Psaumes 124 : « Si Dieu n’était pas pour nous… »

Dans le livre de Psaumes qui en compte cent cinquante, répartis en cinq livres, ce petit Psaume, au numéro 124 compte parmi les plus émouvants, les plus poignants tant il célèbre l’amour d’un Dieu sauveur, protecteur, providentiel. C’est un hymne à l’intervention divine qui, une nouvelle fois, a empêché la disparition de son peuple élu. Je ne suis pas parvenu à lui trouver un arrière-plan culturel ou national, pourtant il répond visiblement à quelque chose, peut-être à un événement grave qui a failli engloutir le peuple d’Israël. Ce peuple n’a dû son salut qu’à une intervention divine directe.

Était-ce une guerre qui menaçait de disparition la petite Judée ou sa ville sainte avec son Temple, Jérusalem ? Était-ce autre chose ? La recherche en est réduite à de simples conjectures. Mais une chose demeure incontestable, c’est la profonde religiosité de ce Psaume dont l’auteur putatif, le roi David, n’a pas eu trop de mal pour puiser de tels événements graves dans sa propre vie, jalonnée de malheurs, de trahisons et de conflits familiaux d’une rare cruauté : les frères et les demi frères qui se livrent à des combats incessants, pire qui entre-tuent, sans oublier Amnon qui viole sa propre demi sœur, Tamar et qui sera mis à mort avec d’autres par le frère de la jeune fille…

La source de tous ces maux est bien connue : même si Dieu a pardonné au roi David ses graves fautes, Dieu lui a annoncé qu’il n’attenterait pas à sa vie mais que sa vie familiale serait infernale, en raison de l’assassinat d’Urie le Hittite, le mari de Bethsabée . Et Dieu a tenu parole puisque le roi David, contrairement à son prédécesseur et beau-père Saül, est bien mort dans son lit, entouré de l’affection des siens et du futur roi, son fils Salomon. Mais sa famille a été ravagée…

Le grand rabbin Jacob Kaplan (ZaL) disait que le Psalmiste a été l’homme le plus religieux que la terre ait jamais porté. Et il avait bien raison : la piété qui s’en dégage est unique. Et deux grandes religions monothéistes, judaïsme et christianisme y recourent dans leurs liturgies quotidiennes respectives. Ce Psaume 124 est lu dans l’office religieux du matin et il est répété avec tant d’autres le samedi matin dans le culte synagogal.

Je dois vous dire ce qui m’a conduit à consacrer à ce beau Psaume l’article que voici ; car il existe tant d’autres très beaux Psaumes qui méritent amplement la mention : un ami, responsable de l’organisation du festival des musiques sacrées dans la ville de Fès, m’a demandé de lui expliquer certaines choses, ce que j’ai fait de mon mieux. Et pour me remercier il m’a envoyé une cassette audio où l’on entendait un vieux rabbin tunisien, avec une prononciation très orientale de l’hébreu… En écoutant cette psalmodie, si profondément incarnée par ce vieillard, j’eus du mal à retenir mes larmes. Visiblement, le récitant comprenait ce qu’il disait, ce qui n’est hélas pas le cas de tous les orants à la synagogue le samedi matin. Il vivait ce qu’il récitait, au point qu’on aurait pu penser qu’il était directement concerné, que c’était lui qui avait échappé au filet des oiseleurs, comme le dit le Psaume. Depuis ce jour, lorsqu’on récite ce beau Psaume, je pense à ce saint homme qui a redonné vie à ce passage de la liturgie.

Certes, l’intitulé de ce Psaume qui ne compte que huit versets, pas un de plus, nous met sur la voie, puisqu’il y a une sorte de refrain : Qu’Israël le dise (yomar na Israël).

Et à deux reprises, il souligne que nous aurions disparu si Dieu ne s’était pas tenu à nos côtés. Il dit littéralement : si Dieu n’avait été pour nous ou à nous. Dieu s’est manifesté lorsque des hommes se sont dressés contre nous. Ces ennemis voulaient nous avaler vivants, tellement ils étaient en colère contre nous. Vient ensuite la métaphore des eaux menaçantes qui peuvent nous submerger. Donc Dieu nous a sauvés de la noyade dans des eaux tumultueuses qui ne nous laissaient aucune chance de survie…

Le Psalmiste bénit alors le Nom divin qui n’a pas permis que nous soyons comme une proie livrée à leurs dents…

La fin du Psaume est dominée par la métaphore de l’oiseau : Israël est comparé à un oiseau que les oiseleurs veulent capturer. Notre âme, semblable à un oiseau, s’est échappée du filet des oiseleurs. Ce filet s’est rompu (par un miracle divin) et nous nous sommes échappés.

Je rappelle que dans le Zohar, le Messie est assimilé à un nid d’oiseau (Ken Tsippor)

L’apothéose est alors : notre secours est dans le Nom de Dieu, Créateur des cieux et de la terre…

Par cette conclusion, le Psalmiste nous fait partager sa foi fervente.

Traduction :

Chant des montées, de David : si Dieu n’avait pas été à nos côtés, qu’Israël veuille bien le reconnaître, si Dieu n’avait pas été à nos côtés, lorsque des hommes se sont dressés contre nous. Ils nous auraient avalés vivants, tant ils étaient furieux contre nous. Alors les eaux tumultueuses nous auraient submergés, les torrents nous auraient emportés…
Béni soit Dieu qui n’a pas permis que nous soyons la proie de leurs dents ! Notre âme, telle un oiseau, s’est échappée du filet des oiseleurs. Le filet s’est rompu et nous nous sommes échappés.
Notre secours est dans le Nom de Dieu, créateur des cieux et de la terre.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments