Pourquoi la pauvreté en Israël a reculé en 2020

Un homme donnant de l'argent à un sans-abri dans la rue Jaffa, au centre-ville de Jérusalem, le 3 novembre 2014. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Un homme donnant de l'argent à un sans-abri dans la rue Jaffa, au centre-ville de Jérusalem, le 3 novembre 2014. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

C’est une « mini-bombe » que la sécurité sociale israélienne vient de lancer en publiant son rapport annuel sur la pauvreté ; consacré à 2019, le rapport donne aussi une estimation de la pauvreté en 2020, à l’ère du coronavirus.

Pour le lecteur qui n’est pas habitué aux statistiques un peu sèches, la surprise est totale : la pauvreté en Israël a diminué en 2020 !

Il ne s’agit pas d’une erreur statistique, pas plus que d’un miracle économique : la proportion d’Israéliens vivant en dessous du seuil de la pauvreté a bien reculé en 2020 (21,6%) par rapport à 2019 (22,4%) et même 2018 (22,1%).

Ce phénomène inattendu mérite que l’on s’y attarde ; d’autant plus que, depuis le début de la pandémie en mars 2020, on voit les queues d’Israéliens s’allonger devant les distributions de soupe populaire dans de nombreuses villes du pays.

Les tendances présentées dans le rapport de la sécurité sociale (1) seraient-elles une illusion statistique ? Pas sûr ! Explications.

Baisse du niveau de vie

Le rapport constate d’abord une baisse brutale du niveau de vie de l’Israélien en 2020 ; celui-ci a perdu 22,7% de son revenu moyen brut en raison de la crise économique provoquée par la pandémie.

Certes, les aides gouvernementales ont permis d’amortir la baisse ; en prenant en compte les diverses allocations sociales, la baisse du revenu disponible a été de 4,4% « seulement ».

C’est quand même la baisse du niveau de vie la plus forte enregistrée en Israël depuis 20 ans : une baisse semblable avait été observée en 2001 lors de la seconde Intifada.

En Israël comme ailleurs, le taux de pauvreté est calculé en fonction du niveau de vie moyen du pays ; lorsque celui-ci baisse, la pauvreté aussi recule mécaniquement.

C’est ce qui s’est passé en Israël en 2020 : des individus considérés comme « pauvres » en 2019 sont sortis de la pauvreté en 2020 même si leur revenu n’a pas bougé, pour la simple raison que la ligne de pauvreté a baissé.

En revanche, le taux moyen de pauvreté en 2020 (21,6% des Israéliens) cache des disparités très fortes ; il est deux fois plus élevé chez les juifs orthodoxes (49%) et très fort aussi chez les arabes (35,8%).

Relèvement de l’aide publique

La seconde explication à ce phénomène réside dans les différentes aides publiques, allocations sociales et primes universelles, que le gouvernement a versé aux Israéliens touchés par la crise économique.

Même si le niveau des dépenses sociales en Israël est resté inférieur à celui de la plupart des pays occidentaux, il a été suffisant pour « sauver » de la pauvreté 41% des Israéliens en 2020.

Parmi les allocations relevées en 2020 et qui furent les plus efficaces dans la lutte contre la pauvreté : les allocations chômage, les allocations familiales et la prime exceptionnelle versée à tous les Israéliens.

Indépendants à la traine

Certes, la moyenne nationale cache des disparités sensibles entre les différentes catégories sociales ; durant la pandémie, comme dans toutes les crises, certains individus s’en sont sortis mieux que d’autres.

Les principales victimes de la crise du coronavirus ont été les travailleurs indépendants qui ont plongé dans la pauvreté ; selon le rapport de la sécurité sociale, les indépendants sont la seule catégorie professionnelle qui a vu son taux de pauvreté augmenter en 2020.

De même, les classes moyennes et les bas salaires ont vu leur niveau de vie se détériorer davantage que la moyenne nationale.

En revanche, les Israéliens qui s’en tirent le mieux sont les retraités et allocataires des minimas sociaux : leur revenu n’a pas bougé et ils ont même bénéficié de primes supplémentaires distribuées par l’Etat en 2020, ce qui leur a permis d’améliorer leur revenu disponible et d’échapper – même momentanément – à la pauvreté.

Des inégalités croissantes

La baisse de la pauvreté n’a pas, pour autant, réduit les inégalités dans la répartition des revenus, au contraire ; les écarts de revenus se sont élargis de 7,8% en 2020.

Il se trouve que la crise du coronavirus a touché surtout les bas salaires : ceux-ci ont été plus nombreux à être licenciés ou mis en congé sans solde que les hauts salaires, ce qui explique l’élargissement des écarts de revenus parmi les individus qui travaillent.

Une conclusion s’impose : le recul de la pauvreté en 2020 reste très relatif, et la tendance n’est que temporaire.

Avec 1,98 million de pauvres en 2020, Israël figure toujours parmi les pays les plus inégalitaires des pays de l’OCDE.

(1)  https://www.btl.gov.il/French%20homepage/About/News/Pages/oni2019-2020.aspx

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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