Pour soutenir l’Ukraine, il faut aider les acteurs locaux

Article co-signé par Colleen Thouez, ancienne Directrice de l’Institut de l’ONU pour la formation et la recherche et conseillère du représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU pour les migrations, et chercheuse à la New School, ont co-fondé « Europe Prykhystok » (« abri », « refuge » en Ukrainien) qui aide les acteurs locaux à travailler ensemble pour aider les victimes de la guerre.
En Ukraine, les gens ont froid. Alors que l’hiver rugueux est déjà bien présent, il n’y a plus de chauffage, plus de lumière, plus d’eau courante pendant plusieurs heures par jour. Les missiles russes sur les villes et les infrastructures électriques visent les civils. C’est une véritable torture lente, physique et psychologique, qui est infligée à l’ensemble de la population.
Cette brutalité criminelle s’ajoute à celle qui se déploie avec permissivité depuis le début de l’agression russe : les femmes violées, les enfants enlevés sous couvert de « placement en famille » en Russie, les massacres d’innocents jetés dans des fosses communes.
Ce sont bien des crimes de masse qui se déroulent tous les jours sur le sol européen.
Pour faire face, l’aide envoyée en Ukraine atteint des sommets. Pourtant, peu de soutien arrive aux gens sur place et leur situation s’aggrave.
Pourquoi ? Comment faire pour les aider au mieux ?
L’écrasante majorité de l’aide est envoyée aux grandes ONGs et organisations internationales. Pour les bailleurs de fonds institutionnels comme pour les individus qui donnent, cela représente en effet une garantie de sérieux, une assurance que l’argent ne sera pas gaspillé par la corruption, et une opportunité de communiquer avec plus de facilité.
Or, ces organisations ne sont pas habituées à travailler avec les institutions et associations locales en temps de guerre alors qu’en Ukraine, le système est robuste : l’Etat central continue de fonctionner, dans une articulation fine avec les collectivités locales et les organisations de la société civile.
Les approches, habitudes, représentations et cultures des grandes ONGs et organisations internationales les poussent à intervenir en se substituant à un Etat souvent fortement affaibli quand il ne s’est pas effondré avec la guerre. Ces mêmes raisons les poussent par ailleurs à peu renforcer les capacités des pays dans lesquels elles interviennent, créant ainsi une dépendance et des situations de grande fragilité quand elles partent.
Dans la configuration ukrainienne, elles ne savent pas vraiment faire. De plus, leur vitesse d’apprentissage est lente. Par conséquent, elles agissent souvent à côté des besoins réels, le gâchis d’argent est massif, et la population ukrainienne souffre.
A l’inverse, depuis février, les acteurs locaux d’Ukraine et d’ailleurs en Europe organisent la solidarité de manière efficace.
C’est un champ d’action nouveau pour eux. En effet, s’il existe classiquement une coopération internationale locale en temps de paix, elle est quasiment inexistante pendant une guerre, notamment quand elle concerne des populations déplacées.
La guerre en Ukraine a fait apparaître la possibilité d’une telle coopération car cette fois-ci les gouvernements ne l’empêchent pas, comme cela avait été le cas lors des conflits en Syrie, Irak et Afghanistan. Cependant, ils ne l’organisent pas non plus.
De nombreuses villes, régions, agglomérations et organisations de la société civile se sont saisies de la nouvelle opportunité de solidarité internationale qui est apparue avec cette configuration politique et institutionnelle inédite. Elles écoutent les populations, qui expriment leurs priorités avec clarté : au-delà de l’accueil sur le long terme pour lequel la demande est désormais faible, des séjours de répit pour les enfants, des classes transplantées, du soutien psychologique, de l’équipement matériel, et de l’aide à la reconstruction d’habitations détruites et à la rénovation de lieux de vie pour les personnes déplacées restées en Ukraine.
Pour qu’elles répondent au mieux à ces demandes, les collectivités et associations locales ont besoin d’aide, notamment d’intermédiation, d’amélioration de leurs compétences et de renforcement financier.
Les enjeux sont importants, pour l’Ukraine et au-delà.
Développer en Europe une innovante gouvernance non centralisée du soutien aux victimes de la guerre, y compris aux personnes déplacées, serait utile pour les victimes de conflits plus lointains, et pourrait inspirer d’autres régions du monde.
De plus, aider les acteurs locaux à travailler ensemble en temps de guerre permettrait non seulement d’apporter un soutien supplémentaire aux victimes ukrainiennes aujourd’hui, mais également de constituer un modèle à suivre pour les grandes ONGs et organisations internationales afin qu’elles soutiennent les populations de manière plus efficace et plus pérenne partout où elles interviennent.
En ces temps difficiles, aider les acteurs locaux à développer des actions de solidarité internationale ouvre des perspectives d’espoir pour les victimes de guerre, en Ukraine comme ailleurs dans le monde.
