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Proposition Yadan : la République ou la rue ?

Illustration : Des manifestants hissant une banderole sur laquelle on peut lire "L'antisémitisme n'est pas une promesse de campagne" à l'entrée d'une conférence de presse au cours de laquelle les dirigeants français de gauche ont annoncé qu'ils formaient une alliance appelée le nouveau Front populaire, à Paris, en France, le 14 juin 2024. (Crédit : Thomas Padilla/AP)
Illustration : Des manifestants hissant une banderole sur laquelle on peut lire "L'antisémitisme n'est pas une promesse de campagne" à l'entrée d'une conférence de presse au cours de laquelle les dirigeants français de gauche ont annoncé qu'ils formaient une alliance appelée le nouveau Front populaire, à Paris, en France, le 14 juin 2024. (Crédit : Thomas Padilla/AP)

En France, en 2026, des familles juives retirent les mezouzot de leurs portes. Personne ne le leur a ordonné. C’est bien là le problème.

J’ai déjà vu cela. Pas en France — dans les témoignages que je recueille depuis des années auprès de Juifs irakiens âgés, derniers témoins de communautés qui ont vécu aux côtés de la mienne sur les rives du Tigre. Un homme de plus de quatre-vingt-dix ans qui n’avait pas parlé sa langue maternelle depuis soixante ans. Il est né à Mossoul, dans une maison au bord du fleuve où sa famille vivait depuis des générations — des siècles, peut-être. Il parlait le judéo-arabe, une langue qui mourra avec les derniers de sa génération. Il m’a raconté le jour où les émeutiers sont venus. Le voisin qui a refusé de les cacher. Le passage de la frontière, les documents confisqués, la vie reconstruite à partir de rien dans un pays où personne ne comprenait ce qu’on leur avait pris. Il ne pleurait pas. Il avait dépassé les larmes. Il témoignait.

J’ai enregistré des dizaines de ces témoignages. Ce sont les voix de gens effacés de ma ville en l’espace d’une seule génération. Je suis venu à l’étude de l’antisémitisme par ces voix — par l’écart entre le monde qu’ils décrivaient et le silence qui l’a remplacé. J’y suis venu depuis l’autre côté d’une histoire partagée, une histoire qui aurait dû rendre la coexistence pérenne et qui en a fait un récit d’avertissement que la France de 2026 refuse de lire.

Je dirige aujourd’hui l’Antisemitism Research Initiative à l’Université George Washington, où mon équipe et moi suivons quotidiennement la production et la normalisation de l’idéologie antisémite à travers les continents. J’enseigne à Sciences Po Paris — l’une des institutions dont il sera question ici, que je connais de l’intérieur. Je n’écris pas cette tribune en commentateur. Je l’écris en chercheur qui surveille cette haine à titre professionnel et qui voit les mêmes mécanismes qu’il a documentés au Moyen-Orient prendre racine au cœur de l’Europe.

Le 7-Octobre et ce qui a suivi

Le 7 octobre 2023, des terroristes du Hamas ont assassiné environ 1 200 personnes dans le sud d’Israël — la journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis la Shoah. En quelques heures, avant même qu’Israël n’ait lancé la moindre réponse militaire, des manifestations ont éclaté dans des villes françaises où l’assaut était ouvertement soutenu — un assaut que La France Insoumise allait qualifier d’ « offensive armée des forces palestiniennes ».

Ce qui a suivi n’était pas un mouvement de protestation. Au premier trimestre 2024, le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé plus de 360 actes antisémites — une hausse de 300 % sur un an. Sur l’année entière, le SPCJ et le CRIF en ont recensé 1 570, soit une augmentation de 360 % par rapport à 2022. En 2025, 1 320 incidents, les violences physiques passant de 106 à 126 cas. Les Juifs représentent moins de 1 % de la population française. Ils sont la cible de plus de la moitié des actes antireligieux. Cette semaine, le rapport annuel de l’université de Tel Aviv a confirmé que vingt Juifs ont été tués dans le monde en 2025 par des attaques antisémites ciblées — le bilan le plus lourd en trente ans.

Quand on scande des slogans appelant à l’élimination d’un État juif dans les rues d’un pays où des enfants juifs sont battus, qu’on ne vienne pas me dire qu’on exerce une liberté. On fournit la bande-son d’un pogrom.
En février 2026, un garçon de treize ans a été battu, menacé au couteau et dépouillé sur le chemin de la synagogue dans le 18e arrondissement. Il tenait sa kippa à la main — il ne la portait même pas. Cela n’a pas suffi. En mars 2026, une adolescente de quatorze ans a été accostée à Sarcelles par trois jeunes qui lui ont demandé pourquoi elle ne faisait pas le ramadan. Quand elle a répondu qu’elle était juive, ils l’ont frappée au visage : « Sur le Coran, je vais te buter. » En juin 2024, une fillette de douze ans a été violée en réunion à Courbevoie, un crime qualifié d’antisémite par la police. En janvier 2025, des domiciles, des commerces et une synagogue à Paris et Rouen ont été recouverts de croix gammées et de graffitis : « juifs pédophiles, violeurs à gazer ». L’olivier planté en mémoire d’Ilan Halimi — torturé à mort en 2006 par le gang des barbares — a été coupé.

Des manifestants au rassemblement pour demander justice pour Sarah Halimi, sur la place du Trocadéro, devant la tour Eiffel, à Paris, le 25 avril 2021. (Crédit : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Et il y a l’affaire que chaque citoyen français connaît. Sarah Halimi, soixante-cinq ans, rouée de coups et défenestrée de son balcon à Belleville en avril 2017 aux cris d’« Allahu Akbar ». L’instruction a retenu le caractère antisémite. En avril 2021, la Cour de cassation a confirmé l’irresponsabilité pénale du meurtrier. Pas de procès. Pas de verdict. Francis Kalifat, alors président du CRIF, a dit ce que la communauté ressentait : « Désormais, on peut, dans notre pays, torturer et tuer des juifs en toute impunité. » Vingt-six mille personnes ont défilé pour réclamer justice. Le meurtrier n’a jamais comparu devant un tribunal.

À LIRE : La famille de Sarah Halimi dépose un recours pour rouvrir l’instruction

J’ai rencontré des familles juives en France qui décrivent leur quotidien dans des termes qui font écho, presque mot pour mot, à ce que les Juifs irakiens me racontent des années précédant leur exil. Quelles rues éviter. S’il faut porter un signe visible d’identité. Ce qu’on dit aux enfants — et quand on leur dit de mentir. Les conversations sont les mêmes. Seul le fleuve a changé.

Selon un sondage de 2024, 68 % des Juifs de France se sentent en insécurité. Les kippot disparaissent. Les mezouzot aussi. Une communauté présente en France depuis la Gaule romaine apprend à se rendre invisible au sein de la République qu’elle a contribué à bâtir.

Les universités

Plusieurs universités françaises sont devenues, de fait, des lieux où l’antisémitisme se produit, se diffuse et se banalise. Les faits sont documentés.

À Sciences Po Paris, des militants anti-Israël ont occupé les bâtiments en avril 2024. Des étudiants juifs ont témoigné s’être entendu dire que « les bons juifs s’opposent au sionisme ». Une étudiante a été étranglée par-derrière et on lui a dit qu’elle serait traitée « comme les gens de Gaza ». Une autre a été prévenue de ne pas révéler qu’elle était juive, car un camarade la tuerait. Ce ne sont pas des slogans sur des banderoles. Ce sont des paroles prononcées par des étudiants à d’autres étudiants, dans les couloirs d’une grande école française.

En janvier 2025, trois étudiants juifs collant des affiches pour les otages ont été battus et traités de « fascistes sionistes ». La réponse de l’établissement : l’amnistie disciplinaire pour les occupants. La région Île-de-France a suspendu sa subvention.

Des manifestants anti-Israël faisant le signe de la victoire lors de « l’occupation » d’un bâtiment de l’Institut d’études politiques (Sciences Po Paris) par des étudiants en soutien aux Palestiniens, avec une barricade bloquant son entrée, à Paris, le 26 avril 2024. (Crédit : Dimitar Dilkoff/AFP)

À Paris-I Panthéon-Sorbonne, des étudiants juifs de première année ont été exclus d’un groupe de discussion au motif d’un « sionisme supposé ». Un sondage WhatsApp dans la même promotion demandait : « Les juifs — pour ou contre ? » À Sciences Po Lille, une étudiante gazaouie admise grâce à une bourse diplomatique française avait publié des contenus glorifiant Hitler comme un « visionnaire » et appelant à l’exécution filmée des otages — elle n’a été exclue qu’après que ses publications sont devenues virales.

Quand une université permet que des étudiants juifs soient étranglés, exclus et battus pour avoir collé des affiches sur les otages — et qu’elle répond par l’amnistie des agresseurs — elle ne défend pas la liberté. Elle enseigne à toute une génération que la haine des Juifs est le prix d’entrée dans la respectabilité progressiste.

La trahison de la gauche

La violence antisémite se nourrit de plusieurs sources : une extrême droite héritière de Vichy, des réseaux qui importent une idéologie éliminationniste dans les quartiers européens, et une gauche politique qui a fait de la diabolisation d’Israël un marqueur identitaire.

Mais c’est la trahison de la gauche qui appelle le bilan le plus urgent, parce que c’est la forme d’antisémitisme qui bénéficie aujourd’hui, en France, de la plus grande tolérance politique. Jean-Luc Mélenchon se réclame de Jaurès, qui a risqué sa carrière pour Dreyfus. Ce que Mélenchon a fait de cet héritage est précis et documenté. En 2013, il a dit du ministre des Finances Pierre Moscovici, qui est juif, qu’il « pense en finance internationale, pas en français ». Quand les actes antisémites ont bondi de 300 % au début de 2024, il a qualifié l’antisémitisme de « résiduel ». En février 2026, il a raillé la prononciation du nom « Epstein » lors d’un meeting à Lyon — François Hollande a parlé de « propos antisémites les plus intolérables ». Après le 7 octobre, le communiqué officiel de LFI a qualifié le massacre d’« offensive armée des forces palestiniennes ». Selon un sondage de l’American Jewish Committee, 92 % des Juifs de France estiment que LFI a contribué à la montée de l’antisémitisme.

Quatre-vingt-douze pour cent. Quand une communauté présente en France depuis l’Antiquité désigne un seul mouvement politique comme vecteur de la haine qui la vise, ce n’est pas un problème de perception. La gauche modérée — socialistes, écologistes — a dénoncé les provocations de Mélenchon comme « intolérables » avant de revenir à des alliances électorales avec son parti dès que l’arithmétique l’a exigé. Cette complaisance fait partie du problème.

Et il y a Rima Hassan, que LFI a érigée en symbole. Son bilan raconte une autre histoire. En septembre 2025, elle a déclaré que la position du Hamas niant le droit à l’existence d’Israël est historiquement justifiée. Elle a mis en doute les statistiques du ministère de l’Intérieur sur les actes antisémites. Le président du CRIF, Yonathan Arfi, a répondu : « Minimiser, banaliser, voire dissimuler l’antisémitisme fait partie intégrante de la stratégie de LFI, et en particulier de Rima Hassan. » En mars 2026, elle a publié une citation d’un condamné du massacre de l’aéroport de Lod en 1972, présentant ses mots comme une réflexion sur le devoir de résistance. Elle fait l’objet de six enquêtes en cours et a été convoquée devant le tribunal en juillet 2026 pour apologie du terrorisme. La LICRA et l’Organisation juive européenne ont déposé les plaintes.

Rima Hassan participant à une manifestation anti-Israël, devant l’Institut d’études politiques (Sciences Po Paris) occupé par des étudiants, à Paris, en France, le 26 avril 2024. (Crédit : Dimitar Dilkoff/AFP)

Un mandat au Parlement européen n’est pas un passe-droit. Il ne transforme pas la glorification d’un attentat en parole politique. Et le cri réflexe au « harcèlement judiciaire » chaque fois qu’un tribunal ouvre un dossier n’est pas une défense — c’est une tactique pour mettre l’antisémitisme hors de portée de toute responsabilité.
J’en ai assez. Assez de regarder des radicaux exploiter le langage de la libération pour couvrir la plus ancienne haine du monde. Assez des slogans qui produisent la violence, des cortèges qui produisent la peur, de cette colère qui a toujours besoin des Juifs comme boucs émissaires. Assez.

La proposition Yadan

La proposition de loi Yadan, « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », entend combler une lacune précise du droit français. La législation actuelle, enracinée dans la loi du 29 juillet 1881, ne punit que la provocation directe au terrorisme. Le texte, adopté en commission des Lois en janvier 2026 par 18 voix contre 16, viserait à combler un vide juridique face à des formes indirectes ou implicites d’incitation, en créant notamment un nouveau délit : appeler publiquement, en méconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des principes de la Charte des Nations unies, à la destruction d’un État reconnu par la République. Le texte a été soumis au Conseil d’État, dont les recommandations ont conduit à une version largement réécrite. La France reconnaît Israël et la Palestine. Le texte ne criminaliserait ni la critique de la politique israélienne, ni le plaidoyer pour un État palestinien, ni la recherche universitaire, ni la liberté de la presse. Il colmaterait une faille.

La loi Gayssot punit la négation de la Shoah. Le droit antiterroriste punit l’apologie du terrorisme. Personne ne soutient sérieusement que ces lois ont affaibli la République. La proposition Yadan étendrait le même principe à un discours éliminationniste qui passe entre les mailles du filet — des mailles que certains exploitent en sachant parfaitement que l’appel à la destruction d’un État juif lors d’une manifestation génère des violences dans les rues tout en restant techniquement impunissable.

La pétition contre ce texte a recueilli plus de 700 000 signatures. La commission des Lois a rejeté cette pétition le 15 avril. Sept cent mille, c’est imposant. Mais la popularité n’a jamais déterminé la justesse morale. Les foules qui scandaient « Mort aux juifs » lors de l’Affaire Dreyfus étaient plus nombreuses que n’importe quelle pétition. La question devant l’Assemblée n’est pas de savoir si le texte est populaire. C’est de savoir si la République a encore la volonté de protéger une communauté assiégée — ou si elle cédera à la rue.

Ce que je sais

Je sais ce qui se passe quand une société laisse courir la rhétorique. J’ai les enregistrements. J’ai le visage de cet homme de quatre-vingt-dix ans qui m’a décrit la maison qu’il n’a jamais revue, dans une langue que plus personne ne parle. Les Juifs d’Irak n’ont pas été chassés par des gens qui se disaient antisémites. Ils ont été chassés par des gens qui se disaient libérateurs. Et ils ont été abandonnés par des gens qui se disaient modérés.

La France n’est pas l’Irak. La France a une constitution, un Conseil constitutionnel, des traditions juridiques que l’Irak n’a jamais eus. Mais rien de tout cela ne protège quiconque si cela reste sur le papier. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne signifie rien pour le garçon battu dans le 18e, pour l’étudiante étranglée à Sciences Po, ou pour la famille qui a silencieusement retiré sa mezouzah du chambranle de sa porte.

Les antisémites doivent craindre la loi. Cette phrase ne devrait pas demander de courage. La proposition Yadan est imparfaite — tout texte l’est. Mais elle dit ce qu’il faut dire : haïr les Juifs n’est pas une liberté. Appeler à la destruction d’un État juif n’est pas une opinion. Un mandat européen n’est pas un permis. Et la République ne peut pas rester les bras croisés pendant que ses citoyens sont terrorisés.

La vie juive en France doit être protégée — par la loi et par le refus de laisser la haine se déguiser en liberté.

J’ai entendu trop de témoignages de gens qui ont compris trop tard. La France n’a pas ce prétexte.

Assez.

à propos de l'auteur
Omar Mohammed est historien originaire de Mossoul, connu jusqu'à récemment sous le pseudonyme anonyme « Mosul Eye ». À travers Mosul Eye, il a informé le monde sur la vie sous l'État islamique dans sa ville. Il dirige l'Antisemitism Research Initiative au sein du Program on Extremism de la George Washington University. Il anime la série de podcasts « Mosul and the Islamic State », qui raconte des histoires inédites du règne de terreur de l'État islamique, la quête de justice qui a suivi, et le combat des habitants de Mossoul pour un avenir meilleur. Il anime également « 36 Minutes on Antisemitism », une série consacrée à la montée de l'antisémitisme dans le monde, avec des décideurs politiques et des responsables internationaux.
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