Proust et le judaïsme (II)

On a vu dans un précédent article qu’il y avait un problème à résoudre concernant la judéité réelle ou supposée de Proust. Je résume succinctement le chapitre fort intéressant intitulé le style du rabbin dans ce livre du professeur Antoine Compagnon.

C’est vrai, les règles herméneutiques de l’exégèse rabbinique de la Tora, remontent à l’antiquité talmudique : les sept premières règles, élargies aux treize de rabbi Ishmhel qui en dérivent ne suivent pas toujours un enchaînement propre aux Analytiques premiers d’Aristote, mais elles ne tournent pas non plus le dos entièrement à la logique universelle.

Les commentateurs qui croient déceler dans la syntaxe proustienne une imitation consciente ou inconsciente des discisions talmudiques entendent pousser l’herbe. La même appréciation peut être portée sur une hypothétique connaissance des textes classiques de la mystique juive, par Proust. Certes, le professeur Adolphe Franck a étudié à l’époque de larges pans de cette littérature ésotérique et Jean de Pauly (qui peut bien se cacher derrière ce patronyme ?) a donné du Zohar une belle traduction qui ne respecte pas toujours les règles philologiqes. Il a sacrifié la fidélité au texte à des considérations relevant de l’esthétique. En fait, il faut vraiment aller chercher très loin une quelconque influence sur celui qu’on considère comme le meilleur romancier français de notre temps, comparable à Stendhal et à Balzac…

Je ne sache pas que l’auteur ait développé un tel style apparenté à celui des rabbins dans leurs commentaires de la Bible hébraïque. Cette proximité réelle ou fictive me fait penser au rapprochement entre le style de Platon et celui de Philon d’Alexandrie. La similitude n’implique pas toujours l’identité.

Certains commentateurs, désireux de donner à l’hérédité juive de l’auteur une efficacité, voire une influence sur ses œuvres littéraires, ne font, en définitive, que solliciter les textes, plus ou moins gravement, selon les cas. Il faut tout ignorer de l’herméneutique rabbinique pour parvenir à de telles conclusions. Et je ne comprends pas comment Proust, sans préparation préalable, aurait maîtrise les très compliquées méthodes d’interprétation des Écritures. C’est le Midrash, l’exégèse traditionnelle, que l’on prétend retrouver dans l’œuvre d’un grand romancier lequel ignorait tout de sa source supposée. Et c’est encore plus invraisemblable lorsque les interprètes en question incluent dans cette même sphère des éléments kabbalistiques. Certes, le professeur Adolphe Franck, comme on le notait supra, n’était pas dans une terra incognita dans ce domaine, mais tout de même… Proust !!

Antoine Compagnon résume bien la démarche de ces gens qui voyaient en Proust le réceptacle d’idées et de pensées remontant à la lignée ancestrale la plus profondément enfouie en nous : Pour Denis Saurat, toutefois, les traits fondamentaux d’une lignée peuvent remonter des profondeurs à de longs intervalles par transmigration ou métempsycose. A.C imite ce que je citais plus haut, dans mon précédent article, concernant Derrida et le Talmud : je ne connais pas le Talmud mais le Talmud s’y connait en moi, et ça pense juif en moi. C’est assez clair, une telle hypothèse admet que nous soyons le produit de nos ascendants. Que devient alors le libre arbitre humain ? Et les droits imprescriptibles de l’individu ?

Un mot de ce que les philosophes et les théologiens nomment l’ individualisme religieux, en se fondant sur le chapitre XVIII du livre du prophète Ézéchiel : seuls l’âme pécheresse mourra. Le père vertueux ne paiera pas les fautes d’un fils indigne, et inversement, le fils vertueux ne paiera pas les fautes d’un père indigne… Une telle théorie s’oppose frontalement à cette remontée incontrôlée de notre patrimoine génétique ou intellectuel, nous dictant ce que nous savons, ce que nous devons ignorer ou simplement accepter…

L’hypothèse selon laquelle Proust aura eu connaissance de la traduction latine du Zohar, Kabbala denudata du baron Knorr von Rosenroth est dénuée de tout fondement. Il est hasardeux d’opter pour ou de mettre en avant une sorte de déterminisme ethnique auquel la condition humaine serait implacablement soumise. Mais dans cette recherche effrénée de toute piste, fût-elle la plus ténue et la plus obscure, de tout indice, il ne faut pas oublier les critiques émanant de juifs reprochant à Proust sa représentation du juif dans son œuvre. Un critique juif d’Amsterdam qui fit ses études en France critiqua durement l’écrivain en qui il voyait un être à la recherche d’un judaïsme déjudaïsé. Ce qui n’est pas complétement faux.

D’un autre côté, ce n’est pas exactement dans l’œuvre proustienne qu’il faut s’attendre à découvrir une ode à l’orthodoxie juive. On est plutôt en présence d’un judaïsme fin de race, totalement assimilé et passionné par une seule cause : s’assimiler à la culture française pure, sans la moindre trace du ‘un judaïsme vivant. L’image de la pose de cailloux sur la pierre tombale du grand père est parlante… Le judaïsme est associé à un cimetière, ce n’est pas vraiment un gage de vie et d’avenir. Si je repensais une expression de Walter Rathenau sur le sionisme et l’appliquais au judaïsme en tant que tel, je dirais que pour l’écrivain, le judaïsme est une «cause embaumée».

En clair ; une histoire morte depuis longtemps mais qu’on tente de présenter comme une doctrine ayant un avenir. Le critique juif en question, natif d’Amsterdam, s’appelait Siegfried van Praag et voyait en Proust le représentant d’un judaïsme occidental qui a troqué le judaïsme originel contre le plat de lentilles de la culture européenne, étant entendu que cette dernière doit tout à son socle judéo-chrétien…

Alors, Proust , témoin ou apôtre d’un judaïsme perdu ? Il convient d’être prudent et mesuré car bien que Proust ne présente pas un gage d’avenir pour un judaïsme presque moribond, on ne doit pas lui attribuer des idées qui n’étaient pas les siennes. Mais la critique de van Praag ne manque pas sa cible : le judaïsme chez Proust n’est pas en pleine forme. Il a connu mieux. Mais soyons juste jusqu’au bout : je ne perçois pas dans les personnages dépeints par l’écrivain, un représentant d’une authentique haine de soi, à la mode de Théodore Lessing (Der jüdische Selbsthass, Berlin, 1930).

Mais cette image du juif proustien est une retombée, entre autres, de l’affaire Dreyfus, de l’antisémitisme de l’Action française de Maurras et de tant d’autres facteurs défavorables aux juifs. Certes, il y eut aussi, de l’autre côté André Spire qui avançait étendard déployé, acquis sans réserve à la cause sioniste. Et tant d’autres personnalités qui croyaient que le judaïsme avait un avenir en Europe ou en Terre sainte… L’Histoire leur a donné raison.

Au terme de sa longue et passionnante enquête sur cette hérédité juive, réelle ou supposée de Proust, l’auteur Antoine Compagnon a bien résumé ses intentions ainsi : Qu’avait bien pu vouloir dire Proust en rappelant ses visites au carré juif de la a rue du Repos avec son grand-père ? Enfant, il le connut enclos de murs ; il y retourna, adulte, une fois les murs abattus, puisque ses grands parents furent inhumés dans le caveau familial de Baruch Weil… L’auteur a tout dit.

Mais il y a encore une citation de Proust sur les visites au cimetière : Dans sa religion, il n’y a pas de service. On se réunit tantôt à trois heures et demie chez lui, 102 boulevard Hausmann et de là on va au Père Lachaise… Dans ce pronom indéfini (ON) il faut inclure l’écrivain.

Je ne sais pas d’où Proust tire qu’il n’y a pas de service funéraire dans la religion juive. Il en existe un, hélas, et il est particulièrement pénible et dur à supporter… Et cette remarque de Proust, soit dit en passant, souligne l’indigence des connaissances de Proust en matière de judaïsme pratique… J’ajoute que cette visite régulière au cimetière est une tradition bien ancrée dans le judaïsme ashkénaze, notamment en Alsace.

Le mystère ne s’est pas entièrement dissipé mais il ne s’est pas épaissi, non plus, puisque l’auteur a la chance de trouver (pp. 298-299) un fragment autographe providentiel de Proust avec la fameuse citation d’où tout est parti… A savoir l’impossibilité pour l’ écrivain de poursuivre la tradition de son grand père Baruch Weil d’aller au cimetière déposer un caillou sur la pierre tombale de ses chers disparus…

Ce livre que je trouve magnifique et dont j’ai bien aimé les illustrations, m’a beaucoup appris. C’est une petite encyclopédie portative du judaïsme français du XIXe siècle et du premier quart du XXe. On y trouve une foule de noms, de titres, d’une mémoire judéo-française et suisse qu’on croyait perdue à tout jamais mais que l’érudition admirable de l’auteur a exhumée…

Cela m’a fait penser à une exégèse rabbinique (on est en plein dedans !) d’un verset du Cantique des Cantiques : dovéve sifté yéshénim. Nous faisons se remuer les lèvres des gisants, eux qui ne peuvent plus se faire entendre. Nous leurs servons de porte—voix et de porte-paroles… C’est un pu ce qui est arrivé à tous les Proust de la terre…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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