Présentation du manuscrit et analyse du sermon

Présentation du manuscrit et analyse succincte du contenu doctrinal de ce sermon

Ce manuscrit est parvenu entre nos mains par d’heureuses circonstances ; nous allons tenter d’en analyser le contenu sans jamais porter atteinte à son esprit originel et à son authenticité.

Le contenu de ce document se présente en un seul feuillet d’un papier à en-téte, appartenant à un négociant renommé à Agadir (Maroc), Jacob Hayoun (ZaL) ; il remonte au tout début des années 30, ce qui nous place dans une actualité vieille de 90 ans.

Nous devons cette délicate attention à Madame Anath Ittah, fille de Jacob Hayoun (ZaL) et à sa sagacité de l’avoir opportunément extrait des archives familiales, pour le mettre à notre disposition. Connaissant par ailleurs les grandes qualités humaines de Jacob Hayoun (ZaL), nous n’avons pas rencontré de difficultés particulières pour remonter son cheminement, et expliquer sa conservation dans les archives familiales. Jacob Hayoun (ZaL) avait la réputation d’offrir l’hospitalité aux rabbins de passage dans sa ville, venus là, pour l’avancement de leurs propres œuvres exégétiques ou pour soutenir les institutions talmudiques dont ils avaient la charge.

Cette générosité était ancrée dans la conscience du plus grand nombre des
juifs du Maroc de cette époque. Il n’est donc pas exclu que l’auteur de ce
document ait voulu laisser à son bienfaiteur un témoignage de reconnaissance. Une sorte d’hommage, de gratitude, à l’adresse d’un chef de famille, soucieux de participer à la diffusion d’un message spitituel.

Description et déchiffrage du manuscrit

Ce texte, bref mais d’une grande densité, présenté sous la forme d’un sermon, ne contient pas le moindre indice permettant l’identification de son auteur. Il est possible qu’il ait achevé son sermon sur d’autres feuillets et qu’à la fin, il ait exprimé des remerciements et dévoilé son identité. Par contre, beaucoup d’indices nous permettent de penser que cet auteur, était instruit des thèmes kabbalistiques, quand bien même nulle référence séfirotique n’est mentionnée dans ce texte.

En revanche, une attention soutenue est accordée à la symbolique des Noms divins.
Il existait une véritable tradition de la Kabbale espagnole et plus tard, lourianique au Maroc, ce qui remonte à l’expulsion des juifs de la péninsule ibérique en 1492 et même bien après ; le Zohar, la Bible de la kabbale espagnole, dite aussi l’ancienne kabbale, ont connu sur le territoire marocain, une diffusion remarquable. De très nombreuses autorités rabbiniques locales ont même rédigé des commentaires du Zohar, au point que les masses populaires furent imprégnées des thèmes mystiques les plus connus.

Enfin, il y eut à partir du XVIIe siècle, le déferlement de la Kabbale de Safed,
dite aussi lourianique, du nom de son fondateur Isaac Louria (Ha-Ari Ha-Kadoch) et cela modifia, presque de fond en comble, la physionomie de ce vieux judaïsme marocain. Pour s’en tenir à un seul exemple, celui de la réception du chabbat (en hebreu, kabbalat Shabat shél Ha-Ari), foisonne des symboles mystiques, jusque dans les plus infimes détails.

Il est vrai que notre auteur aborde le sujet des Noms divins, sans jamais parler de l’arbre séfirotique avec son exubérant symbolisme de la divinité suprême mais il s’arrête sur le passage du livre de la Genèse et de l’Exode ; le passage de El Shaddai, au Nom tétragrammate de D.ieu. C’est un problème que la tradition talmudique a tenté de résoudre à sa façon, contrairement à ce que fera plus tard la critique biblique.

La lecture de ce document s’est révélée des plus difficiles, car il ne s’agit pas du
simple «alphabet Rashi» (ktav-Rashi), mais d’une calligraphie particulière supposant des lecteurs richement dotés du lourd bagage traditionnel courant à cette époque au Maroc, tels Bible, Talmud et Midrash, sans oublier la riche littérature kabbalistique. Ce qui peut ressembler fort à une contraction de texte ou d’entente à demi-mot. Ce qui explique aussi le temps très long, qui a été nécessaire, pour déchiffrer ce texte.

Dernier détail technique, le document compte 22 lignes écrites dans un corps de caractères très serrés et presque miniaturisés, avec des abréviations rabbiniques habituelles, comme celles-ci indiquées pour l’exemple : Ha-Kadosh Baroukh Hou (Le Saint Béni Soit-Il), Malakhé Ha-Sharet (les Anges de Service), Hazal (Nos Sages de Pieuse Mémoire) etc…

Enfin le texte semble inachevé, ce qui laisse supposer que le sermon avait
probablement une suite, qui s’est égarée au fil des ans. Mais on peut dire qu’il
s’agit d’un authentique érudit, tant les caractères sont tracés avec soin, et le
raisonnement clair et rigoureux, suivi de spéculations exégétiques pas du tout
courantes. On voit clairement, que ce n’est pas une resucée,  ni une simple
reprise de dérivés talmudiques ou kabbalistiques, puisés servilement dans tels ou tels ouvrages disponibles. On notera aussi, que la toute dernière ligne du document, est une redite de ce qu’on peut lire plus avant dans le texte, concernant la distribution des lettres du Nom divin à des êtres humains méritants.

Il faut rendre un hommage très mérité au système éducatif des juifs du Maroc, qui a généré de nombreux érudits traditionnels, qui maitrisaient parfaitement la littérature rabbinique. Ce sont ces mêmes érudits qui ont assimilé admirablementt les thèmes fondamentaux de la kabbale, à l’exemple de la réception du chabbat le vendredi soir ou était lu le fameux texte du Zohar qui commence ainsi : AzammerBi-Shevahim (Je chanterai les louanges)… et le samedi midi , Atkinou Séoudata de méhémnouta… (Préparez le repas communiel).

On a la certitude que l’auteur ne pouvait qu’être un de ces prédicateurs itinérants qui battaient la campagne pour récolter des fonds pour eux-mêmes ou pour les institutions talmudiques dont ils avaient la responsabilité. Cette mentalité est bien ancrée dans la conscience juive traditionnelle et le Talmud en parle dans son Traité des pères (Pirké Avot) : « s’il n’y a pas de grain de blé, il n’y a pas de Torah » (im eyn kémah eyn Tora).

Et comme Jacob HAYOUN (ZaL), négociant parmi les plus respectés et les plus généreux de la ville, avait la réputation de tenir table ouverte pour ces religieux en leur offrant longtemps le gîte et le couvert, il n’est pas exclu que l’un d’entre eux, en l’occurrence l’auteur du document, ait voulu laisser à son bienfaiteur un témoignage de reconnaissance. Une sorte d’hommage, de gratitude, à l’adresse d’un chef de famille soucieux de participer à la diffusion du message rabbinique.

Il faut rappeler aussi que Jacob HAYOUN (ZaL) et son frère cadet Isaac HAYOUN (ZaL) étaient les oncles maternels du grand rabbin d’Agadir, président du Beth-Din local, rabbi Yehouda Chetrit (ZaL) qui a fini sa carrière comme rabbin d’Afoula (Israël)…

Comment s’explique cette éclipse du judaïsme d’Afrique du nord ? Certes, ces grands érudits marocains ont été pris dans le processus de déclin des pays arabo-musulmans où ils vivaient, laissant leurs frères européens prendre le large et aller à la conquête et à l’assimilation de la culture européenne.

Notamment le retard considérable pris dans l’acquisition et la maîtrise des sciences humaines, en l’occurrence l’histoire, la philologie et la science des religions comparées.

Ce déséquilibre de l’histoire intellectuelle mondiale condamnant le monde arabo-musulman à l’autarcie et à l’indigence culturelle a fait oublier que c’est ce même judaïsme qui a généré Maïmonide et ses commentateurs lesquels ont, à leur tour, irrigué les Lumières de Berlin au XVIIIe siècle ; or, sans les Lumières de Cordoue, pas de Lumières de Berlin.

Nous espérons effectuer une sorte de rattrapage en mettant à la portée du public cultivé un tel document anonyme, si réduit et si contracté soit-il !
Jacques-Henri ABIHSSIRA et Maurice-Ruben HAYOUN.

Analyse doctrinale

La première ligne procède à une équivalence assez inattendue et presque inconnue, dans sa forme présente, du corpus de la littérature rabbinique : il existerait une similitude entre trois cas : le chabbat, le roi David et le Saint béni soit-il. On ne manquera pas d’être étonné (l’auteur le dit de lui-même à la fin de la première ligne) par ce triptyque qui, au témoignage des meilleurs spécialistes, ne se trouve, sous cette forme, nulle part ailleurs dans la littérature rabbinique.

Nous avons consulté nos meilleurs spécialistes des matières traditionnelles que nous remercions de nouveau pour leur dévouement, mais aucun n’a dit connaître ni reconnaître ce type de spéculation. Notre collègue le professeur Günter Stemberger de l’université de Vienne pense qu’il s’agit peut-être d’une aggada inédite, ce qui expliquerait sa totale nouveauté.

Reste alors la question de l’identité de l’auteur qui a dû être un érudit hors pair et disposer de fonds littéraires en propre. Madame le peorfesseur Rivka Ulmer (Bucknell University) est d’avis que ce sermon a été puisé dans un recueil d’histoires religieuses, les sifré ma’assiyot, si répandus au Maroc.

Le propos de l’auteur est donc de résoudre ce problème et de montrer, à l’aide d’exemples, que ces rapprochements sont possibles, voire même documentés par la Bible et son interprétation traditionnelle.

Le contenu de ce document se structure d’une triple façon : la nature spéciale, unique, du chabbat dans la vie religieuse juive puisque Dieu en fait le point nodal de la Tora dans son ensemble. Le chabbat est présenté comme la quintessence du message divin qui le considère comme le plus beau cadeau de tous ses trésors : et il jette son dévolu sur son peuple, Israël, censé le recevoir et en observer les commandements.

Il n’a pas de mots assez forts pour en évoquer la valeur spirituelle exceptionnelle. Dans d’autres contextes plus ésotériques, on aurait presque pu parler d’une mystique du chabbat, avant-goût du monde futur et gage de l’éternité d’Israël.

Depuis l’époque talmudique jusqu’à Franz Rosenzweig, les penseurs juifs ont accordé à l’espace chabbatique une valeur hors du temps. Ces vingt-cinq heures hebdomadaires ne ressemblent aucunement aux jours ouvrables. Ce temps là transcende le temps normal. C’est un temps au-delà du temps.

Ensuite, il y a la personne du roi David dont la tradition a décidé qu’il sera l’ancêtre du Messie. D’où le thème du Messie fils de David qui fait face à un Messie mort prématurément au combat, le Messie fils de Joseph. Nous n’avions encore jamais vu un tel rapprochement entre le septième jour de la semaine et le roi David dont le texte rappelle qu’il devait mourir (haya raouï lamout) en raison de ses inconduites répétées.

Il existe cependant une thématique du chiffre septénaire (le septième jour, la vie humaine qui dure soixante-dix jours, et…) Mais Dieu, ému par son sincère repentir, a commué sa peine, ce qui fait que nous avons un David redivivus. Car, en principe nous le dit le document, David devait mourir en raison de ses graves crimes mais Dieu prolongea sa vie en abgérant un peu la vie des patriarches, Abraham, Isaac et Jacob dont il était censé prolonger l’œuvre. Il leur retira même cinq années de vie afin de les donner à David, faute de quoi David n’aurait pas survécu.

Enfin, le troisième thème porte sur le Nom divin, le Tétragramme, et les patriarches. Les trois versets bibliques (deux tirés de la Genèse et le troisième de l’Exode) s’en réfèrent au Tétragramme.

Le dernier verset tiré du livre de l’Exode a un contenu important car il vise à infirmer la thèse selon laquelle le Dieu de l’Exode (= le Tétragramme) n’est pas le même Dieu qui s’est révélé aux patriarches ; ce serait celui du beau-père de Moïse, Jethro. Dans l’histoire de l’exégèse biblique, cette théorie porte le nom de l’hypothèse kénite, car ce même Jethro était originaire de cette tribu… Mais nous pensons que ces considérations n’ont pas effleuré l’esprit de notre kabbaliste anonyme.

C’est un nouvel exemple de la générosité divine qui n’hésite pas à offrir les lettres constitutives de son propre nom afin de récompenser des individus très méritants. Dans cette dernière partie, l’auteur ne s’engage pas vraiment dans le domaine des spéculations ésotériques sur les Noms divins dont l’efficace est bien connue dans les milieux kabbalistiques médiévaux. Mais étrangement, notre auteur ne s’y engage point et préfère développer une thèse, connue, peu ou prou, et que nul, à ce jour, n’a pu identifier avec précision.

De quoi s’agit-il ? Dans son infinie miséricorde et sa totale adhésion aux Justes de notre bas monde, le Saint béni soit-il consent à donner à quatre êtres humains de grande valeur, les quatre lettres de son Nom que la théologie juive appelle Shem hawaya. Cette expression est citée dans notre document. Qu’Abraham et son épouse Sarah fassent partie des heureux élus, cela ne nous étonne guère, que Josué, qui n’est autre que le successeur de Moïse, partage aussi cet honneur, passe encore, mais que Jethro en bénéficie lui aussi, voila qui ne manquera pas d’étonner… Il est vrai qu’il était devenu, par la force des choses, le beau-père de Moïse notre maître. Ceci pouvant justifier cela. Du moins, aux yeux de notre auteur.

On relève dans ce document comme dans toute la littérature rabbinique cette sempiternelle opposition entre les entités célestes et les hommes, notamment lorsque Dieu annonce son intention d’offrir le chabbat à Israël ou de lui remettre la Tora.. Il s’agit là d’un arrière-plan gnostique où l’angélologie rabbinique nous présente une sorte de plérôme divin au sein duquel Dieu en personne consulte ses proches (le talmud parle de la famélia shel ma’la : famille céleste) mais finit toujours par imposer sa décision.

Donc, le dogme du monothéisme est sauvé. Ici, dans notre document, si toutefois nous l’avons bien déchiffré, les anges sont victimes de leur ignorance, en ce sens qu’ils cherchaient une mention du chabbat dans le premier chapitre du livre de la Genèse (les six jours de la création) : s’ils avaient lu le reste de la Tora ils y auraient découvert de nombreuses occurrences portant sur ce jour sacré. Et l’auteur anonyme en cite deux provenant du livre de l’Exode et du Deutéronome.

Cette partie de cache-cache entre les humains et les entités célestes peut paraître puérile aux yeux de nos contemporains mais dans l’univers religieux du judaïsme antique, cela répondait à un besoin nécessaire. C’est la raison pour laquelle le début du document fait état de la volonté de Dieu d’annoncer son intention aux anges du service… Dans d’autres passages talmudiques, les sages expliquent de manière étonnante le fait que le Kaddish soit rédigé en araméen. C’est pour échapper au barrage des anges qui ignorent cette langue et ne veulent s’exprimer que dans la langue sacrée, l’hébreu.

Vu l’état de nos connaissances, il faudra bien poursuivre la recherche, quand ce ne serait que pour intégrer ces curieuses spéculations au corpus midrachique et aggadique. Deux fois au moins, l’auteur s’en réfère à des dicta rabbiniques que nul n’a réussi à identifier.

Conclusion

Le dénominateur commun des trois cas n’est autre que la générosité de Dieu, l’amour qu’il voue à ses créatures, au point de se déposséder de son Nom qu’il offre par amour à des êtres de chair et de sang. Or, les mystiques connaissent l’efficace puissante des lettres du Nom divin , ces mêmes lettres qui furent les instruments de la création de l’univers :

En donnant naissance au jour du chabbat qui, tout en étant cité dans la Tora ne figurait pas parmi les six jours de la création. Il jongle avec les chiffres et parvient à dégager les vingt-quatre heures nécessaires.

En permutant à David de continuer à vivre alors que ses fautes étaient punissables de mort. Et en prenant là aussi des années de vie à Adam et aux patriarches en vue d’en faire bénéficier David.

En offrant à quatre membres éminents de l’humanité jusqu’à son propre Nom (les quatre lettres du Tétragramme). Sans que la validité de ce même Tétragramme n’en soit affectée.

Jacques-Henri ABIHSSIRA & Maurice-Ruben HAYOUN dédient cette méditation à leurs défunts parents (ZaL)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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