Quand Blanchot traduit Kafka

Franz Kafka en 1906 (domaine public)
Franz Kafka en 1906 (domaine public)

Eric Hoppenot continue donc la tâche qu’il s’est assignée, à savoir publier les inédits voire rééditer certains textes rares ou inconnus de Blanchot. Pour son dernier volume il s’est entouré de deux éminents connaisseurs de la langue allemande comme de Blanchot, Vivian Liska, et Arthur Cools, d’University of Antwerp (Université d’Anvers, Belgique), où elle dirige le département d’études juives.

Dans Traduire Kafka (éd. Kimé, 2019), les trois éditeurs proposent pour la première fois l’ensemble des textes de ou sur Kafka traduits par Blanchot, même si la somme des premiers est beaucoup plus importante, constituant 300 pages sur les 353 du livre, que les trois seuls auteurs retenus ici : Max Brod, Felix Weltsch et Klaus Wagenbach. Brod et Weltsch furent dans le premier cercle des amis de Kafka, tandis que le plus jeune d’entre eux devint à partir de 1964 l’éditeur de l’Œuvre complète de Kafka en Allemagne.

Dans les traductions laissées par l’écrivain et critique, il y de nombreuses pages du livre de Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, absentes ici. Dommage que Blanchot n’ait pas traduit – semble t-il – les rares lettres de Milena à l’adresse de Brod dans les semaines qui ont suivi la mort de leur génial ami.

Il est parlant de distinguer les textes à notre disposition, dont celui-ci signé Brod, Kafka’s Glauben und Lehre (La foi et l’enseignement de Kafka). Brod s’y fait l’interprète du Kafka métaphysicien et religieux, celui qu’a d’abord retenu Blanchot. Pour Brod, il y a deux K. dans l’œuvre de son ami, le K. des Aphorismes de Zürau , qu’admire entre tous Roberto Calasso qui questionne « l’éclat foudroyant de sentences venues des abîmes.

Car ses pensées y sont vertigineuses, parfois oraculaires, échappant toujours à l’explicitation univoque mais suscitant sans cesse la nécessité d’une méditation essentielle : le bien et le mal, le corps et l’esprit, le courage et la fuite, le chemin et le cercle, la création et la mort. » Tandis que le second K. « décrit l’homme égaré dans toutes les angoisses de l’abandon. »

L’un tient à la fois du prophète mais aussi du sage, l’autre de l’homme victime de tout et de tous sans qu’il comprenne ce qui lui vaut son sort. Blanchot pour sa part n’a traduit que quelques versets des aphorismes de 1920 intitulés « Er », c’est-à-dire « Il ». Dans ses traductions critiques, il entre dans le texte sans que l’on sache exactement où Brod s’arrête et où commence Blanchot. Lisons ce passage « S’il n’y a que le monde de l’esprit (celui du bien, celui de l’amour), alors on a « la certitude », « l’espoir » devient superflu.

C’est pourquoi aussi il n’y a plus besoin de chemin, il n’y en a même pas, il n’y a que le but qui est atteint du seul fait qu’on est dans ce monde. (Ainsi Brod transforme en optimisme effronté une pensée qui a d’abord ce sens : il y a un but, mais pas de chemin pour y parvenir.) » (p. 319). Blanchot et Brod que tout ou presque aurait pu opposer portaient une même fascination à l’écrivain Franz Kafka, ils partageaient aussi la certitude que l’inventeur de Joseph K., « n’aimait pas les théories » et combien il réfutait « toute médiation » (p. 322).

Je ne voudrais pas achever ce trop court compte-rendu d’un livre précieux, sans citer la traduction que Blanchot donne de ce passage d’une lettre à Milena, bien connue : « Et mes trente-huit années juives, face à tes vingt-quatre années chrétiennes, disent : comment ? Tu as 38 ans et tu es si fatigué comme on ne peut pas le devenir à un tel point par l’âge.

Ou plus exactement tu n’es pas du tout fatigué, mais sans repos, et tu redoutes de faire, ne fût-ce qu’un pas sur cette terre… » (pp. 115-116). On peut ici se remémorer ce long passage de Péguy dans Le Mystère des Saints Innocentsoù on lit notamment ces trois vers :

« Comme les quarante-six livres de l’Ancien Testament

Marchent devant les vingt-sept livres du Nouveau

Testament. »

Que Eric Hoppenot, Arthur Cools et Vivian Liska soient remerciés de nous livrer ces traductions exceptionnelles de Blanchot, qui sans eux et sans cette édition, demeureraient inconnues de nous, qui aimons Kafka.

 

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
Comments