Prochain arrêt : apartheid ?

Le projet d’annexion de la Vallée du Jourdain, promu depuis quelque temps par Binyamin Netanyahou, tout grisé par le « plan Trump », et soutenu semble-t-il par le chef de Bleu-Blanc, l’ancien chef d’Etat-Major et actuel ministre de la Défense Benny Gantz, prend forme et consistance. La date est fixée au 1er juillet prochain, l’armée a reçu l’ordre de se préparer aux conséquences possibles de cette opération (une « simulation de guerre » a eu lieu le 3 juin), et un engrenage extrêmement dangereux s’est déclenché.

L’annexion de la vallée du Jourdain,  20,5 % de la Cisjordanie (moins Jéricho et un village voisin, qui ne seront pas annexés), ne changera rien aux données sécuritaires actuelles. L’idée n’est pas de renforcer la sécurité d’Israël, puisque depuis 1967, c’est Tsahal qui gère cet aspect des choses; au contraire, comme on va le voir tout de suite, ce projet va ajouter à son agenda de nombreuses missions de police, pour des coûts énormes, alors qu’Israël est frappé lui aussi par la crise économique et sociale sans précédent causée par la Covid-19.

En fait, tout simplement, l’idée est de montrer aux Palestiniens qui est le maître des lieux et surtout de lancer un ballon d’essai destiné à préparer l’avenir.

Ce projet d’annexion inclut la création de 13 enclaves palestiniennes et, en parallèle, de 19 enclaves israéliennes dans les zones qui devraient en principe passer sous une forme ou une autre de « souveraineté palestinienne » bien lointaine encore. Ce seront, comme l’indique Nahoum Barnéa dans « Yediot A’hronot » (1/6/20), près de 200 nouveaux kilomètres de frontière autour de toutes ces enclaves, que Tsahal devra contrôler. On peut imaginer sans peine ce qui risque de se passer chaque fois qu’un habitant israélien de l’une de ces enclaves voudra ou devra en sortir et se trouvera en territoire « souverain » palestinien, et qu’un policier lui demandera ses papiers, par exemple, ou voudra inspecter sa voiture.

Quant aux enclaves palestiniennes dans les futurs territoires annexés, Binyamin Netanyahou a déjà « rassuré » ses partisans : les Palestiniens qui y vivront n’auront ni droits, ni assurance-maladie, ni carte de résident, ni citoyenneté israélienne (Barnéa). Concrètement, ces « bantoustans » [régions créées durant la période d’apartheid en Afrique du Sud et au Sud-Ouest africain, réservées aux populations noires et qui jouissaient à des degrés divers d’une certaine autonomie] palestiniens n’auront ni possibilité de s’agrandir, ni de developper une économie viable.

De plus, les zones prévues pour être annexées abritent de nombreuses parcelles de terre privées appartenant à des Palestiniens, qui n’y résideront pas; devenues territoire israélien, elles se verront appliquer la « loi sur les biens des absents » ( » ‘hok nichsey nifkadim »), ce qui permettra leur confiscation pour la construction de futures localités israéliennes. Pour compléter le tableau, il y aura aussi des routes à usage exclusive des Israéliens, et d’autres réservées aux Palestiniens.

En un mot, sur un même territoire qui sera incorporé à Israël vivront donc citoyens israéliens jouissant de tous les droits, et Palestiniens soumis au bon vouloir des autorités civiles et militaires israéliennes. Deux catégories de population, deux statuts juridiques différents; l’une citoyenne, avec tous les droits afférents à ce statut, l’autre non. Cela porte un nom couvert de déshonneur : l’apartheid.

Binyamin Netanyahou croit pouvoir bénéficier aujourd’hui d’un exceptionnel « alignement des planètes »:

  • A la Maison Blanche siège un président plus Likoud que Likoud, plus qu’attentif en cette année électorale aux désirs de ses millions d’électeurs chrétiens fondamentalistes (« évangéliques »), partisans acharnés du « Grand Israël » nécessaire selon eux au retour de Jésus;
  • Systématiquement rabaissée, voire humiliée, par les gouvernements Netanyahou successifs depuis 2009, l’Autorité palestinienne d’Abou Mazen [Mahmoud Abbas]  est en déliquescence avancée et Israël sait que ce dernier, qui considère depuis 2004 la seconde Intifada comme une « erreur » qui n’a rien apporté aux Palestiniens et a même gravement nui à leurs intérêts (voir MEMRI), ne reviendra pas à la violence;
  • Enfin, le monde affronte la crise sanitaire, économique et sociale de la Covid-19 et ceci suffit largement à l’occuper à plein temps. On sait très bien à Jérusalem que les quelques renâclements qui se font entendre à Paris, Bruxelles ou dans certaines capitales arabes ne tireront pas à conséquence; le roi de Jordanie, Abdallah II, sait lui aussi que les relations sécuritaires avec Israël profitent aux deux parties.

Binyamin Netanyahou sent enfin arriver le moment de laisser une trace dans l’histoire d’Israël. Pour lui comme pour tout le monde, l’heure tourne; onze ans de pouvoir continu (et trois ans supplémentaires entre 1996 et 1999) et jusqu’ici, en somme, rien ou presque qui puisse associer son nom à l’épopée de ce pays.

Son ambition personnelle justifie-t-elle la mise en marche d’un processus qui pourrait amener à une nouvelle explosion de violence, car l’autorité d’Abou Mazen est sérieusement affaiblie, et qui aggrave encore la dérive morale de ce pays ?

Est-ce vraiment le moment de se mettre à dos la communauté internationale, dont nous avons encore tant besoin face à l’Iran ?

Et, avant tout, ne sommes-nous pas dans une version moderne de l’histoire de la « brebis du pauvre » (2 Samuel, 12, 1-6) (1) ?

Manifestement, il s’agit de beaucoup plus que de la vallée du Jourdain. Si cette annexion se passe « sans trop de vagues », la porte sera ouverte à la réplique de ce modèle pour le reste de la Cisjordanie/Judée-Samarie.

L’apartheid est l’antithèse de la morale juive. Il faut arrêter ce terrible engrenage, à l’issue duquel ceux qui se revendiquent comme les meilleurs « patriotes sionistes » risquent de précipiter l’idéologie libératrice du peuple juif dans l’abîme.

 

  1. Samuel 2, 12, 1-10

1 Envoyé par le Seigneur vers David, Nathan alla le trouver et lui dit: « Deux hommes habitaient une même ville, l’un riche, l’autre pauvre. 2 Le riche possédait menu et gros bétail en très grande quantité. 3 Mais le pauvre ne possédait rien qu’une petite brebis, qu’il avait achetée. Il la nourrissait, et elle grandissait auprès de lui et de ses enfants, mangeant de son pain, buvant dans sa coupe, reposant sur son sein, traitée comme sa fille. 4 Or, l’homme riche reçut la visite d’un voyageur, et, trop ménager de ses propres bêtes pour en offrir une à son hôte, il s’empara de la brebis du pauvre et la servit à l’hôte qui était venu chez lui… » 5 David entra dans une grande colère contre cet homme et dit à Nathan: « Par le Dieu vivant! Il mérite la mort, l’auteur d’une telle action; 6 et la brebis, il doit en payer quatre fois la valeur, parce qu’il a commis cet acte et n’a pas eu de pitié! » 7 Nathan dit à David: « Cet homme, c’est toi-même! Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël: Je t’ai sacré roi d’Israël, je t’ai préservé de la main de Saül; 8 je t’ai donné la maison de ton maître, j’ai mis dans tes bras les femmes de ton maître, je t’ai établi chef de la maison d’Israël et de Juda; et si c’était trop peu, je t’en aurais encore ajouté tant et plus. 9 Pourquoi donc as-tu méprisé la parole du Seigneur et fait ce qu’il lui déplaît? Tu as fait périr par le glaive Urie le Héthéen et pris sa femme pour épouse; oui, tu l’as tué par l’épée des Ammonites. 10 Eh bien! L’épée ne cessera jamais de menacer ta maison, parce que tu m’as méprisé, parce que tu as pris la femme d’Urie le Héthéen pour en faire ton épouse.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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