Procrastination

Le Premier ministre suppléant et ministre de la Défense Benny Gantz et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d'un vote à la Knesset à Jérusalem le 24 août 2020. Photo par Oren Ben Hakoon / POOL
Le Premier ministre suppléant et ministre de la Défense Benny Gantz et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d'un vote à la Knesset à Jérusalem le 24 août 2020. Photo par Oren Ben Hakoon / POOL

Le terme est peu employé et on peut le comprendre. Selon le Larousse, la procrastination est la « tendance à ajourner, à remettre systématiquement au lendemain ».

Ce défaut est largement répandu dans le monde politique israélien. Les ministres, et d’abord le premier d’entre eux, en ont fait une méthode de gouvernement.

Lorsqu’une décision risque de heurter des membres de la coalition, les partis ultraorthodoxes par exemple, on invoque le sacro-saint principe du statu quo, cette locution latine qui masque l’absence de courage politique. Si la même coalition risque d’éclater, on engage des sommes importantes : cette semaine, 400 millions de shékels viendront abonder le budget des yeshivot.

Et en cas de risque politique majeur – quand pointent à l’horizon des élections aux résultats incertains – on diffère, on ajourne, on remet au lendemain, en un mot : on pratique une procrastination sans complexe. Les deux grands partis au pouvoir, le Likoud et Bleu-Blanc, l’ont encore fait le 24 août, date fatidique à laquelle la Knesset pouvait être dissoute automatiquement et les électeurs appelés aux urnes pour la quatrième fois en un an et demi.

On s’est bien gardé de décider s’il fallait voter un budget pour trois ou quinze mois. On a préféré battre un nouveau record au championnat de la procrastination. La date-limite a été repoussée de 120 jours, et c’est donc le 23 décembre que le couperet devrait tomber. D’ici là, de nombreuses péripéties assureront l’animation à la Knesset et sur les plateaux de télévision.

De quoi minorer des faits autrement plus inquiétants : une pandémie qui cet hiver devrait conduire à entasser des milliers d’Israéliens dans des services hospitaliers déjà surchargés; une récession économique, qui, en dépit des déclarations du Premier ministre, frappe l’Etat juif autant que les autres avec 800 000 chômeurs, des milliers de petites entreprises qui ont cessé toute activité, une famille sur cinq qui restreint ses dépenses alimentaires, et l’absence de toute perspective ou peu s’en faut dans des branches entières de l’économie – le tourisme, les loisirs, la culture, le transport aérien…

Mais plutôt que de prendre des décisions difficiles mais indispensables – en réservant des crédits publics en voie de raréfaction aux secteurs les plus touchés – le gouvernement a décidé de faire rêver.

En laissant croire que les investissements qui suivront l’accord de normalisation avec les Emirats arabes unis éviteront de voir abaissée la notation d’Israël sur les marchés financiers internationaux ; en cultivant l’espoir d’une sortie de crise à brève échéance que rien ne vient confirmer ; en oubliant que l’art de gouverner c’est aussi ne pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même. Le contraire de la procrastination.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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