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Pourquoi les Juifs pleurent-ils des inconnus juifs

Des personnes venues rendre hommage lors de la cérémonie commémorative organisée une semaine après la tuerie terroriste qui a visé un événement juif à Bondi Beach, à Sydney, le 21 décembre 2025. (Crédit : David Gray/AFP)
Des personnes venues rendre hommage lors de la cérémonie commémorative organisée une semaine après la tuerie terroriste qui a visé un événement juif à Bondi Beach, à Sydney, le 21 décembre 2025. (Crédit : David Gray/AFP)

Avec une histoire commune et des traumatismes accumulés au fil des millénaires, une personne qui vit – et souffre – à l’autre bout du monde peut s’apparenter à un membre de sa famille. Lorsqu’un Juif est tué à des milliers de kilomètres, les Juifs du monde entier le vivent souvent comme une perte personnelle. Pas symboliquement. Pas intellectuellement. Personnellement.

Après le récent massacre de Bondi, les communautés juives de tous les continents se sont réunies, ont pleuré les victimes et ont pris des nouvelles les unes des autres. La plupart d’entre elles n’étaient jamais allées en Australie. La plupart d’entre nous ne connaissaient pas les victimes. Et pourtant, la douleur s’est propagée rapidement et profondément, comme si cette perte avait eu lieu dans notre propre quartier.

Cette réaction intrigue souvent les personnes extérieures à la communauté juive.

Pourquoi la mort d’un inconnu nous touche-t-elle autant ?

Pourquoi provoque-t-elle non seulement de la tristesse, mais aussi de l’angoisse et du désespoir ? Ou, pour le dire simplement, comme le fait mon fils, pourquoi nos cœurs souffrent-ils ?

La réponse est importante, car elle révèle quelque chose de fondamental sur la manière dont les Juifs appréhendent l’appartenance, la mémoire et la responsabilité. Elle remet également en question la tendance moderne à considérer le deuil comme quelque chose de strictement privé, contenu et proportionnel à la proximité avec la personne décédée. Pour les Juifs, le deuil ne fonctionne pas ainsi.

Commençons par un fait évident, mais souvent négligé

Les Juifs sont très peu nombreux. Ils sont environ 15 millions dans le monde, soit moins de 0,2% de la population mondiale. Ce n’est pas une métaphore. C’est une réalité démographique.

Lorsqu’un peuple est aussi minoritaire, les distances sociales disparaissent : il suffit souvent d’une ou deux relations pour relier n’importe qui à n’importe qui d’autre. Un étranger n’est jamais tout à fait un étranger. Quelqu’un connaissait sa famille, priait dans la même langue ou partageait une lignée qui a été dénombrée, expulsée, dispersée, puis dénombrée à nouveau. Il ne s’agit pas ici de narcissisme tribal. C’est ce qui arrive quand on appartient à un petit peuple dont la survie n’a jamais été garantie.

Mais les chiffres seuls ne suffisent pas à expliquer l’ampleur de la réaction

De nombreux petits groupes ne réagissent pas de cette manière. La réaction juive est façonnée par quelque chose de plus durable. Les Juifs portent l’histoire différemment.

Pour la plupart des peuples, la violence à l’encontre de leur communauté est ponctuelle. Pour les Juifs, elle est cumulative. Les pogroms, les expulsions, les conversions forcées, les massacres et la Shoah ne sont pas des chapitres distincts. Ils s’inscrivent dans une longue phrase inachevée. Cela ne signifie pas pour autant que les Juifs vivent figés dans leur traumatisme. Cela signifie simplement que le passé n’est pas soigneusement archivé. Il est présent. La mémoire juive n’est pas de la nostalgie. C’est de la vigilance.

Ainsi, lorsqu’un Juif est assassiné à Bondi, dans les rues de Washington, en Israël, à Manchester, en Angleterre, ou ailleurs, l’esprit juif ne se contente pas de se demander : « Que s’est-il passé ? ». Il se demande également, souvent de manière inconsciente, « À quoi cela fait-il suite ? ». Cette question n’est pas le fruit de la paranoïa. Il s’agit d’une reconnaissance de schémas répétitifs, forgée par des siècles d’expérience.

De plus, les Juifs ont une architecture morale centrée sur un enseignement ancien selon lequel tous les Juifs sont responsables les uns des autres

Ce n’est pas seulement un dicton. C’est une exigence. Historiquement, les communautés juives ont survécu parce qu’elles considéraient cette responsabilité comme non négociable. Si un Juif était pris pour cible, tous étaient concernés. Si une famille tombait, la communauté la rattrapait. Quand les États faisaient défaut ou se montraient hostiles, la vie juive perdurait grâce à la responsabilité mutuelle.

Cette vision du monde n’a pas disparu lorsque les Juifs ont obtenu la citoyenneté ou la prospérité. Elle est devenue instinctive. Ainsi, lorsqu’un Juif est victime d’un préjudice quelque part, de nombreux Juifs ont le sentiment que la chaîne de responsabilité a été rompue et qu’une réponse s’impose. Cette réaction est souvent interprétée à tort comme de l’insularité ou un esprit clanique. Il s’agit en réalité d’une forme de sérieux moral qui refuse d’externaliser la solidarité.

L’identité juive complique également la notion de « l’étranger »

Les Juifs peuvent en effet être en profond désaccord sur les croyances, la politique, Israël ou même Dieu. Mais ces désaccords n’effacent pas leur appartenance à un même peuple. Ils se disputent parfois âprement, mais continuent souvent à se soutenir mutuellement dans les moments de deuil. L’identité juive n’est en effet pas seulement une religion que l’on pratique. C’est une histoire dont on hérite et un avenir que l’on se sent obligé de protéger. Lorsqu’une tragédie frappe, on n’a pas l’impression d’entendre parler d’un fait divers. On a plutôt l’impression que quelque chose est arrivé à la famille.

C’est là que la réaction devient la plus difficile à comprendre pour les étrangers, et la plus facile à caricaturer. Le deuil des Juifs pour les victimes juives est parfois présenté comme exclusif, comme si le fait de se soucier profondément des siens diminuait la compassion pour les autres. C’est une fausse alternative. Les Juifs pleurent les civils tués dans les guerres, les victimes de tueries de masse, les réfugiés fuyant la violence et toutes les vies innocentes perdues à travers le monde. L’éthique juive insiste sur le caractère sacré de chaque vie humaine.

Mais la compassion universelle n’efface pas les liens particuliers. Lorsqu’une famille perd un enfant, nous ne l’accusons pas d’accorder trop d’importance aux siens. Nous comprenons que la proximité intensifie la douleur. Le deuil juif fonctionne selon le même principe humain, intensifié par l’histoire et l’obligation.

Il y a une autre vérité qui doit être dite sans détour

Après la Shoah, les Juifs ont pris un engagement tacite les uns envers les autres : aucune mort juive ne doit passer inaperçue. Aucun nom ne disparaîtrait dans l’oubli. Aucune perte ne serait acceptée sans témoin. Allumer des bougies, réciter des prières et se rassembler de part et d’autre des océans ne sont pas des actes symboliques. Ce sont des actes de résistance contre l’effacement. Ils disent : cette vie comptait. Cette personne avait sa place. Nous ne détournerons pas le regard.

Lorsque les Juifs pleurent des inconnus juifs, ils ne se livrent pas à un sentimentalisme excessif. Ils honorent une alliance avec les morts et une responsabilité envers les vivants. Cette réaction peut sembler excessive. Elle ne l’est pas. Elle est disciplinée, apprise et éprouvée depuis des millénaires.

Ainsi, lorsque vous voyez des communautés juives pleurer des personnes qu’elles n’ont jamais rencontrées, comprenez que vous êtes témoins de bien plus qu’un simple chagrin. Vous assistez à la réaction d’un peuple juif qui a toujours agi de la sorte, tissant des liens à travers l’espace et le temps, insistant sur le fait que ce qui arrive à l’un d’entre nous concerne tous les autres. Ce sont les petits nombres qui rendent ce cercle visible. La mémoire le maintient intact. Le devoir le maintient vivant.

Que le souvenir des personnes tuées à Sydney soit une bénédiction, et que celles qui ont été blessées trouvent guérison, force et réconfort dans les jours à venir.

à propos de l'auteur
Barry Finestone est président-directeur général de la Jim Joseph Foundation.
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