Propagande du Likoud : c’est Bibi ou Lapid, ah bon ? Vraiment ?

Crédit : Shaul Schmuckler
Crédit : Shaul Schmuckler

Les tons montent, le moment fatidique approche. Nous sommes tout près du but, du moment de faire son devoir de citoyen.

La propagande du Likoud ou plutôt de Bibi en chair et en os c’est :
Au secours, citoyens de la Droite, votez pour moi sinon vous aurez Lapid comme Premier ministre, un Premier ministre de Gauche. Il nous l’a déjà fait ce coup-là ! Bibi prend-il les gens de Droite pour des imbéciles ou des ignorants ? Mais oui, il a raison, nombreux sont ceux qui ignorent. Il faut donc expliquer pourquoi cet argument ne vaut rien, que c’est du pur jus de ‘baratin’ et que cela fait part des boniments auquel Bibi nous a habitué depuis les dernières élections, c’est-à-dire depuis 2009.

Démonstration
(si vous êtes familier avec la politique israélienne sautez les 3 paragraphes suivants)

Voter puis choisir le Premier ministre

En Israël, le scrutin national est à la proportionnelle pure, il n’y a qu’une seule circonscription. Les partis tentent de recueillir le maximum de voix pour avoir un maximum de députés à la Knesset et espérer obtenir une majorité. Dans toute l’histoire du pays, il n’est JAMAIS arrivé qu’un parti recueille 61 voix sur les 120 que comptent la Knesset et gouverne seul sans devoir constituer une coalition.

Lorsque le compte des voix est dépouillé et que le décompte des députés est connu, les partis doivent recommander le nom d’un chef de parti auprès du président de l’État afin qu’il forme un gouvernement, c’est-à-dire avoir au moins 61 députés derrière lui. En général, le président charge le chef du plus grand parti à former un gouvernement, cependant la loi ne l’y oblige pas. Le président de l’État peut agir à discrétion et choisir la personne qui lui semble la plus à même de réussir dans cette tâche. Il est déjà arrivé que le président demande au second plus grand parti de former un gouvernement car le plus grand parti avait moins de chance de réunir une coalition.

Le temps de former un gouvernement

Le chef de parti nommé par le président possède 28 jours pour former sa coalition. Si ce laps de temps lui est insuffisant, il peut demander une rallonge de 2 semaines au président, si ce dernier y consent (article 8). Dans le cas contraire ou si 6 semaines se sont écoulés, à charge du président de nommer un autre chef de parti pour qu’à son tour il tente sa chance (article 9.3). Si ce second tour de table échoue, il reste encore la possibilité à un député quelconque, pas nécessairement un chef de parti, de réunir 61 voix sur son nom et ce dernier a 2 semaines jours pour former une coalition (article 10.3) Enfin, si ce 3è tour de table échoue, le peuple est appelé à de nouvelles élections dans les 90 jours (article 11.2). Et c’est précisément dans cette situation que nous nous trouvons à l’occasion de ce 4è scrutin consécutif en moins de 2 ans.

Les partis en présence

Dans ce 4è scrutin, les sondages montrent clairement que la division entre les partis ne passe pas par le plan de clivage Gauche-Droite ni même par la division Traditionalistes/Religieux et Laïcs (c’est-à-dire entre Israéliens et Juifs). Il y a d’un côté les partis anti-Bibi – de Gauche, de Droite ou listes Arabes, de l’autre côté les pro-Bibi.

Entre les 2 blocs se trouve le parti de la Droite idéologique, Yamina, qui refuse de prendre part à ce jeu de posture malsain. Aucun des blocs n’arrive à recueillir une majorité de députés pour gouverner. Il semble donc que ce parti de taille moyenne est dans une position de faiseurs de roi, car il peut faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Mais, vous l’aurez compris, la situation est bien plus complexe que cela car le dirigeant de ce parti de taille moyenne a sa propre ambition : postuler lui-même aux plus hautes charges de l’État.

Le bloc anti-Bibi est composé à Gauche de 2 partis, Meretz et Avoda, le premier appartient à l’extrême-gauche radicale. Dans cette élection, les différences idéologiques entre ces 2 partis sont, pour la première fois dans l’histoire du parti Avoda, excessivement faibles.

Au centre-gauche ou plutôt au gauche-centre se trouve le parti Yesh Atid avec Yair Lapid à sa tête, le parti des laïcs de la Gauche ‘occidentalisée’, le parti des Israéliens qui pour la plupart veulent secouer le joug de leur judaïté. Il est le second plus grand parti sur l’échiquier politique et recueille dans les sondages actuels une vingtaine de députés. Plus vers le centre se trouve le parti Bleu-Blanc de Benny Gantz. Il n’y a pas si longtemps il était à la tête d’une trentaine de députés, à ce jour il risque de disparaître de la scène politique s’il n’arrive à recueillir 4 députés. La différence entre les 2 réside dans le fait que Lapid ne peut pas s’allier aux partis religieux.

Au Centre-Droit se trouve le nouveau parti de Tikva H’adacha (espoir nouveau) avec à la tête un dissident du Likoud qui fait partie du bloc anti-Bibi et qui réunit une dizaine de députés. La Droite laïque des Israéliens conduite par Liberman fait partie du bloc anti-Bibi et de plus boycotte les partis religieux. Le Likoud, le grand parti de Droite avec environ 30 députés est conduit par Bibi. Élu par la Droite traditionnelle, la politique qu’il a mené tout au long de sa carrière est de Centre-Droit.

Sur sa droite se trouve Yamina avec à sa tête Naftali Bennett, un nouveau parti qui prétend à la direction de l’État et qui réunit la Droite laïque traditionnelle et idéologique ainsi que les sionistes-religieux. C’est le seul parti qui ne boycotte ni Bibi ni le bloc anti-Bibi. Les partis sectoriels religieux sont au nombre de 3 et font partie du bloc pro-Bibi : le parti sépharade ultra-orthodoxe Shass, le parti achkenaze ultra-orthodoxe Yehadut Hatora et le parti de la Tsiyonut Hadatit des sioniste-religieux qui a formé un bloc technique avec Otsma Yehudit.

Prédire à l’ombre des sondages

Tous les sondages sont unanimes : ni le bloc anti-Bibi, ni le bloc pro-Bibi ne peut recueillir de majorité. C’est donc Yamina avec sa douzaine de députés qui peut faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

Deux situations peuvent se présenter : 1) le bloc pro-Bibi reçoit suffisamment de voix pour former une courte majorité de 61-62 députés avec l’aide de Yamina, 2) cet assemblage n’arrive pas à la majorité.

De fait, quel que soit le nombre de députés, l’important est de savoir ‘qui va recommander qui’ au président pour le convaincre de mandater le dirigeant de parti de tenter de monter une coalition autour de son programme politique.

La propagande de Bibi le bonimenteur

La propagande de Bibi dit la chose suivante : les prochaines élections c’est ou Bibi ou Lapid. Est-ce vrai ou est-ce un coup de manipulation, le fameux Gewald-Au secours que Bibi assène aux électeurs de Droite, à tous les coups c’est prévu d’avance, une grosse ficelle bien usée.

Mais il sait très bien que cela n’est pas vrai. C’est le bonimenteur dans toute sa splendeur.

Démonstration:
Le bloc des non-Bibi qui allie la Gauche et la droite Saar et le laïc Liberman n’a aucune possibilité d’obtenir une quelconque majorité. Celui qui a la possibilité de couronner Lapid est Bennett avec sa douzaine de députés.

Mais cela voudrait dire que Bennett devrait s’allier avec la gauche radicale anti-sioniste Meretz (absolument impensable !) et avec le parti Avoda dont la liste qui est un parfait doublon de Meretz (impensable !) et de surcroit avec les partis arabes qui désirent anéantir l’Etat d’Israel en tant que pays des Juifs (aucun sens !). C’est ne pas connaitre Bennett et les membres de sa liste ! Même si ce groupe de Gauche qui est à hue et à dia le couronnait Premier ministre, Bennett ne joindrait pas cet assemblage de l’éléphant et de la souris, pour ne pas dire davantage.

Alors quel est ce scénario que Bibi invente alors qu’il sait très bien que cela n’aucune chance d’exister.

Le Bibi qui clame à qui veut l’entendre que son concurrent est Lapid espère faire accourir vers lui l’électeur de Droite qui hésite encore ou qui s’est dévoué par le passé pour lui de lui donner sa voix. Cela a marché par le passé et cela est à cause de ses cris de ‘Au-secours’ qu’ont manqué 1400 voix à Bennett au premier tour en 2019 pour passer le seuil d’éligibilité et pour former un vrai gouvernement de Droite. En Avril 2019, Bibi s’est tiré une balle dans le pied, en supposant qu’il voulait vraiment former un gouvernement de Droite.

L’autre boniment de Bibi est de déclarer que Bennett formera un gouvernement de Gauche et donc les électeurs de Bennett doivent absolument voter pour Bibi pour avoir un vrai gouvernement de Droite.

Quelle bonne blague ! Seuls les simplets peuvent se laisser prendre à cet argument.

Demonstration:
Bennett va-t-il former un gouvernement avec Meretz et Avoda qui devraient s’aligner sur les lignes politiques de Bennett ? La Gauche radicale ainsi que la ligne ultra-gauche du parti Avoda ne se prêtera jamais à un tel scénario.

Si Bennett a la possibilité de former un gouvernement, il cherchera à monter une coalition avec les partis de Droite, incluant Saar avec son parti Tikva H’adacha (Espoir nouveau). Saar ne devrait avoir aucune difficulté à collaborer étroitement avec Bennett, de même qu’avec Smotrich avec sa Tsyonut hadatit ainsi qu’avec les ultra-orthodoxes. A présent, il lui faut compléter le nombre de députés pour obtenir la majorité. Deux sources sont à disposition, soit s’adresser au Likud avec ses 28-30 députés soit avec Lapid et ses 18-20 de députés. Le Likud sera sommé de choisir, soit venir à la table de Bennett soit être le seul responsable d’un 5è tour. Saar a claironné qu’il ne siègerait pas sous Bibi mais pas à côté de Bibi sous la houlette de Bennett. Et c’est là que tout se joue et tout devient possible. Obtenir un vrai gouvernement de Droite.

Si le Likud ne se joint pas à Bennett alors il y aura encore la possibilité de faire venir Lapid en dernier recours. Mais Lapid ne se joindra pas aux ultra-orthodoxes et un 5è tour se profile.

Le jeu d’échec est donc le suivant : Bibi ne peut compter que sur Bennett et en sus avec Ben Gvir de Otsma Yehudit et des Islamistes pour avoir une majorité. Mais si les islamistes complètent le jeu même en restant hors du gouvernement, ni Bennett ni Smotrich n’accepteront cette situation et Bibi n’aura pas de gouvernement. Il ira à un 5è tour mais en Novembre il sera obligé de passer la main à Gantz le premier ministre alternatif et cela il n’acceptera pas de se mettre dans cette situation.
Le seul qui est capable de dénouer le jeu est Bennett car il est le seul capable d’amener à la table du gouvernement à la fois le Likud et Saar. Il faut donc renforcer Bennett pour éviter un 5è tour.

Bibi a montré sa duplicité à maintes reprises, en 2009, 2013, 2015, 2019 et 2020 et c’est d’ailleurs la cause du profond ressentiment qu’il a réussi à provoquer chez tous ceux qui ont collaboré avec lui, excepté Bennett et Shaked qui ont réussi à passer outre.

La tactique de Bibi est claire comme de l’eau de roche. Demander à voter pour lui pour former un gouvernement de Droite et lorsqu’il est muni de ce mandat de trahir la confiance qui a été placée en lui et former un gouvernement avec des partis se trouvant sur sa gauche comme il l’a systématiquement fait, en 2009, 2013, 2015, 2019 et 2020.

Que le public qui votera pour lui car il désire une politique de Droite se prépare à la prochaine désillusion qui ne manquera pas d’arriver. Le prétexte pour faire avaler la pilule sera excellent, de cela nous pouvons en être sûr.
Faisons les paris…

à propos de l'auteur
Shaul, diplômé de Sciences Po, analyse les développements intérieurs et extérieurs en rapport avec Israël. Spécialisé sur la thématique "Israël, Jérusalem, la Judée-Samarie et le Droit international", il anime depuis plusieurs années des conférences et présentations sur ce thème en France ainsi qu'en Israël. Il intervient souvent dans les médias francophones, i24News et Qualita.
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