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Pourquoi l’Europe doit reprendre le contrôle des bases qui façonnent sa sécurité

Des manifestants brandissent des pancartes « Greenland is not for sale! » lors d’un rassemblement à Nuuk, le 17 janvier 2026, contre les projets américains concernant le Groenland, près du consulat des États-Unis. (Alessandro Rampazzo / AFP) https://www.timesofisrael.com/trumps-greenland-tariffs-spark-calls-for-unprecedented-eu-bazooka-countermeasure/

En janvier, alors que la pression sur le Groenland s’intensifiait, une idée a resurgi : un arrangement « à la chypriote », c’est-à-dire une emprise militaire américaine souveraine, ou quasi souveraine, au Groenland, présentée comme un compromis. Le postulat est erroné. Chypre n’est pas un modèle pour le Groenland. C’est un avertissement.

La vraie leçon chypriote n’est pas que l’Europe aurait besoin d’une formule élégante pour accommoder des puissances extérieures sur son territoire. C’est qu’elle a trop tardé à reprendre la maîtrise politique d’emprises décisives pour sa propre sécurité.

La phase suivante doit aller dans le sens inverse : non pas créer de nouvelles enclaves au profit d’alliés, mais placer sous contrôle européen les bases qui structurent la sécurité du continent.

Akrotiri et Dhekelia ne sont pas des vestiges. Ce sont les reliquats du règlement d’indépendance de Chypre en 1960. À l’époque, souveraineté et garantie formaient un seul et même dispositif. Le Royaume-Uni conservait les bases. [1] En contrepartie, il s’engageait à protéger la République.

En 1974, lorsque la Turquie a envahi Chypre, ce dispositif a échoué au seul moment pour lequel il avait été conçu. La garantie s’est effondrée. Les bases, elles, sont restées.

Ce qui a échoué n’était pas l’utilité du dispositif, mais l’arrangement politique qui lui conférait sa légitimité. Londres continue de traiter les Sovereign Base Areas comme un sol souverain britannique intégré à un réseau mondial de défense, administré sous un commandement dual, militaire et civil. L’arrangement perdure. Son fondement, lui, ne tient plus.

Chypre n’est pas un reliquat de décolonisation. C’est la démonstration active de la manière dont des arrangements exceptionnels survivent au règlement qui les justifiait, alors même que celui-ci a cessé de faire autorité.

Ces bases ne fonctionnent pas comme des instruments de défense chypriote ou européenne. Depuis le Brexit, la République de Chypre met en oeuvre et fait respecter le droit de l’Union dans les zones de base, en matière douanière, fiscale, agricole et réglementaire, tandis que le Royaume-Uni conserve la primauté souveraine et l’usage militaire. [2]

L’Europe garantit le cadre d’exploitation. Londres en conserve la logique décisive.

En mars 2026, la contradiction est devenue explicite. Une frappe contre la base de la Royal Air Force à Akrotiri a projeté Chypre dans un conflit qu’elle n’avait ni façonné ni choisi. La République a fixé une ligne claire. Des forces européennes ont été déployées. La clause d’assistance mutuelle de l’article 42, paragraphe 7, a été éprouvée dans les faits. [3] Le Conseil européen a inscrit les bases à l’agenda de l’Union.

Une structure capable d’attirer le risque sur le territoire de l’Union tout en demeurant en dehors de la logique de défense de l’État hôte n’est pas un règlement. C’est un dossier stratégique ouvert.

La distorsion dépasse l’île. En 2025, Londres a fait de l’alignement de défense avec la Turquie une priorité déclarée, a fait avancer le dossier Typhoon et a conclu un accord majeur avec Ankara.

Dans le même temps, l’Union maintient des mesures restrictives en réponse aux actions turques contre Chypre et inscrit l’île dans le registre de la solidarité européenne. L’enclave britannique se trouve ainsi à la jonction de deux ordres stratégiques, l’un bilatéral, l’autre européen. Pour un territoire inséré dans le périmètre de sécurité de l’Union, cette situation n’est pas soutenable.

Sur le front nord, l’Europe a formulé son principe directeur avec plus de clarté qu’au sud. En janvier, les dirigeants européens ont rappelé que la sécurité de l’Arctique est collective et que le Groenland appartient à son peuple. Pituffik n’est pas une enclave américaine souveraine.

C’est une installation américaine sous souveraineté danoise, remplissant des fonctions indispensables en matière d’alerte antimissile, de défense, de surveillance spatiale et d’accès à l’Arctique. Son importance n’est pas en cause. Son ancrage politique, lui, l’est.

La question n’est pas de savoir si Pituffik compte. Elle est de savoir si un site de cette importance peut rester politiquement subordonné à Washington au lieu d’être arrimé d’abord à Copenhague, à Nuuk et à l’Europe.

Le fondement américain est plus fragile qu’il n’y paraît. L’accord de 1951 prévoit une exploitation américaine là où le Danemark ne dispose pas des capacités nécessaires, autorise, par accord, une réattribution de la responsabilité opérationnelle et préserve des droits d’usage danois. Il contient donc un précédent de transfert. [4]

Le cadre de coopération de défense de 2023 réaffirme la souveraineté danoise et traite la présence américaine comme temporaire. Le cadre constitutionnel groenlandais consacre le partenariat d’égal à égal et l’autodétermination. Les demandes politiques en faveur d’un contrôle accru et d’une meilleure captation de la valeur sont explicites. Rien, dans cet ensemble, n’interdit une primauté européenne. Tout, au contraire, la rend possible.

La fonction n’exige pas de souveraineté extérieure.

C’est pourquoi la « solution à la chypriote » pose mal le problème. L’Europe n’a pas besoin de territoires supplémentaires placés sous contrôle extérieur. Elle a besoin de moins de contrôle extérieur sur son propre sol. La valeur d’Akrotiri réside dans sa piste, son accès et sa position, non dans un titre de 1960. Celle de Pituffik réside dans son radar, sa latitude, son port et son terrain d’aviation, non dans une primauté américaine.

La fonction n’exige pas de souveraineté extérieure.

L’Europe fait déjà fonctionner d’autres modèles. Les États-Unis ont retiré leur présence permanente d’Islande. Les missions de l’OTAN se sont poursuivies au moyen de déploiements tournants. La police aérienne stratégique, le renseignement, la surveillance, la reconnaissance et la défense antimissile sont assurés sur le territoire européen dans des structures de commandement alliées.

Des capacités stratégiques peuvent être accueillies sans enclaves souveraines.

La réponse n’est pas l’expulsion. C’est le renversement de la logique de primauté. À Chypre, les options opérationnelles sont claires : soit l’intégration des zones de base dans un cadre placé sous contrôle chypriote et européen, fondé sur le consentement et l’interopérabilité, soit la reconnaissance que leur forme souveraine actuelle a épuisé sa raison d’être.

Au Groenland, cela signifie l’européanisation : primauté politique danoise et groenlandaise, financement européen, et structures de commandement OTAN intégrées, dans lesquelles les États-Unis demeurent un allié indispensable, mais ne définissent plus la logique de gouvernance du site. L’ancienne formule était : héberger, tolérer, dépendre. La nouvelle est : maîtriser, intégrer, inviter.

L’Europe est aujourd’hui en mesure d’opérer ce basculement. Les instruments existent. Les financements existent. Les contraintes pesant sur la dépense de défense ont été assouplies. Les opérations arctiques se sont intensifiées. Chypre a mis à l’épreuve la défense collective dans les faits. Les bases sont désormais un sujet assumé de l’Union.

Ce qui a manqué n’est pas la capacité, mais l’autorisation politique, et surtout ce réflexe de s’en remettre à Londres et à Washington sur le sol européen. Ce réflexe doit cesser.

Chypre n’est pas un modèle pour le Groenland. C’est l’archive vivante de ce qui se produit lorsque des enclaves survivent à leur légitimité. Pituffik ne doit pas devenir le prochain Akrotiri. Akrotiri ne peut pas demeurer une exception permanente. L’Europe n’a pas besoin de rompre ses alliances pour corriger cela. Elle doit cesser de confondre l’accès avec un droit acquis.

Les bases qui façonnent la sécurité de l’Europe doivent fonctionner sous autorité européenne. À Chypre, cela signifie transfert ou cessation. Au Groenland, le transfert est l’étape suivante. Dans tous les cas, l’ère de l’enclave intouchable est terminée.

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Version originale publiée en anglais le 23 mars 2026 dans High North News (Norvège), sous le titre « From Akrotiri to Pituffik: Why Europe Must Control the Bases That Shape Its Security ».

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[1] Union européenne, Protocole n°3 sur les zones de souveraineté du Royaume-Uni à Chypre, JOUE L 236, 23 septembre 2003.

[2] Union européenne, Accord de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, protocole relatif aux zones de souveraineté à Chypre, JOUE L 29, 31 janvier 2020.

[3] Union européenne, Traité sur l’Union européenne (version consolidée), art. 42, §7 (clause d’assistance mutuelle), JOUE C 202, 7 juin 2016.

[4] Danemark et États-Unis, Accord relatif à la défense du Groenland, 27 avril 1951, Nations Unies, Recueil des traités, vol. 94.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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