Première alerte à Jérusalem et gestion de crise
Depuis quelques temps, je me suis astreinte à consigner dans des cahiers ce que j’ai vécu en Israël en tant qu’étudiante puis nouvelle immigrante en temps de pandémie. J’ai déménagé huit fois en dix-huit mois, les extraits que je publie ont à la fois un titre et un nom de rue ou de quartier. J’ai parfois changé leurs noms et ceux des personnes que j’ai connues par discrétion mais j’ai conservé celui de la zone géographique par souci d’authenticité. Je n’écris pas forcément dans l’ordre chronologique mais au fil des souvenirs qui remontent et que je m’efforce de ne pas oublier.
Jeudi 13 mai 2021
Hadar Mall, Jerusalem
Il y a moins d’une semaine, j’ai fêté ma première alerte à la roquette. C’est une célébration qu’on n’oublie pas. Une sonnerie avec une musique inhabituelle qui tranche avec le gémissement coutumier des ambulances. Rue King George, subitement, tout le monde s’est mis à plat ventre. Le jour où nous fêtions Jérusalem, quelques-uns d’entre nous sont aussi restés chez eux, flairant le danger suite aux tensions récentes. La ville sainte tiens toujours debout pour le moment. N’oublions pas que personne ne veut détruire ce qu’il considère comme son bien le plus sacré.
Les images qui nous parviennent du sud du pays et de Tel Aviv ressemblent à des feux d’artifice, à droite les missiles du Hamas, qui suivent une trajectoire rectiligne, à gauche, ceux du Dôme de Fer qui décrivent des courbes lumineuses pour les intercepter, au centre, la collision en halo de feu.
En bas, le Hamas dont les rampes de lancement sont planquées parmi les civils, les Israéliens qui tentent de protéger leurs enfants en se couchant sur eux ou en courant vers les abris. Nous comptons déjà les morts. Les applications mises au point pour signaler les alertes s’allument sur les écrans de nos téléphones portables toutes les cinq minutes, parfois ce sont plusieurs alertes simultanées pour des endroits attaqués à la même seconde. L’armée diffuse régulièrement des nouvelles par internet, radio, télévision.
Ce surplus d’informations ne fait que pousser l’anxiété à son paroxysme mais on a besoin de savoir, tout le temps. Même si nous décidons de couper un canal ou un autre, les nouvelles nous parviendrons. Un père et sa fille, musulmans, tués par une roquette tombée à Tel Aviv, là un petit garçon juif atteint dans sa chambre, un peu plus loin, une femme juive enceinte de huit mois agressée à l’aéroport qui a dû accoucher d’urgence. Des roquettes retombent aussi sur Gaza, tuant des civils palestiniens. Des terroristes ont tué à coup de pierres un homme de 56 ans dans sa voiture. 3500 roquettes sont tombées en l’espace de quelques jours.
Comme à l’accoutumée, les bonnes âmes européennes s’offusquent dans leur sensibilité de petite violette, des musulmans appellent au meurtre des Juifs qui vivent encore en France. Aucun d’eux n’a bien entendu le courage de prendre un billet d’avion pour venir ici faire sa petite justice individuelle et creuse, petits djihadistes de canapé, pendant que des soldats âgés d’une vingtaine d’années prennent le risque de mourir en service commandé.
Une femme est morte de douleur en apprenant le décès de sa voisine et amie. Son coeur s’est arrêté. A l’heure où j’écris, les alertes continuent d’illuminer mon téléphone sans discontinuer. A ma gauche, cinq vieilles dames jouent au Trimino en buvant leur café, très absorbées par leur partie, pomponnées et maquillées. Une maman promène ses jumeaux nouveaux nés dans une poussette double. Deux roquettes, une à Nahal Oz, l’autre à Alumim. Une maman et sa petite fille entrent dans une boutique pour acheter des chaussures. Un jeune homme balaie le parquet qui délimite le café Aroma où je suis assise. Nahal Oz, encore trois roquettes.
A l’oulpan aussi, la vie continue cahin-caha. Ce matin une étudiante nous demande de l’aide car son orchidée tourne de l’oeil, « poorchidee ! » s’exclament les autres. Soudain, une voix de basse résonne dans les hauts-parleurs de toutes les classes. « Targuil bitakhone, targuil bitakhone », exercice de sécurité.
Nous nous dirigeons vers le miklat. Celui-ci a été aménagé en salle de sport : des appareils de musculation ont emménagé dans les bras de volontaires quelques heures auparavant avec une table de ping-pong. Le piano est là aussi. Je joue dessus une mélodie avec un doigt que mon frère m’a apprise quand j’avais douze ans. Tout ceci vous paraîtra très luxe – et nul doute que ça l’est, en comparaison avec la situation à Gaza, Sdérot ou Ashkélon – n’oubliez pas les familles du sud : si vous voulez votre dose de drame, venez ici, et si vous êtes honnêtes avec votre conscience, vous témoignerez sans romantisme mais avec lucidité, vous raconterez les enfants et es parents contraints de rester jour et nuit dans les escaliers de leurs appartements en attendant que ça tombe. Brosh. Gilat. Taashur. Tifrash. Tirabin Al-Sana. Nir Oz. Kfar Maimon. Des Moshavims et un village bédouin dans le sud d’Israël, je doit qu’ils soient suffisamment équipés pour échapper aux tirs. Et 29 autres notifications dit le téléphone. Les habitants du sud du pays ont entre 9 et 15 secondes pour se mettre à l’abri, si abri il y a.
Jérusalem, au même instant. Z., la directrice de l’oulpan, nous demande de nous taire, elle doit faire des annonces importantes. « Shut the piano, listen ! » Ni une ni deux, elle vole prestement la chaise rudimentaire de l’instrument et prend un micro : « je m’excuse si certains d’entre vous ont eu peur, mais le but d’un exercice-surprise, c’est de voir votre temps de réaction ! La dernière fois, ce n’était pas au point, vous aviez mis trop de temps à trouver les escaliers, le jour où il se passera quelque chose, à Dieu ne plaise, vous n’aurez pas le temps de chercher ! Aujourd’hui vous vous êtes améliorés, une minute trente, c’est très bien ! »
Une minute trente, c’est le temps qu’ont les Hyérosolomitains pour trouver un abri ou se réfugier dans les escaliers.
Une jeune fille à ma gauche tremble de peur et s’est mise à pleurer. Elle tient une gourde dans sa main qui se secoue au rythme de ses soubresauts. Nous l’entourons pour la calmer. Nous nous réconfortons mutuellement. Anya, elle, s’est mise à jouer au ping-pong avec un Américain. Une part d’entre nous a conservé son insouciance. Des intervenants de l’Agence Juive se sont déplacés spécialement pour l’occasion.
Leur discours est traduit successivement en Anglais, Français, Espagnol et Russe. Quelques-uns écoutent attentivement mais notre attention divague. Nous sommes loin des points chauds mais nous avons l’impression qu ça va nous tomber dessus d’un instant à l’autre, sans compter ceux dont les proches habitent dans les villes-cibles. Beaucoup sont seuls à des milliers de kilomètres de leurs parents. L’aile familiale est irremplaçable.
Je viens d’apprendre qu’un terroriste armé d’un couteau a tenté d’entrer dans le centre commercial où je suis tranquillement assise en compagnie de mes retraitées. Le vrai danger de Jérusalem, le voici : on s’attaque aux gens n’importe où, n’importe quand, hommes, femmes, armés ou désarmés, enfants, peu importe, et la jeunesse des assaillants est effrayante. Comment peut-on avoir l’idée de prendre des vies, éprouver autant de haine, à l’âge où on est sensé jouer au foot avec les copains ?
J’attends quelques heures avant de sortir car j’ai peur. Hébétée, je demande au garde de l’entrée si ce que j’ai appris sur Twitter est vrai. Il est trapu comme un taureau et a une coquetterie dans l’oeil, l’un qui regarde vers le Mont Herzl et l’autre vers le Mur des Lamentations. «Oui, j’étais là, j’ai vu. Ne t’inquiète pas, je suis là pour ça.» On peut au moins faire confiance à nos gardes à vision périphérique élargie.

