Pourquoi va-t-on nécessairement vers un quatrième tour d’élections ?
Quels sont les véritables enjeux de cette série d’élections à répétition?
Les citoyens israéliens sont allés aux urnes pour la troisième fois en moins d’un an et le résultat des élections ne permet toujours pas de résoudre la crise politique dans laquelle le pays s’est enfoncé et continue à s’y enfoncer en dépit de la crise sanitaire mondiale. Pourquoi n’y a-t-il toujours pas de solution en vue et de quoi cette série d’élections est-elle le nom ? En d’autres termes, quels sont les enjeux, les enjeux réels de ces élections, tellement essentiels qu’ils ne permettent pas de trouver un compromis politique sur la scène d’un pays dont le mode de gouvernement par définition est de devoir parvenir à une coalition de partis aux programmes politiques différents ?
Comme dans toute démocratie, les partis politiques en Israël se divisent en partis de Droite et de Gauche, plus ou moins éloignés du centre. Les élections des années précédentes obéissaient à ce schéma et depuis plus de 10 ans la Droite israélienne arrivait à former une coalition gouvernementale. En France et plus généralement dans le monde occidental, la division entre partis de Droite et de Gauche s’effectue selon leur ligne politique économique et sociale, plus ou moins capitaliste ou socialiste. En Israël, le plan de clivage entre Droite et Gauche n’obéit pas à cette partition, la division se fait par rapport au règlement du ‘conflit israélo-palestinien’. La Gauche milite pour la création d’un état palestinien alors que la Droite s’y oppose.
La coalition de Droite est traditionnellement le résultat d’une alliance entre un grand parti de Centre droit, le Likoud, qui recueille entre un quart à un tiers des députés du Parlement israélien auquel se rajoutent plusieurs partis d’obédience religieuse. Ces derniers couvrent toute la panoplie du rattachement à la tradition, depuis les ultra-orthodoxes jusqu’aux religieux modérés et traditionalistes. Jusqu’à peu, un parti de Droite laïque complétait cette mosaïque et permettait d’obtenir une majorité plus ou moins confortable de plus de 61 députés au parlement.
Pendant de nombreuses années, le programme de cette Droite laïque était dirigé contre la minorité arabe du pays, qu’elle accusait de se comporter comme une cinquième colonne s’opposant à la majorité juive de l’état. Or le chef de cette droite laïque, Avigdor Liberman a progressivement détourné l’objet de sa propagande électorale, depuis les députés Arabes en direction de la population ultra-orthodoxe. Après plusieurs décennies d’étroite collaboration avec les rabbins les plus orthodoxes, il a décidé que se soustraire indûment au service militaire obligatoire était insupportable, les jeunes ultra-orthodoxes doivent se soumettre au service militaire.
C’est d’ailleurs ce motif qui a fait chuter le dernier gouvernement élu avant cette impasse et nous a introduit dans cette série d’élections à répétition.
Depuis la première de cette série de 3 élections, le parti de la Droite laïque refusait de participer à la coalition de Droite tant que son programme électoral laïc à l’extrême n’était accepté. Aucun des grands partis n’ayant eu la possibilité de constituer une majorité à la Knesset, le pays s’est alors rendu une seconde fois aux urnes. Lors de ce second tour, les slogans de la Gauche ne portait plus sur le règlement du conflit avec les Arabes mais mettaient en avant une farouche volonté de réformer la société et la rendre plus laïque, exclure de la coalition gouvernementale les partis orthodoxes dont les 2 composantes recueillent environ 13% des députés.
Les 2 grands partis, Likoud et Bleu-blanc, susceptibles de former un gouvernement échouèrent dans leur but car chaque bloc restait sur ses positions. La troisième élection ne put d’avantage désigner un vainqueur et les 2 blocs composants la population juive n’arrivent toujours pas à s’entendre pour former une coalition, et cela en dépit de la situation dramatique que le pays vit à l’heure de la pandémie du virus corona. Que se passe-t-il dans ce pays pour qu’il demeure dysfonctionnel à une heure aussi grave, pourquoi est-il impossible de former ne serait-ce une coalition d’urgence ?
La réponse est que l’enjeu des élections de 2019-2020 est capital. Il dépasse de loin le clivage Gauche-Droite habituel dont la Droite sortait vainqueur car la sensibilité de la majorité de la population juive a, au fil des années, migré vers la Droite. La lutte politique actuelle, à la vie à la mort, porte sur le projet de société du pays. Le combat, car c’est un vrai combat, s’effectue entre les tenants d’un Israël souhaitant se rattacher à la tradition juive, les ‘Juifs’, et les tenants d’une société qui se veut complètement laïque, les ‘Israéliens’, qui souhaitent, à l’instar des pays occidentaux, une séparation entre la religion et l’état.
Les ‘Israéliens’ aspirent à secouer le joug imposé par les partis orthodoxes, se débarrasser des contraintes religieuses relatives au Chabbat, au mariage religieux et aux conversions. Du côté de la Gauche extrême se trouve même une minorité ‘d’Israéliens’ qui milite pour que l’état perde sa spécificité juive et devienne comme un état occident, le pays de tous ses citoyens, c’est-à-dire qui inclue dans son identité même les 20 % de la minorité arabe vocale qui désire ardemment et sans le dissimuler la disparition d’Israël comme état Juif et démocratique.
La rivalité entre ‘Juifs’ et ‘Israéliens’ est profonde, elle est essentielle, elle est irréconciliable. Les arguments avancés par le parti Bleu-Blanc pour expliquer l’impossibilité de se joindre à un gouvernement de la Droite car le chef de cette Droite est un homme mis en examen ne tiennent pas la route. Car si ce parti se veut fidèle aux institutions, le texte des institutions est extrêmement clair à ce sujet. La loi basique dite du Gouvernement de 2001 (art. 17 et 18) stipule noir sur blanc qu’un député mis en examen peut être chargé de former un gouvernement tant que le verdict de sa culpabilité n’est pas tombé et que tous les recours du jugement n’ont pas encore été épuisés.
Le véritable enjeu de cette série d’élections
Le surgissement de ce puissant antagonisme n’est pas dû au hasard. Il intervient à un moment où la société israélienne vit dans une certaine opulence, avec un PIB de l’ordre de 45’000 USD qui dépasse le PIB de l’Espagne, l’Italie et la France. La population considère que son problème immédiat de survie est derrière elle. Elle se livre à des problématiques de riches : quelles orientations voulons nous donner à notre société à présent que notre pérennité est assurée ?
Voulons-nous être encore ‘Juifs’ ou désirons-nous à présent tourner cette page de notre histoire et devenir ‘Israéliens’. Ce fossé ne date pas d’aujourd’hui, il affleure depuis une vingtaine d’années et prend de la vigueur au fil des ans. Il y a plus de 20 ans en 1996, Shimon Peres chef de la Gauche l’avait déjà identifié quand il perdit de peu les élections contre Benjamin Netanyahou le leader de la Droite et qu’il prononça cette phrase que peu de gens ont retenue : Les ‘Juifs’ ont voté pour Netanyahou et les ‘Israéliens’ ont voté pour moi, les ‘Juifs’ ont battu les ‘Israéliens’. Tel Aviv et ses banlieues chics et laïques contre Jérusalem et ses environs collineux.
Au terme de ce 3è tour, la réponse à cette question de l’identité est tombée car 55% de la population juive a opté pour son identité de ‘Juifs’. Alors les ‘Israéliens’ insatisfaits de ce verdict tentent de le renverser et cherchent des appuis à l’extérieur, au niveau de la Cour Suprême qui est, sans conteste et elle l’a démontré maintes fois, au service des ‘Israéliens’ et plus grave encore auprès des députés arabes qui seront ravis d’extorquer un prix exorbitant aux ‘Israéliens’ dans l’optique de se rapprocher de leur but ultime, la chute de l’état Juif.
Cette tension à l’intérieur du peuple Juif n’est pas une nouveauté dans son histoire plurimillénaire. On la retrouve il y a 3000 ans déjà lors du schisme qui sépare le royaume du roi Salomon en 2 entités distinctes, le royaume de Juda au Sud avec Jérusalem et son temple comme capitale d’une part et le royaume d’Israël au Nord avec ses 10 tribus distribués d’un côté comme de l’autre du Jourdain. Curieuse coïncidence, cette division intervient au terme du règne du roi Salomon, un règne que l’on décrit comme opulent, où chaque homme vivait sous sa vigne et sous son figuier. Déjà, la division courait entre ceux demeurés fidèles au temple de Jérusalem et à son Dieu et ceux qui voulaient s’en détacher et se tourner vers les dieux des autres cultures environnantes. Les Judéens de l’époque sont les ‘Juifs’ d’aujourd’hui, ceux qui peuplent le royaume d’Israël d’alors sont les ‘Israéliens’ de notre temps.
L’histoire se répète plus tard encore à l’époque du second temple sous les Hasmonéens, au IIè siècle avant l’ère moderne, c’est toute la thématique de Hannoucah. A l’époque, une tension nourrie existait à l’intérieur du peuple, entre les Hellénisants aspirant à se fondre dans la civilisation grecque de la modernité du moment et les archaïques d’après eux, attachés à leurs traditions et à leur Dieu unique sans représentation aucune. Plus proche de nous encore, cette tension renaît entre les tenants du monde des Lumières, d’un judaïsme progressiste et libéral éloigné de la praxis de leurs pères et ceux qui vouent une fidélité inébranlable à la tradition de leurs ancêtres.
A l’aune des siècles, le parti de la tradition a toujours gagné et l’autre a fini par se dissoudre et disparaitre de l’Histoire. Cependant, notre génération n’a pas le temps de l’éternité historique devant soi. L’heure est grave et il faut que toutes les composantes juives de la société israélienne mettent de l’eau dans leur vin sous peine d’une implosion qui risque d’être fatale au projet du retour du peuple Juif sur sa terre. Les laïques doivent accepter qu’Israël, pays moderne et démocratique, doit tenir compte de sa spécificité juive. Les orthodoxes doivent desserrer le collier de leur étreinte religieuse et proposer un judaïsme plus accueillant et tolérant.
Malheureusement, les positions sont entranchées, comme coulées dans le béton et bouger ne serait-ce d’un iota serait faire gagner l’autre parti, insupportable n’est-il pas ?
Alors, au secours, à l’aide ! les élus Juifs du pays sont devenus fous, ils sont aveugles aux nuages noirs qui s’amassent à l’horizon ! Qui saura les faire revenir à la raison !!

