
On assiste moins à une préparation militaire qu’à une performance
Amin, lui, ne paraît pas percevoir cette distance. Il parle, commente, dramatise, convaincu qu’il est en train de bâtir une légende. Le film ne contient aucune voix off pour atténuer l’effet : c’est Amin qui mène le récit, et cette absence de médiation rend chaque propos plus inquiétant. Son discours bascule parfois dans un registre plus sombre :
- allusions complaisantes à Hitler,
- justification de l’attentat de Munich,
- diffusion d’un faux antisémite présenté comme un document d’État.
On le voit également féliciter les militants palestiniens accueillis en Ouganda et évoquer, d’un ton faussement détaché, les passagers d’El Al comme si leur statut civil n’était qu’un détail.
Ces propos, jetés sans nuance, exposent crûment le tournant idéologique de son régime
Ce qui semblait grotesque n’était pas sans conséquences. Regarder ces scènes aujourd’hui, c’est se demander ce qui relevait du folklore guerrier et ce qui, dans cet attirail de discours, annonçait un danger plus réel.
L’armée ougandaise, malgré sa discipline et son dévouement, n’avait aucun moyen d’inquiéter Israël. Idi Amin Dada le savait probablement, mais peu importe : la posture suffisait.
Deux ans avant la prise d’otages d’Entebbe
Deux ans plus tard, pourtant, Israël devra bien intervenir à Entebbe pour sauver ses ressortissants et des passagers d’un vol détourné. Amin accueille les preneurs d’otages, se pose en allié de leur cause et traite l’événement comme un moment de gloire nationale.
Ce jour-là, la frontière entre délire politique et menace tangible disparaît complètement. Les images de 1974 prennent alors une coloration prémonitoire : ce que Schroeder filmait comme un exercice d’ego deviendra, d’une certaine manière, un avant-goût d’un affrontement plus concret.
À sa sortie, certaines parties du documentaire déplaisent à Idi Amin Dada, qui exige du réalisateur qu’elles soient supprimées ; et pour le persuader de le faire, il prendra en otages plusieurs ressortissants français à Kampala, qui ont dû appeler le réalisateur pour qu’il obéisse !
Un film devenu avertissement
Avec le recul, le documentaire apparaît moins comme un portrait qu’Amin aurait voulu flatteur que comme un révélateur impitoyable.
Le dictateur, persuadé de maîtriser sa propre narration, ne voit pas que sa parole brute suffit à le désigner. Il contrôle l’accès, choisit les séquences, demande des coupures, mais rien n’y fait : le film montre un homme qui croit que le monde entier doit ployer devant ses fantasmes.
Renversé le 11 avril 1979 par une défaite militaire contre la Tanzanie – qu’il avait pourtant attaqué – , Idi Amin Dada est mort en exil en Arabie Saoudite en 2003.
Amin laisse derrière lui une image déformée, bouleversante et surtout totalement absurde
Son « projet » d’attaque contre Israël n’a jamais existé ailleurs que dans sa tête et sur un « champ de bataille » en Ouganda, mais il symbolise quelque chose de plus large : la manière dont une rhétorique de haine, répétée avec aplomb, peut finir par influencer des décisions bien réelles.
Aujourd’hui encore, les images de Schroeder rappellent que lorsqu’un dirigeant s’enferme dans son propre récit, les conséquences dépassent souvent son imagination…
