Quand des Musulmans gardent la mémoire des Juifs : Mimouna, modèle exportable ?

Il existe des actes qui défient la logique ordinaire de l’appartenance. En avril 2007, à l’Université Al Akhawayn d’Ifrane, El Mehdi Boudra et Laziza Dalil fondent le Mimouna Club, un cercle estudiantin consacré à un héritage qui n’est pas le leur au sens confessionnel du terme : celui des Juifs marocains.

Boudra avait grandi à Casablanca, où des voisins juifs avaient bercé son enfance. Dalil revenait de Paris, où elle avait réalisé que ses compatriotes ignoraient profondément la dimension hébraïque de l’identité marocaine. De cette double expérience naît une conviction partagée. Le club deviendra association nationale en 2012.

Le nom choisi est lui-même un programme. La mimouna est une fête judéo-marocaine célébrée à la fin de Pessah, lors de laquelle les familles juives ouvraient leurs portes aux voisins musulmans – qui apportaient du pain, du lait et du miel en gage de fraternité. Ce geste simple, porteur d’une convivialité pluriséculaire, allait devenir la boussole d’une organisation qui, en 2026, peut se targuer d’avoir organisé plus de 613 événements.

Le Maroc fut, pendant des siècles, l’une des terres de coexistence abrahamique les plus vivantes de la Méditerranée. Cette réalité appartient désormais au passé. Dans les années 1950, plus de 250 000 Juifs vivaient au Maroc. À Tanger seule, il y avait environ 16 000 en 1956.

Ces chiffres font mal. Ils ne racontent pas seulement une émigration : ils racontent une déchirure. Rachel Muray, libraire retraitée et figure emblématique de la communauté juive tangéroise, l’explique : l’exode massif des Juifs marocains après l’indépendance de 1956 fut précipité par l’efficacité de la propagande sioniste et par les craintes nées des conflits arabo-israéliens, auxquels le Maroc n’avait pourtant pas pris part.

Ce qui est resté après le départ : des synagogues silencieuses, des ruelles où l’on entendait plus l’hébreu, et une mémoire collective en train de s’effacer lentement, comme une encre exposée au soleil.

L’ambition de Mimouna dépasse la commémoration ordinaire. En 2011, l’association organise la première conférence sur la Shoah dans le monde arabe. Silence, puis stupeur dans les milieux académiques régionaux. Mimouna brasse la cage. En 2017, en partenariat avec le United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), elle co-crée le premier curriculum sur la Shoah en langue arabe. En 2025, le programme « The Journey From Hate to Hope » conduit vingt-cinq enseignants marocains à Auschwitz et à Berlin

L’association s’appuie sur un réseau de partenaires : l’American Sephardi Federation, l’American Jewish Committee, l’USAID, et des entreprises marocaines dirigées par des membres de la communauté locale. Ce financement pluriel témoigne d’une double légitimité – celle du Palais royal, qui fait du pluralisme religieux le pilier de sa politique sociale, et celle des réseaux diasporiques juifs internationaux. C’est une position unique, certes. Fragile aussi.

L’Association Mimouna est davantage qu’une ONG culturelle. Elle est la démonstration que la mémoire peut être portée par ceux qui n’en sont pas les héritiers directs, mais qui choisissent de la revendiquer quand même. Elle est la preuve que le patrimoine ne meurt que si personne ne décide de se battre pour lui.

Dans un Moyen-Orient et une Afrique du Nord marqués par la montée des crispations identitaires, des discours de haine et de la méfiance interreligieuse, Mimouna offre une alternative concrète et reproductible. Ce faisant, Mimouna préfigure ce que pourrait être une diplomatie de la société civile : non pas des traités signés dans des palais, mais des transformations silencieuses opérées dans des salles de classe, des synagogues rouvertes, des tables partagées. Le contexte géopolitique donne à ce travail un atout supplémentaire.

Depuis la normalisation maroco-israélienne de décembre 2020, parallèlement avec le cadre des Accords d’Abraham, le Maroc s’est positionné comme un laboratoire du dialogue de la famille abrahamique dans le monde arabe.

L’enjeu n’est pas symbolique : il s’agit de démontrer, par des preuves empiriques accumulées sur dix-huit ans, qu’une société civile arabe peut promouvoir activement la mémoire juive sans compromis politique, sans conditionnalité externe, et sans trahir son identité musulmane.

*Les éléments avancés reposent exclusivement sur des sources publiques vérifiables (site, profils professionnels, médias), et toute interprétation reste ouverte à la discussion.
à propos de l'auteur
Blogueur, M.sc politique appliquée, propagande et communication politique, ÉPA PhDing, Diplomatie religieuse et culturelle
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