Pourquoi l’Église ? L’idéal chrétien et son expression sociale de Hans Joas
Cet ouvrage se pose des questions que l’on ne se pose généralement pas, notamment dans le domaine de l’ecclésialité c’est-à-dire tout ce qui touche à l’organisation interne et externe de l’Église catholique… Certains ont même reproché à saint Thomas d’Aquin d’avoir accordé peu d’attention à cette question pourtant cruciale : qu’est ce qui a fait que la religiosité, la piété, la hiérarchie en vigueur dans cette institution spirituelle qu’est l’Église sont ce qu’elles sont aujourd’hui, un peu plus de deux millénaires après la révélation de Jésus ?
Certes, il y a les fondements traditionnels juifs sur lesquels le christianisme s’est appuyé durant les premiers siècles de sa création. Les valeurs sont restées les mêmes mais ont dû croître et s’adapter dans des milieux différents. C’est le domaine du judéo-christianisme dont l’opposé est le pagano-christianisme.
Mais ce n’est pas tout puisque ceux deux branches d’un même tronc auraient pu générer une organisation essentiellement différente. L’influence exercée sur les idéaux sociaux témoigne aujourd’hui encore de ces rapprochements, de ces conflits jusqu’au jour où les premiers spectateurs de la nouvelle confession finirent par réaliser qu’ils n’étaient plus juifs…
Ce furent principalement les modifications du calendrier qui ont généré les nouvelles réalités théologiques. Suivirent les défenses érigées par la synagogue pour survivre, en dépit de la pression exercée par « l’Église triomphante ».
L’auteur de cet ouvrage se veut spécialiste de sociologie religieuse. Il se pose donc des questions qui se situent dans sa zone de compétence mais effectue son analyse sans la moindre complaisance.
Le christianisme a-t-il un avenir malgré tous ces scandales qui portent atteinte à son image de marque, à son développement un peu partout dans le monde ? Lui faut-il obligatoirement une église pour cela afin de s’acquitter de son devoir ici-bas ? C’est aussi la question que se pose ce livre dès les premières pages.
Mais il faut bien relever la remarque suivante : la place accordée à la religion, à la spiritualité en général, n’est pas du tout la même, selon qu’on est du côté allemand ou du côté français.
La France révolutionnaire a largement pesé sur le développement des doctrines morales, religieuses ou spirituelles. Et les divergences sont très nombreuses. On ne nourrit pas, dans la culture française, le même intérêt pour les églises. Il y a à l’œuvre une idéologie visant à neutraliser le travail historique sur la religion.
Un exemple – et ce livre apporte une large confirmation à ce sujet – nous est fourni par l’existence du Kirchentag (journée de l’Église) où durant de longues heures les théologiens débattent de sujets religieux spécifiquement. Ce n’est pas la même chose quand il est question des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) ou du Yom ha-Tora. On vise des publics différents ou des finalités différentes. En somme, l’actualité religieuse est moins développée de ce côté-ci du Rhin.
Si l’on compare les évolutions parallèles de l’Église, d’une part, et du judaïsme rabbinique, d’autre part, on relève que la synagogue qui n’a pas choisi de rallier l’Empire a fondé sa force, sa suprématie et son avenir, en gros, sa survie sur la pratique scrupuleuse des préceptes divins.
Les disciples des sages ont opté pour ce que l’auteur des Bâtisseurs du temps a joliment nommé des « ponts en papier »… L’esprit survit à tout, on peut le détruire mais on ne peut pas le vaincre.
Le judaïsme rabbinique a compris la vanité des monuments, des puissances militaires, alors que l’Église a opté pour l’alliance du sacerdoce et de l’Empire. Certes, il y eut la séduction irrésistible d’un temple majestueux de Jérusalem. Bien que le judaïsme prie trois fois par jour pour la reconstruction du temple, tant ce thème a été mobilisateur, on lit entre les lignes que les plus intelligents parmi les guides de la nation ont mollement conservé ce passé religieux.
Lorsque le midrash dit que le Troisième Temple tombera du ciel, fin prêt, il souligne in petto le caractère onirique de l’évènement…
De son côté, le judaïsme est parti sur d’autres bases ; ne disposant pas de la force étatique, il n’a jamais conçu le projet d’annexer l’État en tant que puissance politique et militaire : c’est le programme de Yohanan ben Zakkaï à Yavné, lors de la défaite face à Rome : le judaïsme rabbinique sort de l’histoire politique, mondiale, pour n’investir que le spirituel et le religieux.
Cette attitude durera deux millénaires, comme l’écrivait l’auteur des Bâtisseurs du temps, Israël tourne le dos au monde réel. Son horizon se limite désormais à l’accomplissement des préceptes divins.
La littérature talmudique illustre cette mentalité par la métaphore suivante : le judaïsme est comme un poisson, il ne peut pas vivre hors de l’eau, c’est-à-dire sans les mitzwot… On quitte l’histoire pour se réfugier dans l’éternité. Le christianisme, quant à lui, a agi différemment, il a établi un pacte entre le sacerdoce et l’Empire…
Mais revenons à l’ecclésialité qui demeure assez proche du sujet principal : pourquoi l’Église ?
Certains sociologues de la religion sont allés jusqu’à supputer une Europe dont le christianisme aurait disparu. On se demande si toutes ses supputations, ces projections ne sont pas mal orientées. C’est même à se demander si la Transcendance est analysable par de telles méthodes.
La civilisation chrétienne a profondément marqué l’histoire de notre continent, si bien que le terme d’Occident est devenu synonyme de la culture chrétienne. Mais depuis quelques décennies, cette religion semble frappée de langueur, comparée à la grande vitalité d’un autre monothéisme qui semble emporter tout sur son passage : il conquiert de plus en plus de régions et impose son mode de vie.
La critique des traditions religieuses est née dans la culture occidentale, elle questionne sans retenue l’idée de Révélation divine. Un Spinoza est inimaginable en islam, même si l’on a connaissance de martyres ou de contestataires du dogme islamique.
Au sortir de l’antiquité tardive, on est passé sous les fourches caudines de la Renaissance avec des slogans comme sola scriptura qui ont pointé du doigt toutes les orthodoxies. Or, on s’en rend compte aujourd’hui, l’homme a besoin de religion, voire même d’un ersatz de foi.
Je ne peux pas m’arrêter plus longuement sur cet ouvrage, si riche et si documenté. J’ai bien apprécié les pages consacrées à Alfred Döblin, à Kierkegaard et quelques autres auteurs auteurs moins connus… Un livre qui se penche longuement sur l’idée même de sociologie des religions, ses limites et ses promesses.
Mais le danger qui menace les religions provient de cette volonté irrépressible de leur trouver d’autres fonctions qui neutralisent le religieux par la politique, l’humanisme, la morale, l’éthique etc… C’est bien cela qui menace gravement l’avenir des religions.

