Pourquoi se souvenir

En dehors d’Israël j’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes mal à l’aise avec les cérémonies de souvenir des victimes de la Shoah.

J’ai lu aussi beaucoup de réactions épidermiques face à ce que certains nomment une industrie. L’industrie du souvenir.

Alors ce soir je voudrais avancer vers une meilleure compréhension. Parce que finalement si nous même sommes dépassés par l’horreur que notre peuple a subi alors peut-être que ceux qui en sont éloignés peuvent d’autant moins comprendre notre exigence vitale de mémoire.

Bien sûr je ne m’adresse pas à ceux qui tentent de récupérer la tragédie du peuple juif à des fins politiques ou s’amuser à établir des comparaisons douteuses de malheurs et de souffrances. Ceux là sont conscients de leur imposture ou fanatisés et leur simple démarche prouve qu’ils n’ont pas retenu la première leçon de cette horreur. L’empathie.

Mais aux autres je voudrais expliquer pourquoi. Pourquoi nous ressentons le besoin existentiel de se rappeler comment la vie de millions a basculé dans l’horreur absolue. Pourquoi nous allumons des bougies pour honorer la mémoire de ceux qui ont été abattus comme des sous hommes, partis en fumée, ceux qui n’ont pas de tombe.

Pourquoi nous rappelons la mémoire de ceux dont on a voulu effacer le souvenir.
En Israël, Yom Hashoah, le jour du souvenir de la Shoah, le nom qui a été créé pour désigner le génocide perpétré contre les juifs par les nazis, est un jour de commémoration officielle.

Non pas parce que la Shoah est notre caution morale, la raison de notre présence en Israël, comme l’affirment certains (pour mieux délégitimer notre présence).
Non.

Il suffit de regarder la télévision israélienne ce soir pour le comprendre.
Cette journée de souvenir est vécue comme une catharsis du trauma national, du trauma que nous avons subi en tant que peuple.

Et de la stupeur de vivre un double miracle. Celui d’exister encore en tant que peuple malgré le destin funeste qui nous était programmé et enclenché.

Et celui d’être en Israël, après 2000 ans d’exil ballottés de pays en pays au gré des caprices des puissants, sans indépendance sans statuts d’individus libres.

Les Juifs représentent moins de 1% de la population mondiale mais peu de civilisations ne peuvent se targuer de ne pas avoir voulu à un moment nous expulser, nous convertir, nous assimiler, nous anéantir. C’est une réalité factuelle, historique, et le dire ne diminue en rien les souffrances que d’autres peuples ont vécues.

Alors le devoir de mémoire est aussi une façon de rester humbles en tant que peuple nouvellement indépendant. Seulement 73 ans pour un peuple à l’histoire plurimillenaire.

Une façon de se rappeler aussi que nous vivons un miracle. Pas celui d’être la startup nation et membre de l’OCDE.

Le miracle d’exister encore, d’être 13 millions dans le monde alors que 6 millions ont été massacrés. Faites le calcul et réalisez l’énormité numérique. Et les séquelles qui ont traversé les générations. Et subsistent encore aujourd’hui.

Et comprenez qu’un trauma à taille nationale, d’un peuple entier, pas seulement en Israël, mais dans le monde entier, ne peut-être enfoui et caché au risque de se perdre pour de bon. De nous effacer nous même.

Et comprenez les réactions épidermiques que peuvent susciter des menaces de détruire Israël, l’entité sioniste, proférées par des chefs d’État.

Never again a prouvé que ce n’était qu’un vœux pieux lorsque personne n’a bronché pour empêcher le génocide au Rwanda à la fin du même siècle qui a vu le régime nazi élaborer sa solution finale au vu et su de tous.

Alors nous nous souvenons pour ne pas oublier. Et rester les yeux ouverts…

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah
Comments