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Pourquoi une partie de l’Europe se trompe de cible

e gauche à droite : le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le chancelier allemand Friedrich Merz lors d'une réunion du sommet de la Communauté politique européenne (CPE), à Tirana, en Albanie, le 16 mai 2025. (Crédit : Ludovic Marin/AFP)

Dans une partie du débat européen concernant l’Iran, il existe quelque chose d’extrêmement perturbant. Comment comprendre que certains analystes, intellectuels, politiques, au nom de la démocratie ou du droit international, s’opposent à l’offensive menée par les États-Unis et Israël, alors que le pouvoir des mollahs est parmi les plus répressifs de la région ? Comment expliquer cette prudence, mélangée avec une certaine indulgence ? À l’égard d’un régime qui opprime sa population, intensifie les exécutions, et a inscrit sa stratégie de confrontation régionale depuis des décennies ? Les observations récentes des Nations unies concernant l’ampleur des violations en Iran ne laissent aucune place à l’incertitude quant à la nature du régime.

Pour comprendre cette posture européenne, il faut d’abord éviter la caricature. Une partie de cette intelligentsia ne “soutient” pas les mollahs. Elle raisonne à partir d’un autre traumatisme : celui des interventions occidentales passées. L’Irak, la Libye, l’Afghanistan ont laissé une trace dans la conscience  européenne. Beaucoup ont intégré l’idée qu’abattre un régime ne signifie pas faire naître un ordre plus juste. Dans leur lecture, la guerre détruit plus facilement qu’elle ne reconstruit. Leur premier réflexe est donc moins de défendre Téhéran que de redouter le chaos, l’effondrement étatique, la guerre civile, la fragmentation régionale, et une nouvelle séquence de déstabilisation au Moyen-Orient. Même des évaluations relayées récemment indiquent d’ailleurs que l’appareil d’État iranien n’est pas automatiquement au bord de la disparition, ce qui nourrit l’argument selon lequel la force militaire n’offre pas, à elle seule, de solution politique claire.

On peut également noter un aspect plus spécifiquement européen : l’accent mis sur l’importance suprême du « droit », la désescalade et la diplomatie. Dans ses réactions récentes, l’Union européenne a souligné l’importance de la modération, de la stabilité régionale et de l’évitement d’une escalade, tout en réaffirmant son appui aux aspirations démocratiques du peuple iranien et en dénonçant également les offensives iraniennes contre les États du Golfe. Par conséquent, la position officielle européenne n’est pas de soutenir le régime ; c’est de rejeter l’intensification militaire comme moyen privilégié. Mais, cette prudence a son envers : elle peut conduire à un déséquilibre moral. À force de se concentrer sur les risques de l’intervention, certains discours relèguent au second plan la nature même du régime iranien. On parle alors davantage des fautes de Washington ou de Jérusalem que de la violence structurelle d’un pouvoir théocratique qui terrorise sa propre société. Le risque est là : transformer un anti-interventionnisme légitime en angle mort politique. Parce qu’à trop craindre la chute brutale d’un régime, on finit parfois par banaliser sa permanence.

De plus, il existe, chez certains milieux intellectuels, un ressort plus idéologique : un anti-américanisme de principe, parfois doublé d’une lecture du monde où l’Occident serait le premier fautif, même lorsqu’il affronte un régime ouvertement autoritaire. Dans cette grille de lecture, l’action américaine ou israélienne devient presque automatiquement le problème principal, et le régime iranien passe au second plan. Ce réflexe n’est pas universel, mais il existe. Il explique en partie pourquoi certaines analyses paraissent moins soucieuses de la dictature des mollahs que de la dénonciation des démocraties qui la combattent.

C’est là qu’il faut tenir une ligne de crête. On peut refuser les emballements guerriers, mettre en garde contre les illusions du “regime change” imposé, rappeler les exigences du droit international, mais malgré tout nommer clairement la réalité iranienne. Le problème n’est pas de discuter les moyens ; le problème est d’effacer l’objet du débat.

L’Iran des mollahs n’est pas une puissance ordinaire injustement agressée : c’est un régime répressif, idéologique, déstabilisateur, dont les victimes premières sont les Iraniens eux-mêmes. La bonne articulation n’est donc ni l’excès ni la complaisance. Parce que la lucidité stratégique commence toujours par une exigence morale : ne pas confondre prudence face à la guerre et cécité face à la dictature.

à propos de l'auteur
Gilles Touboul est un analyste géopolitique passionné et un ancien trader spécialisé sur les marchés asiatiques et moyen-orientaux. Longue expérience en salle de marché, il conjugue rigueur financière et compréhension des dynamiques géopolitiques. Observateur des bouleversements internationaux, il intervient régulièrement sur des sujets liés aux conflits, aux relations internationales et à l’impact de la géopolitique sur l’économie mondiale. Diplômé des langues orientales, et en relations internationales, il vit en Israël.
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